Lettre à nos très chères bagnoles…

L’abaissement la vitesse autorisée sur les routes départementales et nationales génère déjà ires et commentaires. Mais si la mesure s’avère in fine anecdotique, la grogne suscitée traduit aussi une inquiétude réelle sur l’avenir de l’automobile et sur son rôle central à nécessairement repenser.

L’annonce du prochain abaissement de la vitesse autorisée sur voie départementale et nationale sans séparation de 90 à 80 km/h n’a pas manqué, loin s’en faut, de provoquer moult commentaires, notamment chez les partisans du maintien de la vitesse autorisée actuelle. Plusieurs raisons ont été invoquées par ces même partisans : inutilité de la mesure au regard d’autres causes plus flagrantes d’accidents telles que l’usage du téléphone mobile au volant, l’absorption d’alcool ou de substances illicites (voire les trois conjuguées), distances de sécurité non respectées,…Bref ! Autant de raisons certes audibles mais qui trouveraient sans mal des contradicteurs, forts, qui plus est, de statistiques accablantes sur la responsabilité de la vitesse excessive dans la mortalité routière. D’autres argueront en revanche que la proposition du Gouvernement ne repose pas sur une étude sérieuse car menée sur une période d’observation trop courte. Là encore le débat s’annonce sans fin et c’est bien là que la bât blesse car cette joute verbale infinie tourne autour d’une réalité plus simple et plus pragmatique.

Puissance et mobilité

Les Français n’aiment pas que l’on touche à leur bagnole ! C’est ainsi. Naturellement, il ne s’agit pas d’un motif suffisant pour cesser toute politique visant à réduire le nombre d’accidents, bénins ou mortels, sur les routes mais il pousse à s’interroger sur le rapport que nous entretenons avec nos voitures. Pour l’immense majorité d’entre nous, elle est un outil indispensable pour se rendre sur notre lieu de travail (quand ce n’est pas un outil de travail à part entière), pour assurer des déplacements quotidiens impérieux et nécessaires. A cela s’ajoute aussi un dimension égotiste et un sentiment de puissance et de supposée réussite sociale propre à la voiture. Pour autant, aussi indispensable soit-elle devenue, est-elle nécessairement le seul moyen de locomotion existant ? Non évidemment. Mais elle reste le moyen central de locomotion, celui autour duquel tout gravite et qui s’assimile tant au sésame qu’à la solution unique censée résoudre le problème de mobilité. Et n’évoquons même pas son rôle économique ! Si, folle utopie que l’allégation qui va suivre, la voiture n’était plus le premier moyen de déplacement des Français (et de bien d’autres populations) d’aucuns n’auraient cure de ce futur abaissement de la vitesse autorisée. L’exacerbation des tensions autour de la question automobile est le fruit d’une l’incapacité actuelle de nombre d’entre nous de se projeter dans un avenir sans voiture et plus largement dans un avenir totalement différent où la voiture autonome et connectée aura remplacée la voiture soumise à la volonté de l’homme.

Le bouclier et l’iceberg

Ainsi, derrière la levée de bouclier qui s’annonce et qui finira par se dégonfler, se cache tout à la fois un sentiment d’agression mu par une inquiétude et une ignorance sur ce que sera le futur de l’automobile et du futur tout court. Car changer de mode de transport n’est que la partie immergée de l’iceberg. La révolution automobile, qui passera par la disparition à grande échelle du moteur à explosion et par l’émergence du véhicule connecté, électrique et autonome (donc libéré de toute influence humaine), ne sera que la portion congrue d’une révolution bien plus large qui modifiera nos habitudes culturelles, sociales, culturelle et économiques. Et que dire de la contrainte environnementale (réduction des émissions de CO² notamment) qui dicte aujourd’hui, et qui dictera plus encore demain, nombre de décisions à prendre même si l’usage de la voiture électrique pose d’autres questions d’essence environnementales à étudier aussi. Alors oui l’abaissement de la vitesse autorisée de 90 à 80km/h va générer grognes et mécontentements mais au regard du vent de l’Histoire, il ne seront que zéphyrs effacés par la modernité qui prendra tôt au tard le dessus. Et ni l’un ni l’autre ne parviendront à éviter la condamnation irrémédiable de la voiture à propulsion thermique.

Au tour du Père Fouettard…

L’idée avancée par le Président de la République de renforcer le suivi des demandeurs d’emploi dans une logique de flexisécurité comparable à celle prévalant dans les pays scandinaves renvoient les Français à la réalité d’un système admiré mais fantasmé. Explications.

Longtemps les Français ont envié, voire admiré, le système de gestion scandinave des demandeurs d’emplois. Ces derniers, suivis et formés pendant toute leur période d’inactivité, choisie ou non, semblaient, vu de l’Hexagone, comme choyés par une économie et une société prêtes à tout pour qu’ils retrouvent au plus vite un emploi. Cette admiration, par certains aspects fondée, révélait aussi une critique sous-jacente de notre propre système dont la gestion a d’abord été confiée à l’Agence nationale pour l’Emploi (chère à Jacques Chirac puisque c’est lui qui en 1967 a présidé sa création) puis à Pole Emploi. Pour autant, cette critique se voulait bien plus orientée contre une élite politique en charge des responsabilités nationales, dont celle de la résorption du chômage, et incapable d’en freiner ou d’en inverser la croissance que contre un système, en l’état celui de l’assurance-chômage globalement confortable et peu contraignant.

Revers et ignorance

Mais voilà que depuis quelques jours flotte dans l’air la rumeur d’une possible réforme du suivi des demandeurs d’emploi en France. Certes entre la dinde et la bûche, la rumeur a vite été oubliée mais pour autant la note qui circule entre l’Elysée et le Ministère du Travail n’en reste pas moins une réalité, donnant ainsi corps à ce qui était jusqu’alors une hypothèse. L’idée est simple. Il s’agirait de contrôler les recherches effectives des demandeurs d’emploi en privant ces derniers de leurs droits (partiellement et temporairement) s’ils devaient refuser plus de deux offres d’emplois. La mesure avait été annoncée par le candidat Macron, et au regard des réformes menées jusqu’ici, il est probable que l’affaire suive le même parcours que celles engagées depuis l’élection du président de la République. La flexisécurité scandinave arriverait donc en France, toute droit venue du pays du Père Noël ! Toute plaisanterie mise à part, il est vrai aussi que le choc produit par une telle mesure, si celle-ci devait être engagée, laisserait nombre de nos concitoyens pantois et interdits. Certes. Mais ils subiraient aussi le revers de la médaille de la flexisécurité qui a été pendant tant d’années plébiscitée et fantasmée sans réellement en connaître les principes fondateurs. (Lire l’article sur lemonde.fr : Aux Pays-Bas, « les effets pervers » de vingt ans de « flexisécurité ») Se pose aussi, en parallèle, une forme d’inquiétante ignorance d’une grande majorité d’entre nous sur le principe de la dite flexisécurité, majorité qui pense, pour une partie en tous cas, que le changement de système va automatiquement résoudre la question du chômage de masse.

Certitudes, système et archaïsmes

Il est vrai que les pays scandinaves présentent des taux de chômage inférieurs (voir ci-dessous) au nôtre mais les structures économiques sont différentes et offrent, peut-être, plus de souplesse. Mais les demandeurs d’emploi sont loin d’être les privilégiés que nous imaginons : contrôle hebdomadaire de recherches effectives d’emploi, obligations de formation, suivi individuel strict, sanctions financières en cas de manquements aux obligations,…) (Lire l’article sur leschos.fr : Equilibrer la flexisécurité) Pour autant, cette douche froide qui pourrait s’abattre sur le pays traduit d’abord la volonté d’un homme de briser des lignes et des certitudes, (ici un système) jugées à ses yeux archaïques, ensuite que le même homme semble résolument décidé à transformer le pays en une social-démocratie sinon exemplaire du moins de premier rang. Et la question qui se pose alors est de savoir si le pays en a réellement envie…Peut-être qu’a trop envier le système scandinave assimilé à une sorte de Père Noël moderne empreint de science économique nous avons oublié que la réalité offrait peut-être plus d’opportunités au Père fouettard qu’à son homologue….Sur ce Bonne Année….

Quelques chiffres :

Danemark : Taux de chômage : 5,7% – Pop. : 5,7 millions

Suède : Taux de chômage : 6,8% – Pop. : 9,9 millions

Norvège : Taux de chômage : 4,2% – Pop. : 5,2 millions

France : Taux de chômage : 9,2 % – Pop. 66,9 millions

Sources : Eurostat – Août 2017

Donald Trump : d’ignorance en inconscience

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La reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu ne répond à aucune logique de règlement de la crise du Proche-Orient mais à une simple nécessité de politique intérieure. Crédit photo : staticflickr.com

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald Trump répond d’abord à un impératif de politique intérieure plus qu’à une logique de règlement de la crise qui secoue le Moyen-Orient. Car aucun plan de négociations n’a été avancé par le président américain.

Qu’il est compliqué de satisfaire sa base ! Politiquement parlant, Donald Trump sait ce qu’il en est et l’a prouvé voilà quelques jours en reconnaissant unilatéralement Jérusalem comme capitale d’Israël. (Lire l’article sur lemonde.frJérusalem : pourquoi la reconnaissance par Donald Trump pose-t-elle problème ?) D’aucuns, et à raison, évoquent aujourd’hui une faute politique et géostratégique grave, empreinte d’ignorance crasse de la situation délétère qui prévaut au Moyen-Orient. L’avenir le plus proche dira si cette décision changera la donne actuelle marquée par un blocage net des négociations israélo-palestiniennes depuis 2014. Pour autant, en effectuant un pas de côté, il est aussi intéressant de savoir pourquoi Donald Trump a pris une telle décision. Les raisons qui la justifient ne sont pas à chercher sur la terre d’Israël ou de Palestine mais plutôt sur le sol américain. Là Donald Trump y traverse actuellement une crise confiance lourde, qui par endroit tourne au regret d’avoir porté le tycoon de l’immobilier au sommet de l’Etat. Le Président des Etats-Unis est seul. Les soupçons de collusions avec la Russie lors de la campagne électorale de 2016 tendant à se confirmer en preuves de plus en plus tangibles, Donald Trump devait sortir de l’ornière. Alors pour essayer de reconquérir un électorat en proie au doute, voire plus, Donald Trump tranche dans le vif, au prétexte de tenir les promesses électorales et quitte à provoquer une énième crise au Moyen-Orient.

Inconscience et mépris

Car à vrai dire, les préoccupations de Donald Trump à l’endroit du Moyen-Orient sont secondaires, pour ne pas dire nulles, tant l’homme a acquis la conviction que l’intérêt des Etats-Unis ne passaient pas par Gaza ou la Cisjordanie mais plutôt par l’Arabie Saoudite, ennemi proclamée de l’Iran. En négligeant, avec un mépris avéré, les sensibilités exacerbées et les réalités politiques de la région, Donald Trump a fait preuve tout à la fois d’inconscience (sauf si celui-ci dispose d’un plan de paix crédible pour la résolution de la crise qui perdure depuis des décennies chose qui semble peu probable) et d’imprudence. Si reconquérir l’électorat populaire qui l’a porté au pouvoir en novembre 2016 passe par la reconnaissance de Jérusalem en qualité de capitale d’Israël, et bien soit ! Donald Trump n’hésite pas ! Fidèle à sa doctrine isolationniste, celle qui veut que les Etats-Unis ne se soucieront des intérêts du Monde qu’à condition que ceux-ci soient en interaction directe avec les leurs, Donald Trump fait, en l’état, du Moyen-Orient un argument politique et non une question à résoudre. Cette instrumentalisation de l’une des régions les plus explosives du Monde ne semble en rien émouvoir l’homme de la Maison Blanche qui ne risque, au pire qu’une litanie de condamnations de la communauté internationale, chose dont il a cure, au pire d’être accusé d’avoir relancé les violences au Proche-Orient ce dont il se défendra, arguant du fait que sa seule signature ne peut en être l’unique responsable dans une zone déjà gangrenée par la violence depuis des décennies.

Un Proche-Orient lointain et complexe

En reconnaissant Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu, Donald Trump sait qu’il légitime la politique de colonisation engagée par Israël, réduit à néant les espoirs des Palestiniens d’être pleinement reconnus comme ensemble souverain et assoit sa posture, du moins l’imagine-t-il, internationale en se présentant comme un dirigeant ferme et déterminé. L’erreur réside cependant dans l’idée d’utiliser les affaires internationales à des fins de politiques intérieures. Pour nombre d’Américains, pro-Trump ou non, le Proche-Orient reste une région lointaine et dangereuse, complexe et mal appréhendée. Et l’Europe dans tout cela ? Et bien ne serait-ce pas à elle désormais de s’affirmer et de s’afficher comme le premier négociateur de la crise ? La fragilité actuelle de la politique extérieure des Etats-Unis s’y prête et lui en offre l’opportunité. Reste à savoir si l’Europe en question fera, à son tour, preuve de suffisamment de détermination et d’unité.

Les indépendantistes jouent l’union

Si les mouvements indépendantistes européens s’avèrent très virulents à l’endroit de leurs Etats de tutelle, les velléités envers l’Union européenne sont moindre. Erreur de cible ou fin calcul politique ?

Et si les indépendantistes, ceux qui à ce jour, dénoncent le poids devenu insupportable de leurs états de tutelles respectifs se trompaient d’ennemis ? Précision faite que la question s’adresse aux indépendantistes européens, il n’est donc pas inutile de s’interroger sur cette hypothèse. Ainsi, qu’ils soient Basques, Catalans, Corses, Flamands ou autres, tous rejettent généralement en bloc les gouvernements qui les dirigent et les Etats dans lesquels ils sont inclus. En dépit d’avancées démocratiques locales, qui passent par des statuts d’autonomie très avancés à des assemblées territoriales aux pouvoirs élargis, la contestation envers l’Etat de tutelle reste entière, souvent virulente comme l’a récemment montré l’exemple catalan. Jugés inhibiteurs d’identité locale, castrateurs économiquement et à même d’étouffer tout sentiment d’appartenance à une histoire jugée par les intéressés comme remarquable (ce qui est d’ailleurs souvent le cas), ces gouvernements sont donc devenus la cible favorite et unique des velléités indépendantistes.

Eloignement et velléités

Et c’est peut-être bien là que le bât blesse. Car si les indépendantistes ont, à leurs yeux, d’excellentes raisons d’honnir leurs gouvernements respectifs, ils oublient (ou préfèrent-ils en donner l’impression), aussi que ces mêmes gouvernements sont aujourd’hui grandement liés à l’Union européenne. Elle-même souvent critiquée pour sa technocratie et son éloignement des réalités contemporaines locales, l’Union européenne, qui n’a de cesse de surveiller ces mouvements locaux réclamant plus d’autonomie en insistant sur l’unité des pays concernés, n’est jamais réellement attaquée de front par les indépendantistes. Pourtant, les directives de la Commission européenne et les lois promulguées par le Parlement européen travaillent elles aussi à façonner, et ô combien, l’univers des régions animées de velléités indépendantistes. Est-ce à dire que les potentielles régions d’Europe amenées à être un jour peut-être indépendantes voient l’Union européenne comme un partenaire ? Il n’est pas interdit de le penser, ce qui reviendrait aussi à croire que les autonomistes, quels qu’ils soient, ont intelligemment articulé leur réflexion démentant ainsi l’idée de s’être trompé de cible. Mais parallèlement, pourquoi faire le choix d’une superstructure telle que l’Union européenne et rejeter une infrastructure nationale certainement plus souple en matière de négociation que ne le sont les institutions bruxelloises ?

Politique et fiscalité

La réponse réside peut-être aussi dans le fantasme de grandeur supposée des autonomistes, fantasme empreint d’une forme de romantisme qui aurait cependant tendance à déteindre en nationalisme parfois inquiétant. Les Etats de tutelle, jugés castrateurs, sont donc considérés comme les seuls responsables des tentations indépendantistes du fait d’institutions politiques ou fiscales jugées trop écrasantes économiquement, culturellement ou socialement, telle que la République française ou la Constitution espagnole de 1978 qui régit le fonctionnement des régions. Ces rouleaux-compresseurs institutionnels, jugés comme tels en tous cas, seraient donc les responsables de ces envies de liberté qui semblent finalement conciliables avec l’Union européenne qui, rappelons-le, est aussi une addition d’Etats répondant tous à des critères d’adhésion définis. Et rien ne dit que les futurs et potentiels nouveaux Etats ne seront pas enclins à vouloir intégrer le giron bruxellois…

Un ambitieux futur factieux ?

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Fidèle mais ambitieux, Benjamin Griveaux pourrait vite irriter un président attaché à son aura et son pouvoir. Crédit photo : wikipedia.org

En nommant Benjamin Griveaux porte parole du gouvernement, Emmanuel Macron récompense un fidèle et muselle aussi un ambitieux reconnu pour éviter que celui-ci ne devienne un factieux difficile à contrôler. Mais s’il n’y avait que celui-ci…

Ambition et goût du pouvoir pourraient facilement résumer Emmanuel Macron. D’ailleurs l’homme ne s’en cache pas spécialement et cultive à ce titre une forme de hauteur que d’aucuns jugent empreinte de prétention et de vanité. Emmanuel Macron a outre fait le choix de s’entourer de ministres non issus (à l’exception de Gérard Collomb), de la sphère politique mais aussi préféré choisir des hommes et des femmes fruits de l’entreprise, de la société civile pour employer une dialectique commune à tous. Le choix est judicieux dans la mesure où il permet au Président de rayonner et de trancher à l’aune de son expérience politique, certes limitée. Cette tactique, novatrice pour beaucoup, qui ne l’est d’ailleurs pas tant que cela in fine, permet ainsi à des individus forts de parcours professionnels divers, souvent brillants, généralement accomplis dans le secteur privé ou la très haute fonction publique de donner libre cours à leurs compétences. L’espace ministériel s’y prête, l’instant Macron le permet, le Président ayant à ses côtés des hommes et des femmes prêts à s’engager pour l’intérêt général sans compter et sans arrières-pensées. Certes.

République et Défense

Mais majoritairement issus du secteur privé, royaume de l’ambition et de la culture du résultat, ces hommes et ces femmes, n’en déplaise au Président golden boy, nourrissent ouvertement ou silencieusement, à l’abri des regards de l’Elysée, des ambitions personnelles. Le contraire serait étonnant et quoi de plus naturel. Dernier exemple en date : Benjamin Griveaux. L’ambitieux quadragénaire, qui avait manqué jusqu’alors son entrée au gouvernement se voit offrir un poste et non des moindre, celui de porte parole du gouvernement, tâche jusqu’alors échue à Christophe Castaner. Benjamin Griveaux, fidèle lieutenant du Président Macron avait attiré à lui bien des foudres lors de la campagne Présidentielle, jugé « brillant mais cassant » par beaucoup (Lire l’article sur le lemonde.fr : Le retour en grâce de Benjamin Griveaux, nommé porte-parole du gouvernement) l’homme n’a jamais manqué d’annoncer la couleur en précisant que son avenir se dessinerait sous les ors de la République plus que dans les bureaux du quartier de la Défense. Alors certes, nombreux seront à penser, et à raison, que pour museler les ambitions de personnages trop remuant et trop velléitaires, rien ne vaut un poste ministériel ou proche de l’Elysée. Le calcul est fin, peu original, d’autres Présidents de la République ayant agi de la même manière afin de ruiner l’avenir de prétendants trop gênants ou peu appréciés…Ce n’est pas Michel Rocard qui le démentirait…

Paradoxe et liberté

Seulement éloigner, paradoxe absolu, un individu de ses ambitions en le rapprochant au plus près du pouvoir pour qu’il s’y brûle les ailes ne peut être une politique à long terme. Elle peut le cas échéant briser dans l’oeuf une aspiration de puissance mais elle ne pourra contenir une vague plus profonde. Car c’est bien à cela que s’expose le Président de la République. En ouvrant les portes des ministères à des non-politiques, peu rodés aux arcanes du genre, habitués à une liberté de mouvement et de parole que le secteur privé autorise au nom de l’ambition, le Président risque souvent au cours de son mandat de se retrouver face non pas à un Benjamin Griveaux mais plusieurs Benjamin Griveaux prêts à saisir leur chance, tant le bouleversement social que la France connaît à ce jour offre à ces prétendants aux dents longues un très large champ de possibilités. Car celles et ceux qui ont suivi Emmanuel Macron lui ressemblent ou tendent à le faire comprenant que l’ère et l’aire du politique traditionnel a changé. Désormais la politique se joue aussi dans l’entreprise et non plus à l’Assemblée nationale, dans les start-up et non plus dans les fédérations de partis, renvoyées au rang de réservoirs à militants (parfois désabusés) éloignés des ambitions des jeunes loups. Le Président de la République devra donc, et ce n’est pas en soi réellement nouveau, se méfier d’abord de ses amis pour éviter que ces derniers ne lui fassent ce que lui a fait à François Hollande. D’aucuns appellent ça de l’opportunisme heureux, d’autres de la trahison.

Problème de logique

Le retrait de la vie politique de François Fillon consacre le passage définitif de l’électorat à un autre monde. Et les tentatives d’anciens élus ou responsables pour réintégrer le jeu politique d’apparaître comme des atermoiements anecdotiques répondant à des logiques clivantes dépassées.

Les adieux de François Fillon à sa famille politique le 19 novembre dernier, et accessoirement à son micro-parti, marquent, il n’est pas abusif de le penser, la fin définitive d’une ère politique que l’élection présidentielle avait déjà poussé dans la tombe. D’aucuns argueraient du contraire devant les tentatives de Manuel Valls de s’immiscer à nouveau dans le débat politique ou devant la campagne de Laurent Wauquiez, décidé pour se dernier à s’imposer en qualité de président du mouvement Les Républicains. Mais à y regarder de près, ces tentatives ou cette agitation, perdues parmi tant d’autres, ne relèveraient-elles pas de poussifs atermoiement d’anciennes gloires politiques ou de seconds couteaux en mal de reconnaissance ? Car, que l’on soit en accord ou pas avec Emmanuel Macron et la politique engagée depuis son élection, force est de constater que celui-ci tient le pays sinon d’une main de fer du moins du poigne plutôt ferme. En témoignent les timides mobilisations organisées par les centrales syndicales pour protester contre la réforme du Code du Travail.

Anecdote et baroud

Ainsi pour revenir, l’espace de quelques lignes au retrait de François Fillon, retrait qui ne laissera pas de traces impérissables dans l’histoire politique française, celle-ci apparaît donc tout aussi anecdotique que peuvent apparaître les derniers barouds d’honneur d’anciens responsables politiques. Il semble en effet que la France soit désormais passée dans un autre monde, plus précisément dans une autre logique sociétale, certes handicapée de contradictions et d’inégalités d’aberrations et d’incongruités que personne ne conteste et que tous veulent combattre, mais qui a enterré l’ancien monde. Est-ce à dire que la France a enfin accepté de rompre avec le poids de son Histoire, celle qui la galvanisait autant qu’elle l’oppressait ? Il est trop tôt pour l’affirmer et les historiens se chargeront de confirmer ou d’infirmer la question dans les années à venir si tant est que celle-ci se pose un jour. Mais la France d’Emmanuel Macron n’est plus, en terme de représentations mentales de l’avenir politique ou d’attentes nourries par l’action de celle-ci, celle de François Mitterrand ou de François Hollande, encore moins celle de Jacques Chirac ou de Nicolas Sarkozy. Il semble que les Français ont acquis l’idée de passer du XXème siècle au XXIème siècle, par envie ou par dépit, si ce n’est par obligation ou nécessité mais toujours est-il que la réalité est là : l’ancien monde est derrière nous. Certes pas très éloigné mais la purge politique opérée au lendemain de l’élection présidentielle a prouvé combien le pays avait soif de changement. Reste à savoir si ce changement tant de fois espéré, aujourd’hui engagé, répondra aux attentes nourries à son endroit. Pour l’heure, le renouvellement du personnel politique à droite comme à gauche (si d’aventure les deux notions ont encore un sens aujourd’hui) ne parvient pas à convaincre un électorat, certes critique à l’endroit d’Emmanuel Macron, mais encore vu et perçu comme le seul recours susceptible à résoudre les difficultés du pays. Quant aux tentatives de Laurent Wauqiez ou de Manuel Valls, il semble qu’elles répondent aussi dans leur méthode, du moins celle concernant le candidat à la présidence des Républicains, à des logiques visiblement dépassées de reconstruction de clivages politiques dont l’électorat paraît lassé. Car avec la nouvelle ère qui s’est amorcée au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, les logiques clivantes, longtemps métronomes de la vie politique française depuis 1958, sont, d’évidence, aujourd’hui désuètes et obsolètes. Faut-il pour autant ranger Adam Smith, Ricardo, Marx et Jaurès au fond des bibliothèques ? Une réponse alternative et ouverte dirait alors qu’il n’est pas nécessaire d’en arriver à cette extrémité mais comprendre que les théories développées par les uns et par les autres appartiennent à un monde révolu, en constante mutation et friand de nouvelles recettes.

La démocratie à l’épreuve de l’Affaire Merah

Le procès Merah serait-il le révélateur d’une société débordée par l’émotion ? Tentative d’explication.

Il y aura donc un second procès Merah. Inutile ici de présenter à nouveau les rouages de ce qui compte aujourd’hui parmi les plus lourds attentats terroristes que le pays ait connu. (Lire l’article sur lemonde.fr : Un nouveau procès Merah est-il nécessaire ? ) Mais pourquoi alors ne pas s’attacher au contexte général et à l’atmosphère qui ont prévalu, et qui prévaudra encore, lorsque se tiendra le second procès. Et plus précisément à ce que nous attendons de notre justice ? La question revêt à l’occasion de ce procès une valeur centrale. Première des réponses, première tentative en tous les cas : la justice n’est pas une vengeance. Et en dépit de l’horreur et du dégoût que peuvent inspirer les propos et l’idéologie meurtrière d’Abdelkader Merah, cet homme ne peut-être l’objet d’une quelconque vendetta. Il en va de l’honneur de la République et des valeurs qui la fondent, de la grandeur d’un peuple qui s’est le premier insurgé en Europe contre l’arbitraire et l’absolutisme. Qui pourrait se réclamer défenseur de la démocratie si cet homme, répétons-le, honni par une écrasante majorité de la population, devait être laissé aux mains de la violence, celle que lui-même appelle et défend ? L’émotion, profonde et légitime, suscitée par les actes commis par Mohammed Merah à Toulouse et Montauban, émotion qui anime encore aujourd’hui nombre d’entre nous, ne peut devenir un moteur de violence.

Sentence et droit

Certes la sentence est facile et l’est d’autant plus pour ceux qui n’ont pas été frappés par l’indicible. Pourtant, effort de prime abord impossible et impensable pour nombre d’entre nous, il faudra au cours du second procès, comme ce fut le cas au cours du premier, séparer l’émotion du droit, la colère de la règle pour préserver la grandeur de la justice des hommes, souvent critiquée et critiquable à bien des égards, mais pourtant seul et unique repère dont nous disposons pour séparer le grain de l’ivraie. Or, le premier procès, hautement médiatisé, et cela se comprend, a aussi été quelque peu l’otage de passions, voire de déclarations tout aussi passionnelles qu’instinctives, qui tendaient à occulter le droit au profit d’une émotion fruit de la colère, de la haine et de la vengeance. Ces sentiments sont naturellement et évidemment compréhensibles. Mais ont-ils leur place dans un prétoire ? Là encore se pose la question. Car est-il audible, en démocratie et en République, que l’émotion, fut-elle des plus vives, influence la justice au point de contrarier le droit ? Une des forces du terrorisme, si tant est que celui-ci puisse en avoir une ou en revendiquer une, est de renvoyer notre démocratie et nos valeurs, ainsi que ses outils que sont la justice et le droit, dans ses ultimes retranchements. Comment une société telle que la nôtre a-t-elle finalement pu laisser grandir en son sein de tels individus ? Comment et par quelle faute commise a-t-elle pu nourrir un radicalisme de cet ordre ?

Réalité et dérive

Le procès Merah figure au rang de ces étapes judiciaires qui marqueront notre société moderne et contemporaine par sa capacité à l’interroger dans son ensemble. Inutile d’évoquer un quelconque bouc-émissaire qui servirait de prétexte facile à une explication qui le serait tout autant pour éviter d’affronter la réalité de nos responsabilités. Car une chose est en revanche quasiment sûre. Le procès Merah nous oblige dès à présent à faire face à une société à la dérive qui s’est trop longtemps cachée derrière le confort d’une modernité grasse et généreuse. Est-ce à dire que nos démocraties sont devenues ou sont trop faibles ? La question est trop manichéenne et appelle un réponse par trop déterministe. Mais avancer l’idée que nos démocraties n’ont pas su s’adapter à la mouvance terroriste n’est pas nécessairement erroné. Rien naturellement n’effacera la douleur des familles des victimes présentes ou à venir, mais repenser les arcanes du droit sans altérer les valeurs fondamentales et les libertés individuelles permettraient peut-être d’appréhender avec plus d’assurance la question terroriste.

De l’Affaire Kennedy à la raison d’Etat

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La mort du président Kennedy restera-t-elle encore longtemps un mystère irrésolu ? (Crédit photo : wikimédia.org)

Un motif est à l’origine du renoncement de Donald Trump à publier la totalité des documents concernant l’affaire Kennedy : La raison d’Etat. Puissante et discrète, elle alimente tous les fantasmes mais s’exprime ici avec force. Explications.

Evidemment, nombreux étaient ceux qui attendaient beaucoup de la publication des archives relatives à l’assassinat du président John Kennedy le 22 novembre 1963. (Lire l’article sur lemonde.fr : Dossiers Kennedy : Donald Trump renonce à la publication de certains documents « sensibles » ) Mais le soufflé est retombé, le président Donald Trump ayant cédé devant l’insistance, pour ne pas dire la pression exercée sur lui, par le Bureau Fédéral d’Investigation (FBI) et l’Agence centrale du renseignement (CIA). Et la déception d’être à la hauteur du mystère et de l’énigme que revêt cette affaire qui pourrait bien ne jamais être résolue. Tout, ou presque, a été dit. Complot d’Etat, Mafia, KGB, Cubains, Oswald, Les Martiens (Qui sait ?)…Tout le gotha de la Guerre Froide a été passé en revue sans que jamais n’émerge la seule vérité. Pour autant, indépendamment de l’enquête et des théories qui l’entourent, il convient de s’attarder aujourd’hui sur ce qui a réellement poussé Donald Trump à renoncer à la publication totale des documents.

Transgresser la Loi

La réponse réside peut-être dans une expression forgée à la Renaissance et développée avec talent et, avouons-le, une forme de cynisme par Machiavel : la raison d’Etat. Qu’est-ce que la raison d’Etat ? Un principe simple in fine qui fait valoir les intérêts de l’Etat quitte à transgresser la Loi et la souveraineté du peuple pour assurer la conservation ou la pérennité de l’Etat en question. Et il semble bien que ce soit le motif qui a motivé le président américain à ne pas publier la totalité des documents dont certains contiennent, peut-être, des informations susceptibles de contrarier l’autorité ou d’atteindre l’aura du FBI et de la CIA. Certes. Mais quid en ce cas là des libertés fondamentales que sont la liberté d’information et le droit inaliénable d’un peuple en démocratie d’être tenu au fait des agissements de l’Etat ? Visiblement, la question ne touche pas les deux agences concernées. L’Affaire John Kennedy, qui ne ressemble à aucune autre, renvoie ainsi aux fondements même de la démocratie en mettant sous les feux de la rampe les contradictions d’un système politique – ici la démocratie américaine – où le peuple est présenté comme souverain mais finalement otage d’institutions ou d’organes d’Etat extrêmement puissants. Inutile de crier au complot. Point de complot dans la volonté d’un Etat de se protéger. Juste le constat d’une dérive des pouvoirs accordés à certains organes publics (FBI et CIA). Preuve aussi que le Président américain quel qu’il soit, ne dispose pas de tous les pouvoirs et reste faible face à deux agences tentaculaires et soucieuses de préserver leur image et leurs champs d’action respectifs. La raison d’Etat souvent invoquée, souvent appliquée a, une fois encore, prévalu sur la volonté d’un homme, fut-il président de la première puissance du monde. Car la question qui se pose désormais est : que recèle les documents non divulgués ? Sont-ils réellement si lourds de secrets que CIA et FBI seraient menacés d’implosion ? Les Etats-Unis, si prompts à dispenser au Monde entier des leçons de démocratie appliquée, seraient-ils à leur tour au cœur d’un immense scandale à la lecture de ces ultimes documents ? La porte à tous les commentaires est ouverte et les complotistes de tous horizons ne manqueront pas de s’y engouffrer. Mais leurs propos (ou délires) ne resteront pas dans l’Histoire comme des éléments de réflexion. A ce jour prévaut le constat : les Etats-Unis n’ont toujours pas digéré l’assassinat de leur 35ème président.

Donald Trump l’apprenti-sorcier n’est pas Harry Potter !

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L’inexpérience et l’inconséquence du Président américain tendent des relations diplomatiques avec des pays implantés dans des zones explosives. (Crédit photo : flick.fr)

Si l’inexpérience diplomatique de Donald Trump accroît la dangerosité du Monde par une ligne de conduite aussi incompréhensible qu’incohérente, il est aussi le frein aux processus de pacification amorcés, ou amorçables, dans des régions sous tension. Explications.

A force de jouer avec les allumettes de la diplomatie internationale sous couvert de défendre les intérêts américains dans le Monde, Donald Trump finira par se brûler. Si encore il était le seul à assumer les frais d’une politique internationale marquée par le sceau de l’incohérence la plus complète et de l’ignorance la plus inquiétante qui soit des ressorts des relations internationales, alors le mal serait moindre, à tout cas limité. Mais en persistant dans une ligne dure et difficilement compréhensible, le président américain expose la planète entière à des risques sinon majeurs, du moins franchement compliqués à affronter. L’exemple coréen tout comme l’exemple iranien en sont de parfaites illustrations. Car non seulement Donald Trump agit, au regard de la question coréenne, de manière totalement irraisonnée face à un dirigeant Kim Jung Un plus préoccupé par la volonté de faire exister son pays à l’échelle internationale via l’arme nucléaire, que par la volonté réelle de déclencher un conflit mondial (ce qui n’exonère en rien la dictature coréenne et les provocations du dirigeant coréen), mais en plus il participe à une forme de surenchère diplomatique sans issue. Idem dans le cas iranien.

Contentieux ancien

Justement conseillé par ses collaborateurs qui précisent que l’Iran respecte dans les grandes lignes l’accord signé en 2015 (lire l’article sur lemonde.fr : Accord historique sur le nucléaire iranien ) avec les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations Unies plus l’Allemagne (Groupe du P5+1), Donald Trump préfère jouer la carte de la dureté, ici excessive, à l’endroit des Gardiens de la Révolution. Certes le contentieux entre l’Iran et les Etats-Unis est ancien mais les efforts accomplis par l’Iran et le président Rohani, d’ailleurs salués par l’accord international cité précédemment, avaient engagé les relations entre les différentes parties sur la voie de la concertation et de l’apaisement. Preuve en est, et à titre d’exemple, les différents projets de coopération économique lancés entre la France et l’Iran. Mais la position de Donald Trump qui semble n’être que la sienne au demeurant, l’isolant plus encore au sein de sa propre administration et de son propre pays, vient handicaper des relations encore fragiles et qui ne demandaient en rien de telles prises de positions aussi tranchées. Donald Trump aurait voulu saboter la réinsertion de l’Iran à l’échelle internationale qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Parallèlement, son cavalier seul face à la question iranienne est aussi de nature à complètement bafouer ses alliés alors qu’au regard des traités en vigueur, la coopération prévaut. Entre bravades et mépris, Donald Trump tend à rendre le Monde plus dangereux encore qu’il ne l’est devenu en créant d’inutiles tensions avec des acteurs locaux, en particulier l’Iran, qui pourraient, bien accueillis et bien accompagnés par la communauté internationale, jouer un rôle de pivot au sein de leur sphère d’influence (Lire l’article sur lemonde.fr : Trump rend le monde encore plus dangereux ). Quant à la Corée, son isolement, qu’elle tente de rompre en se donnant une substance diplomatique, se rompra de lui-même lorsque le régime, épuisé par une politique uniquement animée par le fantasme de puissance que génère la possession de l’arme atomique, implosera. Mais pour l’heure le Monde continue de s’interroger sur les intentions de Donald Trump tout en regrettant le temps perdu à tenter de pacifier des régions explosives.

De la crise identitaire à la crise institutionnelle

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Les revendications des séparatistes catalans mettent en évidence les limites du système d’autonomie des régions. Mais quelle solution apporter ? Crédit photo : pixabay.com

La revendication indépendantiste catalane pose aussi la réalité d’une démocratie espagnole dépassée par le modèle d’autonomie régionale. A Madrid de choisir : le statu quo ou l’évolution vers un autre système institutionnel.

Alors que la Catalogne espagnole occupe aujourd’hui le devant de la scène, il n’est pas interdit de s’interroger désormais, non pas sur les revendications des séparatistes catalans mais plutôt sur les limites posées par le modèle espagnol d’autonomie des régions. Car c’est peut-être bien là que réside aussi le malentendu qui n’a cessé de croître depuis des années entre Madrid et une partie de la population catalane (comme il s’était posé, plus violemment encore, avec le Pays basque). Si la Constitution, approuvée par les urnes en 1978, prévaut encore aujourd’hui, force est de constater que le régime validé il y a près de quarante ans ne semble plus satisfaire une partie de la dite population. Pourtant, le système dont voudrait se détacher une partie des Catalans offrent à ces derniers une liberté d’action somme toute assez large, identique à celle dont jouissent les autres régions d’Espagne. Ainsi, comme le précise la Constitution de 1978, seule l’indépendance judiciaire (art. 149 de la Constitution alinéa 5 et art. 150) échappe au contrôle des régions.

Croissance et options

Parallèlement, de nouvelles modifications d’ordre fiscal ont aussi été introduites en 2009 précisant que si les communautés autonomes ne disposaient pas de ressources propres, l’État central reversait le produit des impôts nationaux proportionnellement à la population de chaque communauté. Ainsi, même si la somme totale payée par les Catalans au titre de l’impôt est la deuxième somme la plus élevée d’Espagne, et celle payée par les Andalous l’avant-dernière, les deux communautés autonomes reçoivent environ autant de subventions de la part de l’État central (la population de la Catalogne et de l’Andalousie étant comparables en nombre). Au-delà de la présentation des articles de lois, il semble bien aujourd’hui que la démocratie espagnole traverse une crise de croissance qui la pousse, bon gré mal gré à clarifier ses textes institutionnels. Dès lors plusieurs options se posent à l’Espagne. Le maintien de la Constitution actuelle avec le risque de voir s’enliser la crise sans en connaître l’issue et de pousser d’autres régions à revendiquer leur complète autonomie (éventualité peu probable) ; Décider une refonte totale ou partielle de sa Constitution ce qui pourrait alors entraîner aussi la chute de la monarchie constitutionnelle au profit d’une République. La question qui se pose alors est : Les Espagnols le souhaitent-ils ? L’Histoire a montré que l’expérience avait tourné court pour s’achever dans le sang de la guerre civile. Mais l’Histoire n’est pas nécessairement faite pour se reproduire. Opter pour la solution républicaine serait un bouleversement considérable pour l’Espagne et reste à savoir si les indépendantistes catalans, voire d’autres (au risque de réveiller des passions endormies) accepteraient de passer sous le joug d’une République, fut-elle fédérale à l’image de la République allemande ?

Réalité et dilemme

Autre question posée par les velléités catalanes, le poids de l’Union européenne. Même si le mot n’est que rarement prononcé par les indépendantistes, la Commission et le Parlement européens suivent avec attention l’évolution de la crise appelant au dialogue. Mais lequel ? Car autour de quel compromis est-il possible aujourd’hui de négocier ? Madrid entend, au nom de l’unité espagnole, conserver la Catalogne dans son giron pour de multiples raisons ; Une partie de la Catalogne souhaite s’en défaire. Le champ de la négociation est donc étroit. Et quand bien même la crise se tasserait-elle d’elle même, notamment au lendemain du coup de force des partisans de l’unité avec Madrid (Lire l’article sur lemonde.fr : Catalogne : démonstration de force des opposants au référendum, à Barcelone) , la question de l’indépendance ne s’éteindra pas définitivement. Elle resterait discrète mais prégnante dans un pays qui compte autant de particularismes culturels (langues, traditions, identité…) que de régions. Aussi, mettre fin à la crise catalane aujourd’hui ou demain résoudrait temporairement le problème posé sans nécessairement mettre Madrid face à la réalité institutionnelle actuelle, d’évidence défaillante. Car en y regardant de plus près, la démocratie espagnole est encore très jeune, sujette, preuve en est à de violents soubresauts, celle-ci n’étant sortie du franquisme qu’en 1975 après la disparition du dictateur. Et évoquer, comme précédemment une crise la démocratie espagnole n’est en rien un effet de manche car rien n’empêche l’Espagne de changer ou de modifier son régime institutionnel. Dilemme ô combien cornélien car si l’autonomie actuelle est plébiscitée par une majorité d’espagnols, il conviendra de proposer un système différent mais qui ne rognera en rien les libertés régionales actuelles, qui accordera sa place aux identités locales mais sans leur laisser un espace de contestation trop large susceptible de se retourner contre le pouvoir central.