La crise ouverte entre le monde du cinéma et Canal +, premier financeur privé du septième art hexagonal, interroge sur l’emprise croissante des milieux d’affaires d’extrême droite sur le monde culturel, au détriment de la liberté d’expression en faveur d’une orientation idéologique de la création culturelle et donc de la liberté d’expression.
La sortie de Maxime Saada, président de Canal +, premier financeur privé du cinéma français, en plein festival de Cannes, annonçant ne plus vouloir travailler avec près de 600 artistes ulcérés par l’emprise progressive de Vincent Bolloré (ndlr : Homme d’affaires proche des milieux d’extrême droite), sur le milieu du cinéma, de la presse et de l’édition, n’a pas manqué de faire réagir jusqu’au sommet de l’État où la Ministre de la Culture, Catherine Bégard, a dénoncé une réaction disproportionnée du patron de la chaîne de télévision. Si la polémique n’aura qu’un temps et finira par s’éteindre d’elle-même, elle n’en reste pas moins symptomatique d’une prise de contrôle lente mais certaine de la part de Vincent Bolloré dans les secteurs cités précédemment. Et c’est bien là que le bât blesse.
Proposition culturelle
Avec la mise sous tutelle d’une partie des milieux artistiques et littéraires par un homme affichant clairement ses positions ultra-libérales et extrémistes, le risque de voir apparaître une proposition culturelle uniforme et orientée, au service d’une idéologie ou d’un parti, s’avère comme inévitable. A un an de l’élection présidentielle, dans un contexte de tension sociale lourde, de montée de l’extrême droite dans les sondages et l’opinion, le tout baigné par un contexte international faisant la part belle aux positions les plus dures et les plus liberticides, de Trump à Poutine, en passant par Netanyahou et Xi Jing Ping, il est devenu évident que la prise de contrôle de la culture au sens large du terme par un milliardaire sans limite aux positions tranchées relève du péril. Cette liste de six cents artistes, qui paradoxalement et a contrario de son intention première, prend la forme d’un inventaire aux relents macarthystes, pose finalement les bases d’une sorte de combat manichéen, entre défenseurs d’une création libre et sans entrave contre les défenseurs d’une proposition culturelle contrôlée et orientée. D’aucuns, et à raison, y verraient une atteinte à la liberté d’expression dans un pays pourtant réputé pour mettre à bas toutes les tentatives liberticides.
Bataille ouverte
Pour autant, face à une opinion plus préoccupée par son pouvoir d’achat et le prix du litre de gasoil que par le devenir du cinéma français ou de telle ou de telle maison d’édition, il est aussi à craindre que la bataille ouverte contre Vincent Bolloré ne tourne en faveur de celui-ci, par K.O ou par lassitude. La faiblesse de la mobilisation hors milieux concernés laisse présager une issue, a minima incertaine, au pire déjà écrite, pour les acteurs d’une culture libre. L’enjeu est pourtant de taille tant il renvoie aux fondamentaux de la démocratie, celle qui accorde à chacun de penser, d’écrire ou de filmer ce que bon lui semble et non pas penser, écrire ou filmer ce qu’un diktat idéologique souhaite voir écrit ou filmé. De manipulation en censure, d’éviction en recadrage, la culture hexagonale vit actuellement un bouleversement inquiétant, alors que les pouvoirs publics, longtemps financeurs de cette même culture, en assuraient de fait sa protection et son indépendance, sont asphyxiés. Car, hasard ou aléa de l’Histoire, l’État, aujourd’hui contraint par une dette abyssale, doit élaguer ses dépenses. Et la culture, fer de lance de la vie démocratique, en fait l’amère expérience. Incapable financièrement de la sauver, l’Etat laisse la place libre aux marchands du temple qui la vendront aux plus offrants en la parant de leurs attributs et non pas de ceux qui la font vivre.