Euro 2016 : entre espoirs et réalités

logo_euro_2016[1]Si l’Euro 2016 promet une succession de rencontres sportives de très haut niveau, il est aussi pour les pouvoirs publics et les acteurs économiques, porteur de grandes espérances chiffrées à 1,2 milliards d’euros. Mais est-il raisonnable d’attendre autant d’une compétition avant tout sportive ?

Cette fois, ça y est ! L’Euro 2016 tant attendu par les passionnés de ballon rond est lancé ! Pendant un mois, tous autant que nous sommes, iront de temps à temps jeter un coup d’oeil aux résultats de telle ou telle équipe. Voilà pour le côté bon enfant de la chose. Car à y regarder de plus près, que peut-on réellement attendre de la compétition tant sur la plan sportif qu’extra-sportif ? Pour ce qui est du premier, la glorieuse incertitude qui prévaut en la matière fera office de réponse à la question et de conclusion. Pour ce qui est du second point, en revanche, la question reste entière et pleine de sens. A l’annonce de l’organisation de la compétition en France, nombreux ont été ceux à sortir leur calculatrice et à afficher les potentielles retombées économiques et financières. Il est serait difficile de les blâmer : d’autres en ont fait autant avant eux et l’Euro n’a lieu que tous les quatre ans. Résultat des estimations :Un milliard deux cent millions d’euros de chiffres d’affaires générés durant la compétition. Diantre ! Voilà une manne inespérée par les temps qui courent. Certes ! Mais il ne s’agit que d’une estimation. Et lors de la dernière grande manifestation sportive d’audience internationale organisée en France, à savoir la Coupe du Monde en 1998, les retombées effectives avaient finalement été moindres que celles attendues et ce pour divers paramètres qui se sont alors conjugués…Déception dans les rangs des organisateurs qui avait été balayée par la victoire de l’Equipe de France mais déception quand même.

Sport et émotion

Il serait donc exagéré et présomptueux, voire risqué d’attendre trop économiquement parlant d’un événement qui prend place, qui plus est, dans un pays placé sous la menace terroriste, partiellement handicapé par des grèves diverses et variées, meurtri par des inondations dont on panse encore les plaies et par des violences extra-sportives parallèles à la compétition du fait de supporteurs avinés et abrutis. Aussi, un constat s’impose-t-il de lui même. Il ne faudra attendre de l’Euro 2016 que ce qu’il peut donner, à savoir une succession de rencontres internationales, certaines d’un très haut niveau sportif et technique associées à des communions populaires que l’on souhaite évidemment maîtrisées. Pour résumer : du sport et de l’émotion simple et pure. Pour ce qui est des effets économiques et financiers, il est encore trop tôt pour tirer la moindre conclusion. Mais il est sûr que si violences et débordements se multipliaient de manière irrationnelle, la passion populaire autour de la compétition s’essoufflerait vite pour céder la place à une prudence de raison et de circonstance qui aurait tôt fait de doucher les attentes économiques des uns et des autres. Car pour l’heure, le chapitre des violences s’est malheureusement déjà ouvert sur un roman plutôt noir. Il reste encore suffisamment de jours pour naturellement inverser la tendance et oublier ces premières heures sombres qui ternissent conjointement le pays organisateur, la compétition, le football et les pouvoirs publics. Car là encore, il n’est pas interdit de se demander si de tels évènements ne sont pas in fine le révélateur des carences propres au pays hôte, en l’état, police débordée par des supporteurs mobiles, informés et conscients des faiblesses des forces de l’ordre qui leur font face. Les brutes avinées (pour ne citer qu’elles) qui ont semé le désordre dans les rues de Marseille en préambule au match opposant l’Angleterre à la Russie renvoie le pays, pourtant soumis à l’état d’urgence, à des réalités socio-sportives peut-être mal appréhendées en amont et aux conséquences lourdes.

Décréter la bonne humeur

Certes les stades se sont jusqu’alors remplis et c’est tant mieux. Mais un tel événement ne se mesure pas seulement à l’aune d’une billetterie florissante. Elle est censée, du moins dans l’esprit des organisateurs, générer un engouement général porteur et ce à tous points de vue. Et répétons-le, l’erreur est peut-être là : attendre plus que la compétition ne peut donner et engendrer. L’Euro 2016 n’a pas la capacité de décréter de lui-même la bonne humeur et la fièvre acheteuse qui pourrait l’accompagner. C’est bien dommage mais si le football, en tant que sport, est capable de mobiliser et générer des capitaux abyssaux, les manifestations internationales dans lesquelles il est censé être roi ne sont en réalité que des enveloppes et des structures handicapées par leur propres limites. Concrètement, l’Euro 2016 propose du football mais il n’est pas le football. Pensons-y….

Le malentendu britannique

BrexitA l’approche du référendum devant décider de la sortie ou du maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne, se pose aussi la question de savoir quelles raisons ont poussé le Royaume-Uni à vouloir intégrer la CEE en 1973.

A vrai dire, s’il est une question à se poser aujourd’hui concernant la possible sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, ce n’est pas tant de savoir pourquoi une majorité de Britanniques souhaite (ou pas) en sortir mais plutôt pourquoi la Grande-Bretagne est entrée dans la Communauté économique européenne (CEE) en 1973. Là encore un bref mais pédagogique retour en arrière s’impose. Après avoir essuyé deux refus consécutifs en 1963 et 1967, refus grandement liés à la position de la France qui s’opposait à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE, le Royaume-Uni faisait enfin son entrée dans l’espace européen, non sans un certain scepticisme de part et d’autre. Parmi les raisons qui poussèrent la Grande-Bretagne à vouloir intégrer le marché commun, figuraient en tête de liste la possibilité de profiter des retombées des échanges commerciaux qui animaient le continent. Partiellement tenue à l’écart du dynamisme économique qui assurait alors la prospérité des pays fondateurs, tous engagés dans des phases de reconstruction d’après-guerre, la Grande-Bretagne avait pris l’habitude de commercer d’une part avec ses anciennes colonies rassemblées sous la bannière du Commonwealth et d’autre part avec les Etats-Unis, partenaire naturel avec lequel le Royaume-Uni entretenait, et entretient encore, des liens extrêmement privilégiés.

Economie et erreur

Mais à l’orée de la première crise économique, la Grande-Bretagne, dont l’histoire s’était grandement jouée sur les mers, se tourna vers la terre ferme du continent pour renforcer une économie certes solide, s’appuyant sur un libéralisme encore bon teint, mais qui ne pouvait plus se contenter de ses échanges avec un Commonwealth trop faible et des Etats-Unis naturellement présents mais trop éloignés pour assurer pleinement le prospérité du Royaume-Uni. C’est donc avant tout l’argument économique qui prévalu en Grande-Bretagne pour solliciter l’adhésion à la CEE. En France, la disparition du Général de Gaulle, facilita l’intégration de la nation britannique qui vit en la CEE une forme de bouée de sauvetage. Mais l’erreur alors commise a été de croire que la Grande-Bretagne se plierait de bonne grâce aux règles qui prévalaient au sein de la CEE puis de l’Union européenne. Il suffit pour cela de se remémorer les options politiques de Margaret Thatcher dans les années quatre vingt, options clairement inspirées et copiées du libéralisme décomplexé de Ronald Reagan, qui manquèrent de conduire CEE et Grande-Bretagne à la rupture. Autre erreur, la notion de mutualisation et d’entraide internationale qui présidait, et encore aujourd’hui, à la création de la CEE lors de la ratification du Traité de Rome en 1957. Ainsi, la Grande-Bretagne a-t-elle toujours donné le sentiment d’une adhésion « à la carte » aux principes européens, en l’état en faveur de ses intérêts économiques propres qui ne sont pas incompatibles avec ceux de l’actuelle Union européenne mais complémentaires. Et c’est d’ailleurs en partie sur ce point que repose la problématique sous-jacente du référendum du 23 juin prochain (l’autre partie étant une question de politique intérieure). Troisième erreur, conséquence de la seconde, et imputable aux instances et gouvernements européens alors en exercice à la fin des années soixante, celle de croire que l’adhésion du Royaume-Uni, motivée par des questions économiques, serait naturellement et automatiquement suivie par une adhésion aux principes fondateurs de la CEE.

Candeur et malentendu

Il ne s’agit pas de maudire les Britanniques, loin s’en faut, mais ils ne sont pas les seuls responsables dans la crise ouverte que traduit le référendum à venir. La naïveté des instances et gouvernements européens des années soixante-dix s’est conjuguée avec le flegme cynique des gouvernants britanniques de l’époque, les premiers imaginant candidement que la Grande-Bretagne changerait d’attitude, les seconds que la CEE et l’Union finiraient par se résoudre à leur présence sans poser plus que questions que cela ou exiger quoi que ce soit. A l’arrivée : un malentendu qui dure depuis quarante-trois ans. « Mauvais mariage ! » crieraient certains. « Soit ! Divorçons ! » répondraient d’autres. Pas si simple car, comme le rappelle le cabinet Cassini Conseil, « d’un point de vue économique, l’Union européenne est un partenaire indispensable pour le Royaume-Uni. Les échanges commerciaux avec l’Europe dépassent largement ceux avec les Etats-Unis et, de très loin, ceux réalisés avec les pays du commonwealth. Dans le domaine financier, un secteur important pour le Royaume-Uni, les pays de l’Union européenne sont là aussi une source de revenus très significative, en particulier des Etats comme les Pays-Bas, la France ou l’Allemagne »*. Et alors qu’à cette heure, le maintien apparaît à certains comme impérieux, vitale à d’autres, il semble en parallèle que la seule perdante soit l’Union européenne incapable de faire régner l’ordre dans ses rangs et alimentant encore un peu plus la crise qui la ronge. Alors si le divorce est une solution, il faut juste s’entendre pour savoir qui paiera la pension alimentaire…

Sources : http://www.cassini-conseil.com/le-royaume-uni-et-leurope*

Mohammed Ali ou une vie le poing levé

Muhammad_Ali_1966Athlète et citoyen, Mohammed Ali a marqué l’Histoire de la boxe et de la société américaine. Car jusqu’alors rares avaient été les sportifs à dépasser leur condition pour s’engager en faveur d’une cause collective : la défense des droits civiques.

La disparition de Mohammed Ali, outre le fait quelle marque le départ pour le Panthéon des sportifs de l’un des plus grands boxeurs que le monde ait connu, est aussi une perte pour celles et ceux qui ont fait de la défense des droits civiques et des droits humains un combat. Certes Mohammed Ali n’ a pas été le seul à s’engager dans ce type de cause, d’autres que lui s’y sont largement impliqués parfois avec moins d’aura et de reconnaissance mais toujours avec autant de sincérité. Pourtant la force de Mohammed Ali aura été, il en aura d’ailleurs été l’un des premiers, d’utiliser sa condition de sportif de haut niveau pour porter un message par delà les frontières de sa discipline d’origine. Naturellement, presque cyniquement de surcroît, la comparaison avec d’autres sportifs auteurs de déclarations censées amender le débat social ou dénoncer des injustices criantes est inévitable. La question ne réside cependant pas dans cette comparaison et il serait dangereux de s’y aventurer plus avant. Mohammed Ali avait une très haute opinion de son sport à qui il devait tout et dont il avait su transcender l’essence dans le débat social à des fins collectives et d’amélioration des conditions de ceux qui souffraient d’inégalités abyssales. Ces mots, ces déclarations, ces actes n’étaient pas des coups d’éclats tapageurs mais le symbole d’un engagement fort et sincère, servis par des interventions mesurées et savamment calculées, fruits d’une profonde connaissance des arcanes de la société américaine.

Tribunes

Nombreux argueraient du fait que l’histoire des Etats-Unis des années soixante s’y prêtait mais il serait réducteur de ramener l’action de Mohammed Ali à cette seule circonstance temporelle. Répétons-le, la médiatisation et sa célébrité de Mohammed Ali ne servaient pas sa personne. Elles se voulaient le passeur d’un message à vocation sociale et civique. Point de polémique, point de violence verbale ou de victimisation. Lorsque l’homme refuse de partir pour Viêt-Nam déclarant à la face du Monde et du Gouvernement des Etats-Unis qu’il  n’avait « rien contre les Viet Cong et que jamais ces hommes ne l’avaient traité de négro » , Mohammed Ali mesure pleinement son propos dans un contexte politique où la cause des Afro-Américains reste (aujourd’hui encore) un combat à mener et à remporter. Du ring à la Marche de Washington (à laquelle il n’a pas participé), Mohammed Ali ne voyait pas de différence. Conscient que sa condition de sportif lui donnait accès à des tribunes auxquelles ses semblables n’avaient pas droit, Mohammed Ali, fin et intelligent, sagace et un brin politique, a su imprimer à son métier, la boxe, une dimension citoyenne et sociale comme d’autres ont rarement su le faire. Sportif sur le ring mais aussi citoyen de plein droit sur ce même ring. Pas d’avion privé, pas de voiture de luxe ou de cortèges de naïades énamourées pour se faire valoir. Pour Mohammed Ali le combat du ring était celui de sa vie : celui d’un homme noir, descendant d’esclaves, obligé de lutter tous les jours dans un monde de blancs pour faire valoir des droits que d’autres lui refusaient. Dire que Mohammed Ali était grand est faible. Il était immense et gigantesque sur le ring et en dehors, peut-être plus en dehors que sur, porté par un idéal qu’il incarnait par devers lui, voire qui le dépassait. Ambassadeur d’une cause, Mohammed Ali s’était fait le porte-parole d’une Amérique bafouée et humiliée, celle du peuple noir. Exemple de cette contestation de l’ordre établi sa volonté de se convertir à l’Islam en devenant Mohammed Ali, rejetant le prénom et le nom Cassius Clay, patronymes qui le renvoyaient à une condition d’esclave qu’il abhorrait.

Insoumis et blanche Amérique

D’aucuns l’ont alors accusé d’être anti-américain, de salir la bannière étoilée, y compris parfois parmi ses semblables. Mohammed Ali en avait cure et à raison tant son combat résonne encore dans l’histoire des Etats-Unis, ses poings accablaient ses adversaires sur le ring, son engagement (ses autres poings !) éreintaient une société américaine enlisée dans ses préjugés. Enfant d’un peuple dont l’Amérique se souvenait lorsqu’elle en avait soudainement besoin, Mohammed Ali incarnait l’image d’un insoumis que la blanche Amérique aurait aimé voir rentrer dans le rang, à savoir en silence et dans l’ordre. L’homme combattait le racisme non pour lui et satisfaire des intérêts personnels mais pour mettre fin à un sentiment qui rongeait (et ronge encore) la société américaine. La figure emblématique et charismatique de Mohammed Ali restera longtemps dans les esprits de ceux qui ont fait de la lutte contre les inégalités et l’injustice le combat d’une vie. Loin de toute dimension politique, mu par la seule volonté de donner au peuple noir la place qui lui revenait dans la société américaine, à savoir comparable en tous points à celle des blancs, Mohammed Ali a, à sa façon et presque cinquante ans avant, posé les jalons de l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche un soir de novembre 2008. Si le président des Etats-Unis se doute que le combat de Mohammed Ali n’a pas été vain et finalement utile comme celui de Martin Luther King ou d’Angela Davis, l’ancien boxeur l’espérait et n’osait peut-être pas en rêver.

Rancoeur et exclusion: premiers agents recruteurs de Daesh

İD_bayrağı_ile_bir_militanSi les revers militaires de l’Etat islamique confirment l’efficacité des efforts engagés par la coalition internationale, ils ne sauraient occulter la rancoeur que nos sociétés contemporaines engendrent et nourrissent.

Ainsi, personne ne s’en plaindra, à commencer par les populations qui vivaient sous sa coupe brutale et manichéenne, l’Etat islamique recule. Les frappes de la coalition internationale associées aux investigations menées par les différents services de renseignements européens ont porté des coups, sinon définitifs, du moins lourds à Daesh. Pour autant, cette succession de bonnes nouvelles qui seront couronnées un jour par l’annonce de la disparition complète de l’organisation islamique ne saurait masquer une réalité plus inquiétante encore : la persistance d’un terreau propice au développement de mouvements tel que celui qui terrorise le Moyen-Orient et l’Occident aujourd’hui. Et la question ne règlera pas dans les sables qui bordent le Tigre, l’Euphrate ou ceux du Sahel mais dans nos sociétés contemporaines et prétendument modernes. Revenons à l’origine du recrutement par l’Etat islamique d’une partie de ces affidés, ceux en l’espèce issus des pays européens. Des hommes et des femmes à l’existence terne, vide, sans but ou objectif définis et qui voient dans l’Etat islamique le moyen de donner un sens à leur vie.

Fantômes de la société

Car pour nombre d’entre nous, les ambitions d’une vie se dessinent dès l’enfance, mues par l’espoir de reproduire peu ou prou le schéma familial. Mais pour d’autres, certes minoritaires, ce schéma et ces ambitions n’existent pas. La faute à de nombreux paramètres d’essence familiale ou sociétale, voire les deux, peu importe en réalité. In fine, ces individus, fantômes de la société dans laquelle ils ont grandi trouvent dans la radicalité proposée par l’Etat islamique (mais cela pourrait être une autre organisation) une forme d’exutoire social, la clef à la vie qui, soi-disant, les attendait mais que leur environnement originel ne leur offrait pas. Naturellement, on peut opposer à cela de nombreux exemples mais s’interroger sur la déshumanisation de nos sociétés contemporaines n’est pas un tort. Elle touche une minorité d’individus en manque d’exaltation, aveuglée par une propagande qui soudainement leur donne le sentiment d’être considéré, donc d’exister. Eux si transparents jusqu’alors voient au loin un groupe prêts à les accueillir, eux qui étaient sinon rejetés, du moins écartés. Mais ce concept de déshumanisation, qui peut se doubler de celui de désociabilisation, pourrait aussi toucher d’autres franges de la population telles que les demandeurs d’emploi isolés, les travailleurs pauvres ignorés de tous, les familles monoparentales tiraillées entre adversité et contraintes diverses et variées. Alors est-il faux de penser que nos sociétés contemporaines, sans engendrer ex-nihilo des terroristes en puissance, créent cependant les conditions, à tous le moins, les ferments de rancoeurs et de non-dits qui finissent un jour au l’autre pas exploser d’une manière ou d’une autre ? Lors des attentats de janvier et de novembre 2015, le profil global des meurtriers a longuement été étudié. Origines sociales, influences, convictions, entourage et fréquentations. Mais rares (pour ne pas dire jamais) ont été les discours s’interrogeant sur le désespoir que peuvent créer nos sociétés contemporaines porteuses, disons-le, d’exclusion (sous diverses formes), de xénophobie et d’inégalités sociales qui toutes conjuguées accouchent parfois de phénomènes dépassant l’entendement.

Briser des individus

Evidemment, la raison qui prédomine chez nombre d’entre nous empêche de franchir de telles extrémités et rien ne saurait justifier de basculer dans l’horreur. Mais rien non plus ne dédouane un modèle de société, le nôtre, lui aussi brutal (certes sous d’autres formes que celui que défend l’Etat islamique) et capable de briser ou disloquer des individus en manque de repères ou de principes faute de les avoir acquis. Il serait trop facile alors d’évoquer, entre autre, le sempiternel choc des cultures, excuse facile qui expliquerait sans appel la radicalité de certains. Mais il n’y a pas plus de choc de cultures aujourd’hui qu’il y en a eu lors des Croisades (XIème – XIIIème siècle). Si l’époque change, l’objet reste le même : le pouvoir et la conquête qu’il induit. Car que recherche l’Etat islamique ? Le pouvoir semble être la réponse adéquate. Et pour le servir, Daesh sait séduire des hommes et des femmes perdus, égarés, sans réel repères culturels ou éducatifs qui en font des cibles faciles et consentantes. Il va sans dire que l’éducation joue un rôle fondamental pour lutter contre le fléau de la radicalité. Mais elle n’est pas la seule à devoir faire acte de contrition : ce sont des sociétés entières qui doivent s’interroger sur ce qu’elles sont devenues et comment elles ont pu laisser prospérer en elles les germes de la haine. Sans cette réflexion, Daesh mort, un autre le remplacera. Inévitablement.

Le Front National débordé par Robert Ménard ?

Robert MénardSi les intentions et les déclarations de Robert Ménard, maire de Béziers, embarrassent le parti de Marine Le Pen, le risque de voir se fédérer en parallèle la nébuleuse identitaire de droite représente un danger encore plus grand pour la République et la démocratie.

Du rififi à l’extrême droite ! L’affaire n’est pas nouvelle. Entre les velléités de Marion Maréchal-Le Pen affichant clairement ses différences avec sa tante Marine Le Pen, elle-même en disgrâce auprès du père fondateur Jean-Marie Le Pen, voilà que Robert Ménard, actuel maire de Béziers, rue dans les brancards en affirmant n’être « l’agent électoral de personne ». En clair, comprenez que l’homme entend mener sa ligne comme bon lui semble. Chose qui dans le parti présidé par Marine Le Pen est totalement inaudible y compris pour la nièce pourtant en délicatesse avec la tante. (Compliqué tout ça !) Mais au-delà de l’affaire de famille, que d’aucuns jugeraient pathétique ou lamentable, c’est surtout la question de la puissance et de l’étendue de la nébuleuse identitaire d’extrême droite qui pointe ici son nez. Car si le Front National est un parti qui reste et restera nationaliste, autoritaire et xénophobe, valeurs incompatibles en tous points avec celles de la République, il apparaît aussi que ce parti abrite en son sein des hommes et des femmes qui souhaitent aller encore plus loin dans la surenchère extrémiste.

Concurrence

Et il semble que le mouvement de Robert Ménard, Oz ta droite soit dans cette logique du mieux disant, le maire de Béziers (en dépit de ses tentatives d’explications) cherchant à rallier à lui toutes celles et ceux qui, à droite ou à gauche, seraient déçus de leur parti d’origine. Le problème pour Robert Ménard est que le Front National de Marine Le Pen exploite le même créneau et que le Parti en question ne semble pas disposé à s’accommoder d’une concurrence, fût-elle issue de l’un de ses plus véhéments soutiens. Or cette droite identitaire, souvent mal appréhendée, mais pourtant active, notamment sur les réseaux sociaux et internet, pourrait trouver en Robert Ménard un porte-voix de choix, inquiétant en terme électoral pour le Front national et plus grave, pour la République en général. Le Front National, qui a jusqu’à présent canalisé tout ce que le corps électoral avait de déçus, serait ainsi débordé par sa droite (doux euphémisme !) pour se laisser concurrencer par des groupuscules longtemps épars mais prêts à se fédérer, du moins à étudier l’idée, sous la bannière de Robert Ménard. Cette scission qui s’annonce, car elle finira par s’achever ainsi, à l’approche des échéances électorales pourrait coûter très cher au parti de Marine Le Pen dont la main mise et l’aura sur ces groupes marginaux restent limitées, voire nulles. Avantage Ménard donc ? Là encore rien n’est moins sûr car l’homme au verbe haut, ne reculant devant aucune provocation ou invective, risque aussi de lasser et de finir seul, décrédilisé auprès de ceux qu’il veut séduire au motif de bravades répétées et sans lendemain. L’avenir confirmera ou infirmera l’hypothèse mais la réalité d’une droite identitaire, ennemie déclarée des principes républicains n’est plus à nier, elle ne l’a d’ailleurs jamais été.

Probabilité faible mais…

Mais pour beaucoup d’analystes la croissance du Front National supposait une absorption complète, sinon quasi-totale, de ces fractions dures et violentes, dès lors globalement canalisées. Deux problèmes se posent alors au parti de Marine Le Pen : éviter un débordement par sa droite par ce qui pourrait devenir un bloc incontrôlable et dangereux électoralement et mettant à jour de cruelles contradictions ; laisser Robert Ménard s’enfoncer dans cette mouvance qui se cherche un chef de file. Pourtant, beaucoup à droite ou à gauche de l’échiquier de réjouissent des turpitudes qui agitent l’extrême droite française. Le tri-partisme qui semble être désormais le mode de fonctionnement politique de notre démocratie pourrait donc être altérée par cette montée d’une droite identitaire capable de déstabiliser un Front national en route vers 2017. Mais le pari est risqué, car si la probabilité de voir accéder de tels groupes (par exemple fédérés sous la férule de Robert Ménard) au sommet de l’Etat est quasi nulle, il ne faut pas négliger, loin s’en faut, (la faute ayant déjà été commise avec le Front national il y a de cela plusieurs années) la capacité de phagocytage de ces mêmes groupuscules au sein de l’opinion. Ainsi, voir le Front National concurrencé sur sa droite n’est en rien une bonne nouvelle. Elle serait même inquiétante et dramatique pour la République et la démocratie dans la mesure où les principes communs ne semble ni compris, ni appréhendés, ni intégrés, ni défendus par certaines franges de la population française et au-delà.

CGT : La goutte de trop ?

Pompe à essenceEn bloquant les dépôts de carburants au nom de la contestation portant sur la Loi Travail, la CGT tente le pari de s’aliéner l’opinion pour faire céder le Gouvernement. Mais l’effet escompté risque de se retourner contre elle. Explications.

L’épreuve de force est engagée. A vrai dire, d’aucuns s’attendaient à ce que la contestation liée à la Loi Travail prenne pareille tournure. De violences en dégradations, de déprédations en confrontations, voilà que la CGT a décidé de bloquer les dépôts de carburants cherchant ainsi à pousser le Gouvernement dans ses ultimes retranchements : l’utilisation de la force publique pour casser le mouvement de blocage. Tel est le calcul mené par la centrale syndicale, pourtant aujourd’hui minoritaire dans le pays, et qui oblige le Premier Ministre Manuels Valls à endosser malgré lui les habits de Georges Clemenceau qui en 1906 avait fait donner la troupe contre les mineurs. Certes le contexte social et politique actuel est radicalement différent et il est peu probable que Manuel Valls est un jour à prononcer à la tribune de l’Assemblée Nationale : « Je fais la guerre » comme le fit encore Clemenceau en 1917 pour devenir plusieurs mois après le Père la Victoire. Mais si la première erreur, ce qui reste encore à prouver et seul le temps le dira, a été commise par le Gouvernement en présentant cette loi devant le Parlement, la seconde a peut-être été commise par la centrale syndicale. Car en s’en prenant aux dépôts de carburants, points névralgiques de l’activité économique puisqu’elle touche au segment vital de l’énergie, la CGT s’enfonce dans une logique fermée et sans retour qui prend des allures de pari.

Pari et retournement

Le pari de la centrale, certes osé mais qui ne peut que l’être au regard de sa position dans le paysage syndical actuel où celle-ci est battue en brèche par la CFDT, est donc de fédérer l’opinion publique autour d’elle. Celle-ci prendrait alors fait et cause pour le syndicat présidé par Philippe Martinez et qui se verrait pardonnée, voire absoute, par des Français magnanimes et compréhensifs à l’endroit de ces blocages car finalement hostiles à la Loi Travail. Voilà le pari : celui du retournement de l’opinion. Mais a-t-il été compris des Français ? Certainement ! Accepté ? Toucher aux dépôts de carburants, c’est toucher au premier moyen de locomotion dont nous disposons quasiment tous : la sacro-sainte voiture ! Celle qui permet d’aller travailler tous les matins ou d’aller en chercher pour d’autres. Il est probable qu’un blocus des supermarchés  causerait certainement moins de grogne que celui des dépôts de carburants ! Or, toujours dans la logique de la centrale, pousser la puissance publique à intervenir via les forces de l’ordre pour débloquer les dépôts confère à la CGT (le pense-t-elle en tous cas) un statut de martyr qui redore son image de syndicat protecteur mais persécuté et incompris. Là encore erreur. Car rares sont les Français à mener un tel raisonnement, eux-mêmes étant plus préoccupés par la jauge de leur réservoir que par les états d’âmes d’un syndicat en mal de représentativité et qui à l’occasion de cette loi s’autoproclame défenseur de tous. Car si les Français sont hostiles à cette loi, notamment à l’article 2, ils le sont plus encore à un blocage des dépôts amenés à durer qui engendreraient une pénurie croissante de plus en plus mal acceptée.

Défendre et non accabler

Pour résumer la situation de manière un peu synthétique : « Touche pas à mon Code du Travail, mais surtout et avant tout : Ne touche pas à mon essence ! » Et un nouveau problème d’ainsi se poser qui renvoie à la nature même de notre système économique et sa dépendance à l’énergie fossile (ce qui tend à accréditer la thèse d’une montée en puissance des énergies renouvelables d’ailleurs). Ainsi, notre économie, et plus globalement l’économie mondiale, est devenue tellement dépendante du pétrole (ici des carburants) qu’il apparaît évident que rien ne doit entraver son utilisation, même un blocage, fut-il dûment motivé. Triste réalité in fine. La CGT, certainement mue par son histoire contestataire, sa culture prolétarienne, et une réflexion faisant de cette loi un élément inacceptable du dialogue social, a vraisemblablement perdu pied avec le monde contemporain bouleversé de changements qu’elle a du mal à intégrer. La faute peut-être a un dogmatisme implacable qui n’a pas laissé de place au doute sur les attentes réelles des Français en matière de syndicalisme. Le blocage des dépôts de carburants cessera naturellement dans les jours à venir, rompu soit par la force publique soit par la décision de la centrale de renoncer à ce combat perdu d’avance. Car il l’est. Plus que le Gouvernement, c’est à terme et très vite l’opinion qui se dressera contre la CGT, agitée d’un sentiment de prise en otage. Et point de syndrome de Stockholm à espérer. Car en terme de logique syndicale, la finalité d’une organisation de ce type est de défendre les salariés. Non de les accabler au risque de se décrédibiliser un peu plus.

Les forces noires de l’Europe

EuropeCrise économique, fantasme migratoire et chômage de masse ne peuvent seuls expliquer la montée des partis d’extrêmes droites. Car l’Europe nourrit depuis des siècles les ferments d’une violence sourde que l’historien Pierre Renouvin a identifié sous le nom de Force profondes.

La poussée de l’extrême droite autrichienne, quelque soit le résultat des élections du 22 mai à venir est, on l’a déjà dit et écrit à de multiples reprises, l’illustration locale et au delà des frontières de l’Autriche, de la faillite d’un modèle de société créé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les commentaires, d’essence sociologique, économique et autres sont revenus sur ce phénomène de croissance des mouvements d’extrême droite qui ne touchent pas que l’Autriche où cependant, en raison de son passé, le risque de voir la nation de Strauss et Stefan Zweig  basculer revêt un caractère historique symbolique lourd. Pourtant, répétons-le, l’Autriche n’est pas le seul pays de l’Union européenne et de l’Europe géographique à être menacée par l’arrivée au pouvoir de mouvements extrémistes. Les partis concernés ne cachent ni leurs velléités, ni leurs intentions une fois le pouvoir conquis, s’appuyant sur un électorat poreux aux idées défendues. Tenter d’expliquer les raisons de l’adhésion de certaines franges de la population à ces thèses a naturellement fait l’objet d’explications multiples : crise économique, chômage de masse, fantasme migratoire, perte d’identité,…la liste est longue.

Explications et réflexes

Mais tout ces éléments ne répondent toutefois qu’à un moment de l’Histoire, un volet du temps qui s’affranchit d’une explication historique plus précise. Revenons donc pour ce faire au concept de Forces profondes, concept développé par l’historien spécialiste des Relations internationales, Pierre Renouvin (1893-1974). Pour essayer de synthétiser une pensée complexe sans la dénaturer, Renouvin défendait la thèse que lorsque les Hommes échouent ou peinent à réaliser un dessein commun, ces derniers se laissent submerger par des réflexes jusqu’alors enfouis et qui ressurgissent soudainement sous l’effet de la peur, de l’ignorance ou de l’échec. Et ces réflexes d’être alors assimilés à des solutions aux difficultés rencontrées. N’assisterions-nous pas finalement aujourd’hui à une forme de résurgences de ces forces profondes réveillées par les difficultés, ou prétendues comme tels, rencontrées par les peuples européens ? La question se pose avec acuité devant l’impasse dans laquelle l’Union européenne se trouve dans la résolution de la crise des migrants qui a révélé de vraies fractures idéologiques entre les pays membres, l’incapacité des gouvernements à résoudre, sauf rares exceptions dont l’Autriche fait partie (le taux de chômage est de 5,7 % pour une population de 8,4 millions d’habitants)* le chômage de masse ou à appréhender avec justesse et efficacité les agressions terroristes (nulles en Autriche au demeurant). Ces forces profondes, qui apparaissent à certains comme une réponse à la peur, infondée et irraisonnée qui les ronge, travaillent des peuples européens pourtant à l’abri des grandes secousses du Monde. Mais ces forces profondes sont aussi porteuses, l’Histoire l’a prouvé, d’autres maux tels que la xénophobie ou l’antisémitisme qui gangrènent le continent depuis des siècles et tendent l’un et l’autre à se développer de manière exponentielle. L’Europe est-elle cependant condamnée à vivre avec ces forces profondes jusqu’à la disparition de la planète ? Ces mauvais génies, qui ressurgissent à chaque grande crise sociale ou sociétale, sont malheureusement ancrés dans un continent qui s’escrime à trouver sa place dans l’espace mondial que la mondialisation a généré.

Perte d’influence

Cela ne signifie pas que ces mêmes forces étaient absentes lors des décennies passées mais le confort économique associée à une forme de prédominance européenne sur le monde les avaient globalement étouffées. Mais la disparition du bloc soviétique, la fin de la Guerre Froide, la multi-polarisation du Monde et par conséquence la perte d’influence de l’Europe (vécue par certains comme une agression) dans les échanges et les décisions internationales a accéléré la renaissance d’un sentiment de peurs et de craintes, redisons-le, totalement infondées et dénuées de réalités empreintes de quelconque menaces pour les modèles sociaux qui ont les nôtres. Certes, chômage de masse et difficultés économiques sont des réalités impossibles à balayer d’un revers de main mais elles ne sont pas pires que celles qui prévalaient au début du XXème siècle quand l’Europe se préparait à la déflagration de 1914. Le propos n’a effectivement rien de rassurant et ne dédouane en rien les peuples prêts à s’abandonner aux extrêmes. D’abord car rien ne les y oblige ; ensuite parce qu’arguer des forces profondes chères à Renouvin ne peut constituer une excuse supérieure, voire quasi-divine, dépassant de fait l’individu. Pourtant, elles sont capables d’expliquer que l’Europe, hier comme aujourd’hui, reste tiraillée en son sein par des courants identitaires et extrémistes prêts à se greffer sur n’importe quel drame social. Que faire alors ? S’il serait prétentieux et condescendant de présenter ici une liste de solutions, un des réflexes naturels à nourrir serait peut-être d’avoir à l’esprit que notre équilibre social reste fragile et abrite des forces souterraines puissantes dont il convient d’avoir connaissance et de maîtriser au lieu de les accepter comme une fatalité ou une justification.

Sources : Eurostat Avril 2015*

L’argent du moi…

Photo argent .pngFrançois Hollande a menacé de plafonner les revenus des grands patrons. Mais le contraste entre simple salarié et grand dirigeant ne renvoie-t-il pas à la place que nous accordons à l’argent dans notre vie ?

Chiche ! Le président de la République a menacé de plafonner les revenus des grands patrons et ce pour la deuxième fois au cours de son quinquennat. Attention l’exécutif va taper du poing sur la table et il vous le dit, cela ne va pas rigoler ! Certes… ! Pourquoi ne pas y croire…Mais dans une République laïque, tout cela relève, l’ironie est là, du vœu pieux. Il est évident que nul président de la République ne pourra légiférer sur les revenus des grands patron hormis peut-être sur ceux perçus par les dirigeants des sociétés publiques où l’Etat est majoritaire dans le capital. Et encore ! Rien ne prouve que l’Assemblée nationale approuvera la mesure et il est peu probable qu’un gouvernement use du 49.3 en la matière. Cette annonce, qui ne sera jamais suivie des faits, n’est autre qu’une tentative, un peu maladroite de se réconcilier avec ceux qui s’étourdissent ou s’étranglent d’indignation (parfois les deux) devant les rémunérations des dits grands patrons. Et pourtant François Hollande sait que ce plafonnement sera impossible à imposer et serait destructeur politiquement. Impossible car l’Etat, fut-il animé des meilleures intentions, n’a aucun pouvoir officiel dans une entreprise privée. Jouer des influences de réseaux peut être utile mais n’aura qu’un effet limité au sein des entreprises concernées où la frontière avec le monde politique reste friable et poreuse.

Schizophrénie

Ensuite toute mesure de cet ordre serait dangereuse politiquement car si beaucoup s’indignent devant les rémunérations proposées, beaucoup n’y voient aucun inconvénient et seraient même prompts à défendre de tels niveaux de rétribution au nom de la compétence et des responsabilités. Et se priver d’une partie de l’électorat centriste, voire social-libéral, pour une poignée de dirigeants certes grassement rémunérés, ne vaut peut-être pas la peine. Voilà pour les arguments qui rendent la menace fragile. Ensuite, soyons un instant honnête : l’hypocrisie et la jalousie prévalent en la matière. Et tous ceux qui dénoncent ces salaires ne rêvent que d’une chose : en percevoir autant ou ne serait-ce que la moitié ou un quart…In fine, le problème ne réside pas dans le niveau de rémunération mais dans le rapport que nous entretenons à l’argent. Les anglo-saxons (à l’exemple des Etats-Unis) en ont fait une valeur centrale et le revendiquent sans mal et sans honte au risque de choquer les tenants de la Morale (reste encore à définir celle-ci). Les Français, malmenés par des siècles d’absolutisme, maudissant l’inégalité et voyant dans l’argent un blasphème permanent réfutent tout idée d’enrichissement. Officiellement ! Car notre rapport à l’argent est à la fois contradictoire et schizophrénique. Nous le détestons et l’aimons (beaucoup et de plus en plus) ! En réalité, le débat sur les salaires des grands patrons renvoie à notre incapacité à assumer le fait que certains d’entre nous fassent de l’argent une valeur et un objectif dans leur existence : Gagner de l’argent. Partagés entre l’envie d’en gagner mais pas trop au risque de s’attirer les regards malsains de son entourage, nous trouvons dans ces grands patrons, soudainement cloués au pilori, des victimes expiatoires à nos frustrations.

Fin ou moyen

Etienne Lantier, héros de Germinal, a ces mots durs et pourtant plein de justesse à l’endroit de ses camarades mineurs portés par un vent de révolte, quand il reproche à ces derniers de combattre des hommes auxquels ils rêvent de ressembler. Le combat que François Hollande voulait livrer à la finance et à l’argent est-il cependant perdu d’avance ? Et surtout est-ce un combat de gauche ? Là encore, la question ne relève pas de l’appartenance idéologique mais de ce que nous voyons en l’argent : une fin ou un moyen, un produit d’accumulation synonyme de richesse ou un moyen de subsistance. Et ces dirigeants d’entreprises, rémunérés sur la base de sommes qui dépassent l’entendement de beaucoup sont-ils coupables ? En y regardant de plus près, les responsabilités qui sont les leurs ne sont pas celles d’un Zlatan Ibrahimovic ou d’un Chistiano Ronaldo. Certes les salaires perçus par ces joueurs de football sont largement réinvestis dans l’économie réelle et permettent à d’autres de vivre et de travailler. Alors est-il honteux de gagner beaucoup d’argent quand celui-ci est le fruit du travail ? Il appartient à chacun de répondre à l’aune de ces convictions mais menacer de frapper d’opprobre les dirigeants d’entreprise pour les salaires qui sont les leurs n’a pas réellement de sens sinon celui d’un effet d’annonce pour « gauchiser » un discours global qui ne l’est plus vraiment. Sauf à le réinventer.

Du nom à l’identité…ou l’inverse ?

CapitoleLe choix du nom de la nouvelle région unissant Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon laisse émerger la question d’une identité commune : existe-t-elle déjà ou est-elle à créer ?

Pourquoi ne pas appréhender la consultation à laquelle sont conviés les habitants de Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon, consultation visant à baptiser d’un nom unique la grande région regroupant les deux territoires comme le moyen de dessiner les prémisses d’une identité commune, voire d’une identité tout court ? Ces deux régions, ressemblant aujourd’hui peu ou prou à ce que fut l’ancien Comté de Toulouse, n’avaient, à l’ère contemporaine, jamais réellement brillé par leurs velléités identitaires. L’une tutoyait la Provence sans en être, l’autre était trop orientale pour réellement se prévaloir de sud-ouest géographique. Et ce ne sont pas les mouvements occitanistes qui animent le débat identitaire actuel qui sont à même de créer une dynamique comparable à celles qui agitent le Pays basque, la Corse ou encore la Catalogne. Pourtant, fortes d’une démographie croissante, de centres économiques eux aussi engagés dans des phases d’expansion exponentielles, les deux régions suscitent de plus en plus d’intérêt. Beaucoup d’éléments y contribuent : économie (aéronautique, tourisme estival et hivernal,…), patrimoine historique, climat, art de vivre,…Mais force est de constater qu’en dépit de ces atouts que d’autres régions leur envient, l’identité midi-pyrénéenne et languedocienne marque le pas. Et ce n’est pas la croix occitane, présente à Toulouse et Montpellier, qui servira de fondation commune…L’argument serait facile et fallacieux.

Occitan et histoire

Personne n’envisage cependant pour la faire valoir de passer par la lutte armée, ce qui, outre son aspect totalement illégal, disqualifierait toute tentative identitaire en l’enfermant dans une logique auto-destructrice. Comment alors créer une identité commune, un socle social et historique commun ? La langue occitane est un vecteur certes mais si son enseignement perdure, celui-ci n’est pas majoritaire et les flux migratoires qui modifient la structure sociale de la grande région tendent à diluer la pratique et la nécessité de s’exprimer en occitan. L’histoire des deux régions pourraient être un élément. Nous évoquions précédemment l’ancien Comté de Toulouse sur lequel s’est posé, à son corps défendant, la nouvelle région. Certes ! Mais les traces qu’il a laissés dans l’Histoire sont, à n’en pas douter, lourdes et encore prégnantes, mais sont-elles partagées par celles et ceux qui élisent la nouvelle entité comme terre d’accueil ? C’est peu probable et il serait difficile de les en blâmer. Toutes, et à raison certainement, se tournent vers l’avenir et non le passé, fût-il des plus prestigieux. Alors comment créer cette identité, cette force tout à la fois sociale, historique, économique, linguistique, démographique et artistique qui pourrait extraire cette région grande comme l’Autriche d’une discrétion avalisée (voire d’un anonymat) par beaucoup comme une normalité ? Peut-être que les ferments de la nouvelle identité, passée l’anecdote du nom qui sera choisi, germeront dans l’avenir que ces deux régions voudront créer ensemble. Il n’est pas de destin individuel en la matière et tant à Toulouse qu’à Montpellier, il faudra imaginer un futur à la fois unique et commun. Mais à vouloir créer une identité qui démarquerait la nouvelle région, ne risque-ton pas de gommer des sous-identités ? Personne ne nie la réalité du pays catalan, de l’Aveyron, du pays toulousain, des plaines maritimes languedociennes ou des plateaux de Lozère.

Conflits culturels de mondialisation

Aussi, convient-il, non seulement de les préserver mais aussi d’en extraire l’essence commune, celle que l’on peut retrouver de toute éternité du Gers à La Lozère, du Lot à l’Aude. Pari compliqué car l’héritage culturel, autre pendant de la question identitaire, d’un Gersois n’est pas nécessairement, et à l’évidence, le même que celui d’un Héraultais vivant en bord de mer…Sans entrer dans une logique de conflits culturels, il est cependant clair que le changement de nom ne créera pas ex-nihilo une identité propre à la nouvelle région qui devra en forger une au fil des années. Travail de longue haleine, notamment à l’heure où la mondialisation, déjà derrière nous car éminemment présente au quotidien, tend à gommer chaque jour un peu plus particularismes et spécificités. Plus qu’un nom, se pose la nécessité, loin d’être vitale toutefois, de créer un espace commun où chacun pourra se reconnaître dans l’autre sans que ne soit gommé sa spécificité propre. La République, longtemps accusée d’avoir sapé les particularisme locaux tout en préservant leur existence dans la sphère culturelle nationale (ce qui rend caduque l’accusation précédente) pourrait servir d’exemple à la tâche qui s’annonce. Répétons-le, ce n’est pas tant le nom qui sera choisi qui importera mais ce que y sera mis dedans et qui forgera l’image et le visage de la grande région.

La gauche doit-elle être de droite ?

François Hollande.jpgLa loi Travail l’a mis en évidence. Et bien que beaucoup s’en doutaient, il existe aujourd’hui deux gauches. Une de Gouvernement, guidée par des thèses socio-libérales ; une parlementaire, fidèle à l’histoire idéologique du parti fondé par François Mitterrand au Congrès d’Epinay en 1971. La fracture, nette et profonde, n’est pour certains en aucun cas tenable et pourrait coûter à François Hollande sa réélection. Lieu commun que ces quelques lignes mais qui introduisent cependant une autre forme d’interrogation. La gauche doit-elle se convertir au libéralisme pour rester au pouvoir ? En un mot, faut-il appliquer et promouvoir une politique de droite tout en étant de gauche, ou prétendu comme tel, pour conserver le pouvoir ? C’est, à y regarder de plus près, le pari pris par le locataire de l’Elysée. Et dans ce cas là pourquoi se représenter sous une étiquette progressiste tout en sachant pertinemment que reconduit à la tête de l’exécutif, sera menée à nouveau une politique d’inspiration, au mieux socio-libérale, au pire de centre-droit avec le turbulent Emmanuel Macron en qualité de Premier ministre. Bref ! Spéculations pour l’heure ! Là n’est pas l’objet. Qu’est devenu la gauche française ? La question se pose. Un ensemble de valeurs progressistes qui cherchent à bousculer l’ordre établi ? L’affirmation de la puissance publique via le renforcement de l’Etat-providence ? Une attention particulière portée aux plus démunis ? Autant de questions qui trouvent leurs réponses à gauche de l’échiquier mais aussi à droite.

Misère et SDF

La gauche française, taraudée par ces principes fondateurs issus de l’évolution du marxisme et la nécessité de répondre aux attentes immédiates de la société, sait que le chemin qui lui reste est étroit. Le constat vaut aussi pour la droite, consciente qu’une exacerbation de l’individualisme, du libéralisme économique, de la limitation de l’action de l’Etat-providence et du soutien à l’esprit d’entreprise (qui n’est pas en plus le seul apanage de la droite) pourrait la couper d’une bonne part de ses électeurs. Mais revenons à la gauche. Se réveiller tous les matins en songeant à la misère du monde, en s’interrogeant sur le sort du SDF en bas de chez soi est compliqué ! C’est pourtant ce que l’on demande à un homme ou une femme engagés à gauche ! Le peuvent-ils ? Oui ! Tous les jours ? Chacun apportera la réponse à cette question…Combien est-il finalement plus facile de se réveiller en libéral convaincu ou en socio-libéral ! Moins contraignant idéologiquement et moins exigeant socialement. Mais au pouvoir, élu sur un programme engagé à gauche, il devient difficile, voire illisible, de promouvoir une politique de droite. Question de crédibilité. Et la question initiale de se reposer. La gauche doit-elle se convertir au libéralisme pour rester au pouvoir ? Chacun apportera sa réponse. Toute affirmation définitive serait risquée. Ce qui est sûr, car relevant d’un constat simple, c’est que la gauche souffre d’une crise d’identité et de croissance. D’identité car elle ne sait plus elle-même où se situer sur l’échiquier politique traduisant une fracture intrinsèque lourde ouverte dès 1983 avec le tournant de la rigueur ; de croissance car elle n’a peut-être pas su prendre avec justesse le pouls de la société française. Quand celle-ci demandait une alternance de gauche, il lui a été servie du social-libéralisme. Pour plusieurs raisons certainement : par conviction des promoteurs de la politique menée, par facilité politique, par incapacité à réformer le courant dans son sein et à proposer une vision de gauche. A la place, la société française a eu une politique fort accommodante avec le monde de l’entreprise, le tout saupoudré de quelques principes humanistes et progressistes posés ça et là.

« De gauche mais pas seulement !  »

Insuffisant certes mais révélateur du malaise qui ronge la gauche obligée, victime de ces carences propres et de son inertie, d’opter pour une politique d’inspiration libérale. Lionel Jospin lui-même, idéologue de la gauche des années soixante-dix et quatre-vingt, avait présenté son programme présidentiel en vue de l’élection éponyme de 2002 « de gauche certes mais pas seulement ! » Toutes visées électorales passées, le mot traduisait aussi une certaine impuissance à réinventer le discours de gauche. Déjà…! La faute à qui ? A l’idéologie même qui s’enfermerait dès lors dans une forme de tautologie politique, incapable de détourner son regard de ce qu’elle est ? De ces partisans et défenseurs, incapables d’assumer une évolution qui les briseraient idéologiquement avant de les anéantir électoralement ? Ce qui est aussi certain, c’est que si rien n’oblige la gauche à promouvoir une politique de droite, rien ne l’empêche de méditer sur son avenir. Et opter pour le social-libéralisme, premier par vers le libéralisme (l’épithète social traduisant une forme non assumée d’orientation finalement prise) n’est pas le meilleur moyen de reconquérir un électorat déçu. « Celui qui pense est malheureux » disait le philosophe roumain Cioran. Ne vaut-il pas mieux alors être malheureux dans un effort d’introspection salvateur ou artificiellement libéré par la facilité de la contradiction ? Car si le premier est coûteux et cruel, le second le sera aussi. Et plus vite qu’imaginé.