Mohammed Ali ou une vie le poing levé

Muhammad_Ali_1966Athlète et citoyen, Mohammed Ali a marqué l’Histoire de la boxe et de la société américaine. Car jusqu’alors rares avaient été les sportifs à dépasser leur condition pour s’engager en faveur d’une cause collective : la défense des droits civiques.

La disparition de Mohammed Ali, outre le fait quelle marque le départ pour le Panthéon des sportifs de l’un des plus grands boxeurs que le monde ait connu, est aussi une perte pour celles et ceux qui ont fait de la défense des droits civiques et des droits humains un combat. Certes Mohammed Ali n’ a pas été le seul à s’engager dans ce type de cause, d’autres que lui s’y sont largement impliqués parfois avec moins d’aura et de reconnaissance mais toujours avec autant de sincérité. Pourtant la force de Mohammed Ali aura été, il en aura d’ailleurs été l’un des premiers, d’utiliser sa condition de sportif de haut niveau pour porter un message par delà les frontières de sa discipline d’origine. Naturellement, presque cyniquement de surcroît, la comparaison avec d’autres sportifs auteurs de déclarations censées amender le débat social ou dénoncer des injustices criantes est inévitable. La question ne réside cependant pas dans cette comparaison et il serait dangereux de s’y aventurer plus avant. Mohammed Ali avait une très haute opinion de son sport à qui il devait tout et dont il avait su transcender l’essence dans le débat social à des fins collectives et d’amélioration des conditions de ceux qui souffraient d’inégalités abyssales. Ces mots, ces déclarations, ces actes n’étaient pas des coups d’éclats tapageurs mais le symbole d’un engagement fort et sincère, servis par des interventions mesurées et savamment calculées, fruits d’une profonde connaissance des arcanes de la société américaine.

Tribunes

Nombreux argueraient du fait que l’histoire des Etats-Unis des années soixante s’y prêtait mais il serait réducteur de ramener l’action de Mohammed Ali à cette seule circonstance temporelle. Répétons-le, la médiatisation et sa célébrité de Mohammed Ali ne servaient pas sa personne. Elles se voulaient le passeur d’un message à vocation sociale et civique. Point de polémique, point de violence verbale ou de victimisation. Lorsque l’homme refuse de partir pour Viêt-Nam déclarant à la face du Monde et du Gouvernement des Etats-Unis qu’il  n’avait « rien contre les Viet Cong et que jamais ces hommes ne l’avaient traité de négro » , Mohammed Ali mesure pleinement son propos dans un contexte politique où la cause des Afro-Américains reste (aujourd’hui encore) un combat à mener et à remporter. Du ring à la Marche de Washington (à laquelle il n’a pas participé), Mohammed Ali ne voyait pas de différence. Conscient que sa condition de sportif lui donnait accès à des tribunes auxquelles ses semblables n’avaient pas droit, Mohammed Ali, fin et intelligent, sagace et un brin politique, a su imprimer à son métier, la boxe, une dimension citoyenne et sociale comme d’autres ont rarement su le faire. Sportif sur le ring mais aussi citoyen de plein droit sur ce même ring. Pas d’avion privé, pas de voiture de luxe ou de cortèges de naïades énamourées pour se faire valoir. Pour Mohammed Ali le combat du ring était celui de sa vie : celui d’un homme noir, descendant d’esclaves, obligé de lutter tous les jours dans un monde de blancs pour faire valoir des droits que d’autres lui refusaient. Dire que Mohammed Ali était grand est faible. Il était immense et gigantesque sur le ring et en dehors, peut-être plus en dehors que sur, porté par un idéal qu’il incarnait par devers lui, voire qui le dépassait. Ambassadeur d’une cause, Mohammed Ali s’était fait le porte-parole d’une Amérique bafouée et humiliée, celle du peuple noir. Exemple de cette contestation de l’ordre établi sa volonté de se convertir à l’Islam en devenant Mohammed Ali, rejetant le prénom et le nom Cassius Clay, patronymes qui le renvoyaient à une condition d’esclave qu’il abhorrait.

Insoumis et blanche Amérique

D’aucuns l’ont alors accusé d’être anti-américain, de salir la bannière étoilée, y compris parfois parmi ses semblables. Mohammed Ali en avait cure et à raison tant son combat résonne encore dans l’histoire des Etats-Unis, ses poings accablaient ses adversaires sur le ring, son engagement (ses autres poings !) éreintaient une société américaine enlisée dans ses préjugés. Enfant d’un peuple dont l’Amérique se souvenait lorsqu’elle en avait soudainement besoin, Mohammed Ali incarnait l’image d’un insoumis que la blanche Amérique aurait aimé voir rentrer dans le rang, à savoir en silence et dans l’ordre. L’homme combattait le racisme non pour lui et satisfaire des intérêts personnels mais pour mettre fin à un sentiment qui rongeait (et ronge encore) la société américaine. La figure emblématique et charismatique de Mohammed Ali restera longtemps dans les esprits de ceux qui ont fait de la lutte contre les inégalités et l’injustice le combat d’une vie. Loin de toute dimension politique, mu par la seule volonté de donner au peuple noir la place qui lui revenait dans la société américaine, à savoir comparable en tous points à celle des blancs, Mohammed Ali a, à sa façon et presque cinquante ans avant, posé les jalons de l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche un soir de novembre 2008. Si le président des Etats-Unis se doute que le combat de Mohammed Ali n’a pas été vain et finalement utile comme celui de Martin Luther King ou d’Angela Davis, l’ancien boxeur l’espérait et n’osait peut-être pas en rêver.

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