Leçon de cynisme à la russe

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Vladimir Poutine a su exploiter l’inertie des Occidentaux et instrumentaliser l’Etat islamique pour faire de la Russie un acteur incontournable de la résolution du conflit.

La reprise de Palmyre par les forces de l’Etat islamique pourrait permettre à Vladimir Poutine de conforter son statut d’interlocuteur unique dans la résolution du conflit syrien. Comment ?  En usant de la lâcheté des Occidentaux et en instrumentalisant l’Etat islamique à son profit via la peur que celui-ci véhicule.

Dire que la diplomatie russe, et derrière elle Vladimir Poutine, fait preuve d’un cynisme paroxystique serait un euphémisme que d’aucuns, spécialistes ou non de la question syrienne, pourrait constater sans prendre le risque de se tromper. Mais ce cynisme, dont le régime de Bachar El Assad use et abuse, en pilonnant sans cesse, et dans l’indifférence générale, Alep est aussi lié à la reprise de Palmyre par l’Etat islamique. (voir l’article sur lemonde.fr : Syrie : l’organisation Etat islamique a repris le contrôle de Palmyre ) Une explication s’impose. Vladimir Poutine sait combien la puissance militaire et diplomatique de la Russie le protège de toute intervention armée qui pourrait être menée contre lui par les puissances occidentales, l’homme fort du Kremlin en profite donc pour agir à sa guise à Alep et ainsi conforter localement ses positions. Parallèlement, Vladimir Poutine sait combien la reprise de Palmyre par les forces de l’Etat islamique ne manquera pas de provoquer émotions et réactions dans le monde occidental, celui-ci considérant la ville antique comme un lieu de mémoire, préférant oublier au passage le martyre enduré par Alep. Aussi, une fois Alep définitivement rentré dans le giron du régime syrien par la force et le sang, les forces russes et gouvernementales syriennes, se tourneront à nouveau vers Palmyre, même si ces dernières ne l’avaient jamais réellement oubliée.

Instrument et obstacle

Pour autant, une réalité s’impose : devant l’inertie des puissances occidentales et notamment le renoncement de Barack Obama en août 2013 de ne pas intervenir en Syrie, Vladimir Poutine est devenu un acteur incontournable de la crise syrienne.  (voir l’article sur lemonde.fr :Syrie : « Les Etats-Unis ont laissé le champ libre à la Russie, devenue incontournable » ) Choisissant ses priorités comme bon lui semble, soutenant selon son bon vouloir, et dans la mesure qui lui convient, le régime syrien. A ce jour, la Russie est devenue l’arbitre du conflit, glissant avec aisance et sans le moindre scrupule sur la lâcheté occidentale et l’impasse diplomatique dans laquelle Europe et Etats-Unis se sont enlisés ainsi que sur les ambitions de Bachar El Assad. Et l’Etat islamique dans tout cela ? Annoncée agonisante, repoussée dans ses derniers retranchements, celle-ci prouve cependant qu’elle est encore suffisamment active et dangereuse pour poursuivre son combat. Mais sans le savoir, et sur le territoire syrien en tous cas, l’Etat islamique est devenue l’instrument de Vladimir Poutine. Une précision s’impose. Il est clair et évident que la puissance militaire russe aura raison de l’Etat Islamique, l’organisation terroriste aussi bien armée soit-elle ne pourra naturellement jamais rivaliser avec l’armée russe. Mais pour avoir plus encore les mains libres vis-à-vis des Occidentaux, Poutine n’hésitera pas à jouer de l’Etat islamique et de sa progression en se posant comme le seul obstacle crédible à l’organisation terroriste.

Blanc-seing

Dans un raisonnement simple et une logique quasi-machiavélique, Vladimir Poutine profite sans fard de la lâcheté occidentale pour se poser en unique recours local, l’homme ayant compris que les puissances occidentales lui accorderaient tacitement ou officiellement un blanc-seing pour se débarrasser coûte que coûte de l’Etat Islamique. Ces mêmes puissances soucieuses de préserver leurs sols de toutes nouvelles attaques terroristes, seront prêtes à tout accepter de Vladimir Poutine (la position d’allégeance de François Fillon à l’endroit de ce dernier le prouvant aisément), quitte à sacrifier Alep, voire Palmyre si la situation l’exigeait. In fine, mis au banc des accusés pour soutenir Bachar El Assad, Vladimir Poutine pourrait être devenu l’homme de la situation en syrienne, non pas en raison de talents diplomatiques extraordinaires mais parce qu’il a su exploiter avec intelligence les faiblesses occidentales vis à vis de Bachar El Assad et leurs peurs du terrorisme. C’est ce que l’on appelle du cynisme : froid, pragmatique, amoral et dénué de toutes émotions.

Coupables d’inertie

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Enfermé dans une spirale sans fin, le monde occidental se refuse encore à admettre que le Monde a changé et que les modèles d’antan sont révolus.

L’inertie dans laquelle s’enlise aujourd’hui les peuples occidentaux est révélatrice de l’incapacité et de la peur de ces mêmes peuples à générer des modèles sociétaux pérennes face à l’échec du libéralisme et du néo-keynésianisme. Et certains de se tourner vers un passé fantasmé pour construire l’avenir.

Voilà un étrange et indéfinissable sentiment qui se dégage d’Europe et d’Occident depuis quelques temps. Tout a commencé au printemps avec la montée de l’extrême droite autrichienne, puis le Brexit britannique, le mouvement s’est ensuite amplifié avec l’élection de Donald Trump, s’est accéléré avec la Primaire de la Droite et du Centre en France, pour s’achever (peut-être !) avec la démission de Matteo Renzi, le président du Conseil italien qui avait lié son destin au résultat du référendum portant sur la réforme constitutionnelle proposée par son Gouvernement. Quel point commun entre tous ces événements qui, pris individuellement, ne semblent pas avoir de lien direct ? Et pourtant à y regarder de plus près, tous témoignent de la volonté des peuples concernés de préserver un certain statu-quo fait d’inertie et d’immobilisme (comme en Italie) ou de plébisciter un vrai retour à une sorte de conservatisme social et économique qui, pour résumer, pourrait se traduire par une forme de retour en arrière politique et social. L’élection présidentielle autrichienne annulée en avril dernier et qui avait porté un candidat d’extrême droite en tête des suffrages n’était que le prémisse d’une vague de mécontentent alors jugée exceptionnelle mais qui est devenue aujourd’hui une lame de fond, voire une norme. La sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne avait confirmé ce scepticisme envers des politiques publiques intégratrices au sein d’ensemble dépassant le cadre national et ce à la faveur de mouvements souverainistes plus ou moins affirmés, le succès de François Fillon lors de la Primaire de la Droite et du Centre illustrant cette tendance. Et que dire de l’accession de Donald Trump à la présidence américaine.

Peur et échec

Mais passé ce constat, il convient de se pencher sur les raisons qui poussent certains peuples à dire non à l’évolution qui leur est proposée (mais dont ils oublient aussi qu’ils en sont aussi des acteurs), évolution qui visiblement ne les contente pas. La crise financière puis économique de 2008 (dont les effets se font encore cruellement sentir) a jeté aux yeux de la population mondiale des réalités multiples (sociales, économiques, politiques,..) ignorées jusqu’alors pour des questions de confort et de veulerie généralisée. Aujourd’hui, alors que l’Europe peine à s’extraire de ce marasme économique (hormis l’Allemagne certes mais le pays traverse d’autres crises qu’il devra résoudre aussi), beaucoup imaginent qu’un retour à une époque révolue et fantasmée de prospérité économique permettra de résoudre les maux actuels. Pourquoi pas ? Voilà une orientation politique qui se défend au regard de l’incapacité de la social-démocratie à avancer des solutions pérennes et viables. (voir l’article sur slate.fr :  Le renoncement de François Hollande ou la social-démocratie épuisée) Mais l’ancien fera-t-il mieux que le moderne ? Le libéralisme a échoué et l’extrémisme politique mort-né est incapable d’assumer les complexités sociétales. Alors se pose une nouvelle question. Pouvons-nous continuer à vivre dans la peur du lendemain que traduit ce repli ? Il faudra tôt ou tard, que les Européens et de manière plus large le monde occidental qui a très largement profité des bienfaits de la croissance mondiale, acceptent de passer au XXIème siècle. Aussi, l’impression qui se dégage aujourd’hui est-elle celle d’un ensemble de peuples qui n’a pas encore réalisé qu’il était en 2016 et non plus en 1999, que le XXIème siècle est là, et que le XXème était révolu. Bref ! Que le Monde a changé ! Est-il concevable en 2016 de raisonner comme nous le faisions en 1950 ?

Inertie globalisée

D’aucuns en riraient et railleraient cette question mais, dans le même temps, compterions nous parmi les moqueurs des individus effrayés par demain et qui tairaient leurs angoisses. La valse des gouvernements ou de dirigeants politiques pourtant établis a été interprétée comme la volonté des peuples d’en finir avec une certaine classe politique jugée inapte à résoudre les maux actuels. Là encore, l’interprétation (c’est sa faiblesse structurelle) est contestable car celles et ceux qui ont été choisis ou qui pourraient potentiellement l’être sont déjà aguerris à la joute et à la pratique politique. Il ne s’agit en rien de débutants et tous sont issus des rangs de ceux qui ont été remerciés. Aussi, assistons-nous à une forme d’inertie globalisée qui, sous couvert de modernité, recycle d’anciennes méthodes en les présentant comme modernes et efficaces. In fine, un double constat s’impose : l’échec des modèles libéraux et néo-keynésiens associé à celui d’une incapacité chronique à nous réinventer à travers de nouvelles sociétés, d’où le plébiscite accordé aux anciennes recettes car faute de mieux, d’imagination et de courage.

La victoire des chiffres ?

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Si la victoire de François Fillon est impressionnante et encourageante pour le candidat de la droite, elle doit être pondérée par une réalité comptable liée au corps électoral.

Impressionnante, la victoire de François Fillon doit être pondérée au regard de la masse totale du corps électoral et par la capacité de mobilisation de la gauche face à un programme clivant et ultra-libéral.

A l’évidence, le score réalisé par François Fillon lors du second tour de la Primaire de la droite et du centre a tourné au plébiscite. On ne le dira jamais assez mais celui que les sondages et nombre d’entre nous avaient enterré au motif d’un manque de charisme ou d’enthousiasme naturel en ont été pour leur frais. François Fillon a balayé Nicolas Sarkozy et Alain Juppé comme des fétus de paille. Que dire des autres candidats ! Pourtant, au regard de ces résultats, une question se pose : Le pays a-t-il réellement envie d’une cure, voire d’une purge libérale, comme celle que promet le vainqueur de la Primaire de droite ? Car à y regarder de plus près qui a voté pour François Fillon ? D’ardents défenseurs du libéralisme économique, des franges de la population séduites pas le côté catholique bon teint de l’ancien Premier ministre et des retraités de plus de 65 ans en mal de nostalgie. L’analyse est un peu rapide certes mais elle épouse les contours de l’électorat de ceux qui ont porté aux nues l’ancien député de la Sarthe. (voir l’article sur lemonde.fr :Primaire de la droite : où chaque candidat a-t-il obtenu son meilleur résultat au second tour ? ) Impressionnant certes mais sera-ce suffisant pour l’emporter en mai 2017 ? Rien n’est moins sûr et ce pour plusieurs raisons, d’essence idéologique et politique d’abord, comptable ensuite.

Clivage et mobilisation

François Fillon a jusqu’alors défendu un programme qualifié de très droitier et conservateur s’appuyant sur des valeurs chères à la droite traditionnelle, autant de valeurs qui sont combattues par l’électorat de gauche et ce de manière très véhémente. Première opposition politique donc : Trop clivant, trop raide, trop droit, François Fillon, au contraire d’Alain Juppé, n’offre pas de saillies sociales prononcées qui pourraient, travaillées ou amendées, offrir, a minima, une forme de garantie auprès de ceux qui sont attachés à l’Etat providence, l’homme donnant plus le sentiment de vouloir le liquider que de le protéger. Certes nombreux argueront du fait qu’il devra pondérer sa position, la « socialiser » en quelque sorte, pour, une fois arrivé à la présidence (à condition d’y parvenir) devoir s’adapter à la réalité avant d’imposer son programme. Ce clivage réel sera donc à même de mobiliser un électorat de gauche et de centre gauche (peut-être même de centre-droit) qui se serait accommodé d’une présidence Juppé, au fond plus proche d’un radical-socialisme libéralisé du point de vue économique que de la droite franchement libérale revendiquée par François Fillon. Le second point est comptable. François Fillon a mobilisé 66,5% du corps électoral qui a voté (soit précisément 2.851.487 voix sur 4.287.154 votants) pour l’ancien Premier ministre. Répétons-le : le score est impressionnant car il ne représente qu’une partie de l’électorat de droite, celui qui a accepté de participer à la Primaire et quelques sympathisants de gauche au nombre faible, marginal et difficilement calculable. Mais si le résultat est impressionnant il est aussi incomplet car le corps électoral français compte 44,6 millions d’électeurs, ce qui laisse une marge considérable pour les autres candidats notamment pour les candidats de gauche, et a fortiori, au seul candidat de gauche si celui-ci devait arriver au second tour.

Tropisme

Que faut-il comprendre alors ? Simplement que François Fillon a été élu représentant d’un parti politique sur une base électorale extrêmement étroite, tout comme le sera celui de la gauche en janvier prochain. Sous le coup du tropisme liée à la victoire écrasante de l’ancien Premier ministre, beaucoup ont oublié que les 2,8 millions d’électeurs ayant choisi François Fillon ne représentait que 6,4% du corps électoral total, ce qui au premier tour de l’élection présidentielle ne qualifierait pas l’ancien Premier ministre pour le second tour, sauf à être en présence d’une vingtaine de candidats. On comprend mieux l’attachement soudain des partis actuels à demander des primaires : éviter une malheureuse dispersion des voix au premier tour de l’élection. La route est donc encore longue pour François Fillon, car tous les Français, y compris à droite, n’adhèrent pas nécessairement à son programme, que le corps électoral peut s’exprimer de manière diffuse, sans réelle logique, que la multiplication des candidats peut être un facteur à risque et que, une fois dans l’isoloir personne ne sait quel bulletin est glissé dans l’enveloppe. (voir l’article sur lefigaro.fr : « Il est probable que François Fillon sera le prochain président de la France ») Plus que sur le plan des idées, la prochaine élection présidentielle se jouera aussi sur le plan tactique et comptable avec en filigrane la capacité à agréger le plus grand nombre d’électeurs possibles autour de points de fixation politique compréhensibles, audibles et acceptables.

Une présidence à risques

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La fragilité de la charge suprême ne serait-elle pas liée à l’inadéquation du discours politique au temps présent ?

Les Primaires de la droite et du centre, celles à venir à gauche, poussent à s’interroger sur l’extrême fragilité des locataires de l’Elysée aujourd’hui rarement assurés d’être réélus. La raison de cette fragilité ne résiderait-elle pas dans une carence qualitative du discours politique inadapté au siècle et au Monde ?

Les résultats du premier tour de la Primaire de la droite ont livré, outre un lot de surprises inattendues, bien d’autres enseignements que le temps nous invite tous à méditer. Parmi eux, la volatilité de l’électorat, la faiblesse des instituts de sondage, la défiance adressée à un ensemble de préjugés et d’idées reçus qui voyaient Alain Juppé et Nicolas Sarkozy au second tour,… Si le premier est passé à travers les mailles du filet, le second a échoué à convaincre. L’Histoire retiendra que l’ancien chef de l’Etat à dirigé le pays pendant cinq ans. Voilà tout. Là n’est pas cependant le propos. Parmi ces enseignements donc, l’un qui semble émerger pour ce placer au-dessus de la mêlée est celui du temps politique, c’est-à-dire la capacité d’un individu à capter l’attention d’un peuple dans le temps. Si bien qu’entre 2002 et 2017 (dans l’hypothèse où François Fillon soit élu président de la République mais le raisonnement tient aussi si Alain Juppé devait l’être), la France aura été dirigée par trois présidents de la République différents en quinze ans (Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont tous été soumis au régime du quinquennat).

Siège éjectable

Nous n’en sommes pas encore là, car François Hollande peut aussi être réélu dans l’hypothèse où celui-ci se représentait, mais force est de constater que la vie politique d’un individu prétendant à l’Elysée devient au fil des années pour le moins précaire et quelque peu risquée. Il est loin le temps des réélections quasi-automatiques comme les ont connus Charles de Gaulle et François Mitterrand, encore que en 1965, de Gaulle avait été mis en ballottage favorable par Mitterrand. Alors, certes les candidats en présence lors de cette primaire avaient des parcours politiques lourds qui leur permettaient de briguer légitimement la fonction suprême. Mais aussi suprême soit-elle, la fonction en question est devenue un siège éjectable extrêmement sensible. Cette fragilité tient-elle au quinquennat ? Peut-être mais seulement en apparence. Le quinquennat accélère la fréquence de la consultation électorale en raccourcissant la durée du mandat mais n’intervient finalement pas sur la capacité du locataire de l’Elysée à séduire au-delà d’un mandat. Répétons-le, rien ne prouve que François Hollande sera battu, rien ne prouve le contraire non plus. Et se fier aux sondages est devenu un jeu plein de surprises, pour ne pas dire hasardeux… !

Mesure du temps

L’autre raison expliquant cette volatilité présidentielle tient peut-être aussi à la faiblesse de l’offre qualitative du discours politique au regard des changements que connaît le Monde. Les hommes qui se sont succédé à l’Elysée depuis 2002 n’ont pas réellement pris la mesure du temps et cette incapacité à se fondre dans le siècle nouveau pour en épouser les formes et les contours s’est traduite dans leur discours, a fortiori dans leur action. François Fillon n’échappe pas à la règle avec un gaullisme social dépoussiéré teinté d’une grosse dose de thatcherisme assumé. Séduisant pour certains mais fruit d’une réflexion datant du XXème siècle. Il en va de même pour Alain Juppé. Rien de neuf sous le soleil sauf de vieilles recettes qui seraient administrées via une série d’ordonnances et ce pour s’affranchir de la lenteur du Parlement. Bref ! Rien qui ne convienne au siècle nouveau. Jacques Chirac, (indépendamment de son âge et d’un premier septennat) n’aurait pas été réélu en 2007 pour cinq ans, Nicolas Sarkozy en a fait les frais et François Hollande pourrait aussi en pâtir. Si bien que la question qui se pose aujourd’hui ne réside pas tant dans la personnalité à élire que dans le programme qu’elle portera. Or, y-a-t-il aujourd’hui dans le personnel politique actuel un homme ou une femme capable de générer un discours neuf, affranchi de référence à un passé révolu et impossible à reconstruire ? Et la faute ne revient pas seulement au personnel politique mais aussi à nous, électeurs, apeurés par l’inconnu (ce qui peut se comprendre) et qui par réflexe tendons à nous réfugier dans le linceul d’une prospérité fantasmée dont on nous promet le retour. « De l’audace ! encore de l’audace, toujours de l’audace » disait Danton. Mais n’est pas Danton qui veut ! En même temps, il a fini sur l’échafaud…Ce qui, on l’imagine, donne à réfléchir à son avenir politique car la guillotine aujourd’hui, ce sont les urnes.

Trump et ses fantasmes

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Qui a élu Donald Trump ? Un électorat en quête d’un passé fantasmé où cohabitaient prospérité économique et bien-être social.

L’élection de Donald Trump a surpris autant qu’elle a bouleversé la perception que le Monde avait des Etats-Unis et de son peuple. Mais derrière cet homme au langage outrancier et tapageur suit un électorat en quête d’un passé fantasmé et révolu.

Voilà quelques semaines, sur ce même blog, était titré un article intitulé Les Américains adorent se faire peur ! Cet écrit, que l’actualité a démenti, et ô combien, tentait d’expliquer que finalement, malgré toutes les outrances auxquelles le candidat à la Maison Blanche s’était livré, Donald Trump ne pourrait jamais accéder au bureau ovale. C’était alors occulter le fait que l’homme avait progressivement séduit une majorité d’électeurs américains. Et l’article en question concluait sur le fait que le milliardaire new-yorkais ne parviendrait pas à s’imposer face à Hillary Clinton. Force est de constater que l’article et son auteur, se sont trompés, d’aucuns diraient « trumpés » dans un jeu de mots facile. Passée la surprise de l’élection, vient désormais le temps de la compréhension. Pourquoi cet homme, milliardaire tapageur, vedette de la télé-réalité, marié si souvent que la vie d’un homme classique n’y suffirait pas, a fini par s’imposer ? Beaucoup, et à raison, ont évoqué les profondes divisions de l’Amérique, celle d’une classe sociale fracturée avec d’un côté des élites cultivées et éduquées de tendance démocrates, de l’autre des hommes et des femmes bousculés par la crise économique, au faible bagage scolaire ou universitaire et qui ne trouvent pas dans l’Amérique d’aujourd’hui les réponses attendues, comprenez celles que le rêve américain est censé leur apporter et de tendance républicaine. Qu’est ce qui a donc pu pousser les Américains à élire, et de manière nette, cet homme ? L’explication politique ne suffit pas car y compris des démocrates ayant porté Barack Obama au pouvoir ont voté pour Trump. L’Histoire (encore elle) nous éclaire. Ainsi, l’élection de 2016 ressemble un peu à celle de 1980, celle où Jimmy Carter, homme probe (il était pasteur et démocrate) et cultivé avait cédé sous les coups de boutoir républicain de Ronald Reagan. La culture contre l’apparence, la douceur du welfare state contre la violence du self-made-man, cure libérale à la clef.

Cow-boy moderne

Certes la présidence de Ronald Reagan ne se résume pas une série télévisée pailletée des années quatre-vingt, constellée de millionnaires indifférents au sort du Monde, loin s’en faut. Mais en 2016, l’impression que les Américains ont voulu élire un cow-boy moderne reste prégnante, un J.R Ewing du XXIème siècle sans Stetson et sans Sue Ellen ! Mais au-delà des artifices et de l’ironie domine surtout le sentiment que l’électorat de Donald Trump court après la réalité fantasmée d’une grandeur économique et d’un bien-être social passés et révolus. Et l’homme le sait tant et si bien qu’il appelle les anti-trump à ne pas avoir peur, à se rallier à lui pour former une unité sociale, réelle ou de façade, qui lui permettrait à terme d’édulcorer son discours au nom d’une gouvernance pour tous et ainsi éviter de décevoir un électorat remonté comme une pendule contre le Monde entier. (Voir article sur lemonde.fr : Ce qu’il faut retenir de la première interview du président Trump) Contrairement à ce que pensent une grande majorité des Américains ou certains européens tentés par le populisme, la prospérité économique est derrière eux et nous. Elle appartient à l’Histoire. Promettre son retour est un pari risqué qui occulte les bouleversements du Monde depuis près d’une trentaine d’années.

Solutions dépassées

L’électorat de Trump refuserait-il la réalité ? D’aucuns l’affirmeront, d’autres avanceront que non mais que pour s’affranchir des affres et des avatars que cette réalité abrite, ce même électorat fait appel à des solutions dépassées qui ont conduit le Monde dans l’état dans lequel il est aujourd’hui. Ce manque de perspective historique qui traduit clairement une ignorance et une indifférence pour les événements extérieurs voire internes aux Etats-Unis, explique en partie l’élection de Donald Trump. En partie seulement car l’Histoire n’est pas le fruit d’une seule et unique explication, fut-elle séduisante (donc facile). Mais Trump en a eu cure. Il a usé et abusé de ce vide abyssal qu’est l’ignorance elle-même fruit de divers facteurs sociaux qui de France et d’Europe nous échappent mais qui peuvent, par certains aspects, être communs aux deux continents. Désormais, Donald Trump est président des Etats-Unis, président d’une nation qui se réveille sous les regards inquiets. Seul l’avenir dira si l’élection de Donald Trump est un accident de l’Histoire ou, au contraire la première marche vers une autre civilisation car cette question ne pourra pas éternellement être renvoyée aux calendes grecques.

Vendée Globe, l’antidote

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Aventure humaine et sportive hors norme, le Vendée Globe est aussi une forme de placebo à la morosité ambiante.

Course à la voile devenue mythique, le Vendée Globe porte en lui le parfum d’aventures d’extrêmes capables à elles seules de lutter contre la morosité ambiante au point d’en devenir, l’espace de quelques semaines, un placebo aux maux qui nous accablent.

Certes, il y a encore la conquête spatiale qui n’a pas fini de nous faire rêver avec le projet d’expéditions martiennes ou l’exploration de l’immensité sidérale. Mais tout cela, aussi passionnant que cela puisse être, n’est pas à portée de main, voire totalement concevable au contraire du Vendée Globe, qui lui, peut apparaître aujourd’hui comme la dernière véritable aventure humaine. Pendant près de deux mois et demi, (voire plus pour celui qui arrivera le dernier), les vingt-neuf marins ayant pris le départ vont affronter parmi les éléments les plus exigeants que la Terre recèle : le vent et la mer. Pour certains, il s’agit d’un pari insensé qui n’a même pas de raison d’être. Mais pour d’autres, c’est un moment magique, de ceux où les hommes, privilégiés à bord de leur navire, se retrouvent face à la mer et face à eux-mêmes, pris dans le fracas de la nature sauvage et indomptée. Il y a dans le Vendée Globe du Jack London, un parfum d’aventure que l’on croyait suranné et perdu mais qui revient tous les quatre ans.

Ecuries richissimes

Rares, répétons-le, sont encore ces aventures humaines où l’individu ne peut compter que sur lui et son bateau, qui au fil des jours et des semaines devient son ami et son allié au point que l’un et l’autre ne font plus qu’un. Ici pas d’assistance. Seule une liaison satellite (c’est déjà beaucoup) mais face aux lames des mers du sud, et en l’état elle ne servira peut-être pas à grand chose. Le Vendée Globe, c’est peut-être aussi et encore le dernier espace de solidarité sportive et humaine, très prégnant dans le monde maritime, mais dont il serait aisé de s’inspirer. Car lorsque chavire un navire et l’homme qui le barre, celui qui s’en trouve le plus proche n’hésitera pas à se dérouter pour lui apporter secours et assistance. Le Vendée Globe n’est pas le Dakar où écuries richissimes s’affrontent pour le prestige d’une victoire en rallye-raid, ces mêmes écuries ayant depuis bien longtemps ostracisé des concurrents amateurs en mal d’émotions mais qui donnaient à la course un certain piment, un côté pittoresque et humain. Certes les navires qui sont partis dimanche 6 novembre des Sables d’Olonnes ne sont pas des coques de noix achetées sur un site spécialisé mais l’aventure qui les attend et les hommes qui les barrent savent pertinemment que la mer se fiche des millions investis.

Paquets de mer

Si les éléments le décident, qu’il soit premier ou dernier, le navigateur que la mer aura choisi de punir (ils sont généralement plusieurs) pour l’avoir bravée, paiera le prix fort. « Darwinien ! » s’écrieront certains. N’exagérons rien, il n’y a a guère de Théorie de l’Evolution dans cette affaire mais seulement le courage d’hommes (et pas de femmes pour cette édition 2016) prêts à se prendre de vrais paquets de mer dans la figure pour la passion de la course à la voile dans un univers déchaîné et fascinant. Pendant trois mois, loin de la furie du monde, les concurrents affronteront les éléments dans une bataille aux accents bibliques. N’hésitons pas le dire : il y a quelque chose de grand dans cette aventure. Mais pas une grandeur pétrie de vanité, une grandeur faite d’humilité face aux éléments. Et alors que d’autres bravent le fanatisme de Daech aux portes de Mossoul et de Rakka, il serait facile de se gausser avec mépris de ces navigateurs partis faire le tour du Monde, caprices d’enfants gâtés, insouciants du monde qui les entoure. Certes. Mais leur capacité, par leurs exploits humains, n’est-il pas un antidote, au mieux un placebo, aux maux qui nous accablent tous.

Boudu et le temps

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En prenant le temps de se déclarer ou pas candidat, le Président de la République use la patience de ses adversaires comme aimait à le faire François Mitterrand.

Le silence de François Hollande irrite détracteurs et adversaires politiques. Et il est à se demander si le Chef de l’Etat n’utilise pas le mutisme comme allié. Laissant ainsi exhaler de la situation un parfum mitterrandien…

Il est fort à parier que les mois prochains seront pour le moins difficiles pour François Hollande. Vilipendé par la droite qui l’accuse d’avoir sali la fonction présidentielle, par la gauche qui l’accuse de trahison, voilà que même le fidèle parmi les fidèles, à savoir Manuel Valls, tendrait à se désolidariser du chef de l’Etat. Et à ce jour, la question à se poser est de savoir pourquoi le Chef de l’Etat est devenu la cible de tous, le bouc émissaire d’une classe politique elle-même entourée d’un halo de suspicion croissant ? Certains avanceront des tombereaux de réponses, pertinentes ou pas, légitimes ou pas. En réalité, là n’est pas le problème. Pourquoi ? Car l’on assiste depuis quelques semaines désormais à une accélération du temps politique, celui où les invectives pleuvent et où les critiques s’abattent comme la grêle un soir d’orage. Habituellement, pareil déluge débute à quelques semaines du premier tour. Et encore ! Il n’est le fait que du camp opposé à tel ou tel prétendant. Mais là, chose étrange car jamais vue jusqu’alors, le déluge en question est aussi le fait du camp politique du président.

Curée et héritage

Mais, répétons-le, pourquoi tant d’acharnement ? La réponse est peut-être simplement dans la position et l’attitude de l’intéressé sur lequel tout semble glisser comme l’eau sur les ailes d’un canard. Flegmatique et impassible, François Hollande écoute, voit et regarde s’agiter opposants et détracteurs, tous agacés par une seule chose : son silence. Sera-t-il ou ou non candidat ? Même à droite la question taraude et finalement inquiète au point de déclencher des seaux de critiques (parfois à la limite de l’acceptable). Pis ! A gauche, elle tétanise. Que va-t-il faire et que compte-t-il faire ? Les sondages mettent le Président en présence d’une réalité sociale inédite, son propre camp le pousse vers la sortie avec l’espoir, naturellement, de prendre sa place, à défaut d’ouvrir une guerre des chef où l’inventaire de l’héritage hollandais tournerait à la curée. Lui ne dit rien et en cela irrite plus qu’il ne déçoit, revêtant ainsi les habits de l’un de ses modèles, François Mitterrand. Celui resté dans l’Histoire pour, entre autre, nombre de maximes dont la célèbre : « Il faut laisser le temps au temps », semble avoir déteint sur François Hollande qui le prend et s’en délecte.

Jouer la montre

Deux raisons peuvent l’expliquer. La première : sachant que tout est perdu et que toute candidature sera violemment sanctionnée, François Hollande savoure à sa façon ses derniers mois à l’Elysée en agissant comme bon lui semble, en distribuant bons points ou piques acerbes sans se soucier du lendemain, et pour cause. Deuxième raison : il reprend à son compte la tactique gagnante de François Mitterrand en 1988 qui avait alors lancé une campagne éclair de trois mois fatale à Jacques Chirac. Certes la situation économique d’alors était radicalement différente de celle qui prévaut à ce jour mais l’actuel locataire de l’Elysée peut aussi vouloir jouer la montre, attendant de se présenter in extremis avec les meilleures conditions économiques et sociales possibles. Le pari est risqué mais il se tient et s’autorise en plus de s’affranchir des résultats de la primaire de droite. La nervosité, qui gagne la scène politique pourrait, in fine s’avérer un allié précieux pour François Hollande poussant adversaires et détracteurs à se perdre dans une somme de spéculations par nature hasardeuses. A défaut de bilan, le temps peut aujourd’hui offrir au Président une chance de se sauver des eaux…Tel Boudu…

Calais, répétition grandeur nature

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Le démantèlement de la jungle de Calais ne peut occulter l’accroissement des inégalités à l’échelle mondiale, moteurs d’exode.

S’il répond à un impératif sanitaire et social, le démantèlement de la jungle de Calais ne peut occulter la réalité de flux migratoires dictés par la dégradation globale des conditions de vie des migrants sur leur sol d’origine. Et la question d’essence migratoire de devenir humanitaire. Explications.

La jungle de Calais est enfin démantelée. Il était temps car entre conditions d’insalubrité plus que discutables, voire extrêmes et proprement intolérables, tensions sociales exacerbées et surenchère médiatique, le point de crispation était largement atteint. Pourtant, il serait illusoire de croire que le démantèlement du camp et le placement des migrants dans des centres d’accueil, qui répondront à toutes les exigences de la dignité humaine à laquelle chacun d’eux à droit, résolvent la question migratoire en tant que telle, ou plus précisément ses multiples avatars. La jungle de Calais, il faut s’en convaincre et le comprendre aujourd’hui, faute d’aller de Charybde en Scylla dans les années à venir, n’était que la partie immergée d’un iceberg de taille planétaire. (voir article sur lemonde.fr : La « jungle » de Calais, image du futur ? ) Pourquoi ? Parce que la question migratoire n’en est qu’à ses prémisses (bien avancés pour certains) et que les décennies qui s’annoncent seront ponctuées par de puissantes vagues migratoires mues par diverses raisons d’ordre politique, économique et climatique.

Frontières et espace de survie

Politiques d’abord. Car devant l’instabilité chronique du Moyen-Orient, les soubresauts politiques de l’Afrique subsaharienne et de l’Afrique de l’Est, nombre de populations chercheront pour des raisons de survie compréhensibles à quitter les pays qui les ont vus naître mais qui sont incapables de leur offrir les conditions d’une existence paisible. Economiques ensuite. Les dérèglements de l’économie mondiale traduits par l’intégration des économies nationales au sein d’ensemble mondialisés alliés à la croissance démographique de certains continents (l’Afrique comptera 600 millions d’habitants de plus en 2030) entraîneront un creusement des inégalités socio-économiques au détriments des pays les plus pauvres et à la faveur des plus riches. Climatiques enfin. L’augmentation de la température moyenne du globe, la multiplication des épisodes secs ou des intempéries aux conséquences violentes (pluies diluviennes, inondations, submersions,…) l’épuisement des sols et plus largement les altérations d’ampleur mondiale du climat favoriseront à leur tour des vagues migratoires du Sud vers le Nord. Il est donc inutile de dresser de nouvelles frontières ou de renforcer l’arsenal législatif contre ces populations chassées de leurs terres d’origine pour de multiples raisons et qui in fine ne cherchent qu’un espace de survie. Pour mémoire, le limes romain, cette frontière qui séparait le monde et l’empire romain a cédé sous la pression des peuples dits barbares. Non pas en un jour mais au fil des décennies et des siècles, l’Empire a progressivement assimilés ces peuples non-romains. Aussi, pour ne pas être animé d’un sentiment de rejet borné, qui plus est teinté de xénophobie primaire à l’endroit de ces nouveaux migrants, autant, d’abord se référer à l’Histoire, ensuite accepter le fait que ces vagues migratoires sont devenues inéluctables et qu’elles ont toujours ponctué l’histoire des hommes.

Nier ou accepter

Certes, nombreux argueront que l’Europe est en première ligne. Certes. Mais ils serait difficile, à tout le moins compliqué, de déplacer les continents pour éviter d’être touché par telle ou telle vague migratoire. Est-ce à dire que la jungle de Calais était un avant goût de ce qui nous attend dans les années à venir ? Oui si nous nions le problème en refusant de nous y préparer. Non si nous acceptons l’idée que l’Histoire dépasse notre condition de contemporain et que les migrations font entièrement partie de celle-ci. L’Union européenne, enlisée dans son inertie, peine depuis des années à régler cette question. On peut certes lui en tenir rigueur mais seulement dans certaines limites car la dite question dépasse ses compétences et ses moyens. La problématique est aujourd’hui de dimension planétaire, abandonnant son statut de question migratoire et politique pour endosser celui de problème humanitaire global. Les capacités de résistance et d’adaptation à ce nouveau défi seront au cœur des mutations que l’union devra engager. Mais elle ne sera pas la seule. D’autres pays seront à leur tour concernés : la Chine sera un jour amenée à gérer les flux migratoires océaniens, l’Amérique du Nord, déjà confrontée à la question migratoire sud-américaine ne pourra pas éternellement se réfugier derrière ses frontières. Il s’agira alors d’affronter une nouvelle fois, un des multiples avatars de l’histoire de l’humanité, de ceux qui ont fait le Monde et construit de nouvelles civilisations.

Un président trop bavard ?

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Les confidences du Chef de l’Etat ont provoqué de multiples réactions. Mais ne travaillent-elles pas à une attente de transparence croissante sur l’exercice du pouvoir ?

La publication de l’ouvrage confidence de François Hollande a suscité un torrent de réactions stigmatisant l’imprudence du Chef de l’Etat. Mais en s’exprimant ainsi, le Président ne participe-t-il pas à une transparence salutaire réclamée par les Français sur l’exercice du pouvoir et ceux qui y gravitent ?

Un président ne devrait pas dire ça. Tel est le titre du livre de confidences publié par Fabrice Lhomme et Gérard Davet, tous deux journalistes au Monde, et qui couchent sur papier les propos du Président de la République après que ce celui-ci se soit ouvert à eux durant quatre ans de mandat (voir article sur tempsreel.nouvelobs.com : « Un président ne devrait pas dire ça » : ce qu’il faut retenir des confidences de Hollande ). Au sortir de cet ouvrage, exaspération à gauche et tonnerre de critiques à droite. D’aucuns jugeraient ces réactions somme toute normales : François Hollande étant au plus bas dans les sondages, l’on ne perçoit pas vraiment l’utilité d’un tel recueil à gauche ; à droite on voit là l’occasion de porter de nouvelles attaques contre l’ennemi politique déclaré. Répétons-le, rien d’extraordinaire à cela. Mais retournons un instant le problème, histoire de ne pas être enfermé dans un tropisme exclusif où seul régnerait la critique. Donc si un président ne doit pas ainsi se livrer en raison des réactions qui en découlent, voire des risques potentiels qu’il fait courir à la nation, que doit-il dire ? La question a tout son sens à l’heure où nombre de Français réclament clarté et transparence sur l’exercice du pouvoir. Certes l’ouvrage en question apparaît pour le Président comme un exercice de communication astucieusement préparé au regard de la conjoncture (chose qui n’aura échappé à personne) mais au moins le dit ouvrage a-t-il le mérite de travailler, partiellement certes, à cette transparence tant demandée par les Français.

Secrets et malentendus

Combien les prédécesseurs de François Hollande n’ont-ils pas été brocardés, critiqués, voire vilipendés en raison d’une pratique trop obscure du pouvoir, d’une propension à cultiver le secret ? Loin d’être une séance de psychanalyse couchée sur le papier, l’ouvrage est aussi et surtout le moyen pour le Chef de l’Etat d’expliquer les malentendus qui ont pu émailler son quinquennat. Faut-il y voir une manière habile mais un peu trop visible de se dédouaner de certaines responsabilités et d’erreurs mal assumées ? Chacun apportera la question que bon lui semble à cette question. Mais ouvrir les portes de l’Elysée, s’exprimer avec simplicité sur les rapports politiques, humains, personnels qui jalonnent la vie de l’exécutif n’est pas nécessairement une mauvaise option. Que n’a-t-on pas reproché à François Mitterrand tant de son vivant que post-mortem d’avoir caché l’existence de sa fille Mazarine ? Il s’agissait pourtant là d’une affaire strictement privée. Mais un Président de la République a-t-il le droit d’avoir des secrets comme n’importe quel quidam ? Oui certainement. Mais un Chef de l’Etat a-t-il encore le droit de s’appartenir ? La réponse est plus complexe car elle renvoie l’individu à sa place dans l’Etat et les responsabilités qui sont les siennes. François Mitterrand avait choisi de taire et cacher l’existence de sa fille. Décision et choix personnels qui lui avaient été reprochés non pas tant pour l’objet du silence mais plus pour avoir contribué à alimenter le mystère plein de méfiance qui entoure le pouvoir et ceux qui y gravitent. A l’inverse François Hollande a choisi de s’exprimer en levant le voile sur les questions jusqu’alors sans réponses qui auraient pu nourrir torrents de fantasmes et halo de suspicion. Est-ce réellement condamnable ?

Rumeur, plans et complots

Pourtant, il existe encore, et très certainement, des tombereaux de secrets qui appartiennent à l’histoire du pouvoir. Naturellement, et par définition, un secret reste l’apanage d’un groupe extrêmement réduit de personnes. Mais non dévoilé, il fait aussi place à la rumeur qui alimente elle-même cette idée protéiforme que le pouvoir s’apparente à une forme de lieu marginal où se trament et s’ourdissent plans et complots diaboliques. Après tout, en livrant ces confidences, le Président de la République brise à sa façon un tabou et un silence plus destructeur que l’on ne peut l’imaginer en travaillant à une sorte de proximité propre à monsieur tout-le-monde. Celui qui s’était présenté comme normal en 2012 montre finalement qu’il l’est : Que certains, tels qu’Emmanuel Macron jugent cette normalité déstabilisante pour les Français (voir l’article sur lejdd.fr : Ce qu’il faut retenir de l’interview d’Emmanuel Macron à Challenges) est un argument politique dont chacun appréciera la pertinence mais force est de constater que, à l’image de nombre de Français, le Président de la République s’interroge, se questionne, se trompe, regrette, s’entête, s’emporte, s’égare…Bref ! Comme tout un chacun. Et en cela, il n’en est que plus normal car in fine, il n’est qu’un homme. Comme le furent et le sont ces prédécesseurs : faillibles.

L’homme qui tomberait à pic

fh3Si le chef de l’Etat ne s’est pas encore exprimé sur sa candidature en vue du scrutin présidentiel, imaginer un renoncement de François Hollande n’est pas exclu. Mais un tel scénario ne serait-il pas chez le Président actuel un calcul politique à long terme ?

Et si François Hollande ne se présentait pas à la Primaire socialiste ? Certains le lui conseillent d’ailleurs telle Marie-Noëlle Lienemann (voir article sur lepoint.fr: la candidate PS Marie-Noëlle Lienemann déconseille à François Hollande de se présenter) Coup de tonnerre dans le landernau politique qui s’en remettrait certes mais qui créerait un précédent. François Hollande deviendrait alors le seul président sous la Vème République à renoncer à briguer un second mandat, restant par la même dans l’Histoire à ce titre. Mais avant de feuilleter les pages qui lui seront un jour consacrées dans les manuels scolaires, interrogeons-nous sur les conséquences de cette non candidature. Sonné le Parti socialiste enverrait le vainqueur de la Primaire en découdre. Hamon, Montebourg, Valls,… Les prétendants ne manquent pas à défaut de programmes présidentiels crédibles et, qui plus est, divergents sur bien des points. Donc, le vainqueur de la consultation interne partirait ferrailler contre le vainqueur de la Primaire des Républicains et contre Marine le Pen. La partie ne serait en rien aisée et relèverait presque, au regard de l’état actuel de l’opinion, du sacrifice, voire d’un départ pour l’abattoir. Passons sur les résultats de l’élection présidentielle en tant que telle car si déjà le candidat socialiste devait être présent au second tour, un demi-miracle se serait alors réalisé. Point de mauvais esprit dans ces lignes mais un simple constat de fait : Parti socialiste, Gouvernement et Président de la République sont si déconsidérés que batailler en finale contre le représentant des Républicains ou Marine Le Pen serait assimilé à un exploit qui laisserait, de fait, la porte ouverte à toutes les hypothèses.

Renoncement et aura

Et François Hollande dans tout cela ? Que deviendrait l’homme qui a enflammé le Bourget en janvier 2012 pour damer le pion quelques mois plus tard à Nicolas Sarkozy. Retraite heureuse en Corrèze, strapontin au Conseil constitutionnel, ou plus improbable, travailler à la reconstruction du Parti socialiste, ou comme le fit Nicolas Sarkozy, d’un parti qui lui serait totalement affidé ? L’idée n’est pas si saugrenue que cela car en politique comme ailleurs, l’on est jamais bien aussi servi que par soi même. Alors à renoncer en 2017, pourquoi renoncer en 2022, a fortiori si la gauche est exclue des affaires. En créant son propre parti, François Hollande pourrait s’affranchir de toute consultation interne, chose qui faciliterait ô combien la désignation du candidat. L’Histoire écrira ou non cette page de la gauche française même si la probabilité d’un tel scénario reste faible. Mais renoncer aujourd’hui c’est aussi le moyen de laisser à son successeur les problèmes en cours ou à venir et surtout laisser à l’opinion le temps de comprendre combien les réformes de son quinquennat ont eu des conséquences au long cours. Combien la social-démocratie avait besoin de temps pour s’insinuer dans l’esprit des Français et devenir le référentiel de fonctionnement politique du pays. Pari risqué et osé mais l’homme sait comme un culbuto, se tenir debout en dépit des aléas. Chancelant certes mais debout ! Car là encore, en cinq ans nombreux sont les rebondissements et les événements susceptibles d’animer la vie politique. Qui, il y a encore de cela deux ans, voire un an seulement, aurait parié voir Alain Juppé, baron déchu de la Chiraquie et rangé sur l’armoire du Ministère des Affaires étrangères sous l’ère Sarkozy devenir un redoutable prétendant à la charge suprême ? Rares sont ceux aujourd’hui à avouer que le maire de Bordeaux avait encore des chances…Hypocrisie bon teint. Basse mais explicable à l’heure où va commencer la distribution officieuse des postes et des charges. Bref ! Au regard de ce scénario qui tient à ce jour de la fiction, François Hollande reviendrait alors en 2022 auréolé d’une aura de visionnaire, de héros magnanime pour le peuple qui l’avait décrié cinq ans auparavant. Car c’est bien connu, les génies sont toujours les incompris de leurs contemporains. Sauf que, hélas, les génies sont parfois compris après leur disparition ou emportés par le flot tumultueux d’affaires politico-financières aussi obscures que cruelles….Mais nous n’en sommes pas là. Pas encore…