L’accélérateur de particules

Au lendemain de l’élection présidentielle se posera à la patrie des Droits de l’Homme un choix crucial, entre démagogie et rationalisme. Désormais baignée par un manichéisme destructeur à même d’exposer la République à sa propre survie, la France se retrouve face à un nouveau destin.

Jamais peut-être sous la Vème République élection présidentielle aura revêtu une telle dimension. Si le scrutin de 1981, qui a vu l’élection de François Mitterrand, avait résonné comme un coup de semonce dans des institutions dominées depuis 1958 par la droite républicaine, les autres suffrages se sont finalement révélés et a posteriori assez ternes offrant un clivage gauche-droite devenu aujourd’hui obsolète. Et c’est bien pour cette raison que le rendez-vous de 2022 recèle tous les ingrédients pour rester à part dans l’Histoire de la Vème République. Ici plus d’affrontements policés entre deux blocs, dépassés par la mondialisation et obnubilés par la préservation de l’Etat-Providence sous une forme ou une autre. Ce que révèle l’élection 2022, c’est l’existence de deux classes sociales si tant est que l’expression soit encore d’actualité : La première, populaire, terrienne et attachée à une tradition vécue comme le garant d’une continuité culturelle et historique mise à mal par une mondialisation malheureuse ; la seconde, plus élitiste et européiste, impliquée et investie dans une contemporanéité vécue comme un progrès global, technique ou social.

Chaos ou lumière

L’affrontement de ces deux visions du passé, du présent et de l’avenir exprime de fait une opposition qui pourrait vite à terme se révéler inconciliable car animée par des revendications qui tendent à atteindre à la satisfaction de l’une et de l’autre. Résumer la situation à un combat Tradition contre Progrès serait tout à la fois réducteur et gratuit tant la complexité du débat qui les oppose s’avère des plus délicates. Car au-delà d’une simple confrontation qui s’incarne entre deux candidats, c’est véritablement un choix de société qui se pose à la patrie des Droits de l’Homme. Non que l’élection présidentielle de 2022 accouche du chaos ou de la lumière mais il est certain que le résultat donnera une sévère inflexion à la France et à l’Europe de demain. Matrice de son destin mais aussi, à sa mesure, du continent sur lequel elle est implantée, la France pose par ses choix un certain nombre de directions à prendre ne serait-ce, à titre d’exemple, dans la construction européenne. Longtemps engoncée dans le confort de son histoire, la France est passée en cinq ans dans un accélérateur de particules (Gilet Jaunes, Pandémie et Guerre en Ukraine) qui a révélé les forces et les faiblesses d’un pays aux multiples fractures, sciemment ou inconsciemment, ignorées et pourtant déjà dénoncées en 1995 par Jacques Chirac lors de la campagne présidentielle d’alors.

Nostalgie et modernité

Nation présentée comme sereine et disciplinée, la terre de Voltaire et de Rousseau, est devenue le théâtre d’une scission quasi-manichéenne entre les nostalgiques d’un passé qui n’a jamais existé et les thuriféraires d’une modernité porteuse de tous les progrès. Et entre ? Là se pose un vide aux formes de question sans réponse. Est-ce à dire que le paysage de l’Hexagone a tellement changé qu’il se bornerait à présenter l’apparence d’une lutte larvée entre deux factions aux ambitions opposées ? Pour autant, si le climat sociétal actuel est encore loin de celui qui prévalait au temps des guerres civiles, telles celles qui ont émaillé Rome au premier siècle avant Jésus-Christ, le combat idéologique entre Populares (parti du peuple de Rome) et Optimates (Parti des élites) est lui bel est bien lancé. Et pour mémoire, Rome, incapable de gérer ces conflits fratricides en raison d’institutions dépassées et inadaptées aux évolutions d’alors, avait sombré dans une crise qui a eu raison de la République. Bis repetita ?

La tactique et le vide

Accusé d’avoir préparé son opposition à Marine Le Pen pendant son quinquennat, Emmanuel Macron s’est surtout appuyé sur son sens tactique politique et la faiblesse des programmes des partis historiques. Explications.

Au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle, plus que le résultat qui n’aura en réalité surpris personne, c’est surtout la déroute des partis historiques, Parti socialiste et Les Républicains qui aura marqué le scrutin. Car c’est désormais un fait, les partis qui ont structuré la Vème République sont quasiment en état de mort cérébrale tant la débâcle des deux candidates, à savoir Anne Hidalgo (PS) et Valérie Pécresse (LR) a été lourde et humiliante. Reste dès lors à esquisser les raisons de cette déroute. D’aucuns se sont empressés de porter la responsabilité de la présence de l’extrême droite au second tour de l’élection présidentielle sur Emmanuel Macron, accusant celui-ci d’avoir ourdi pendant cinq ans un plan qui lui permettrait de retrouver un adversaire suffisamment clivant pour in fine s’imposer au second tour. Le raisonnement n’est en réalité pas si erroné que cela, risqué au demeurant, car Emmanuel Macron, fin tacticien, a su ainsi user de la dangerosité des propos de Marine Le Pen et de l’histoire de son parti pour fédérer autour de lui tous les démocrates, qu’ils fussent de son bord ou pas, avec le désir d’apparaître comme l’ultime recours. En faisant preuve de pragmatisme politique, presque de cynisme, en adaptant sa position et son discours aux circonstances, en utilisant les crises successives (Gilets Jaune, Pandémie, crise ukrainienne) comme autant de support à son bilan, le président sortant a stigmatisé l’extrême-droite au point d’en faire le seul vrai adversaire et l’ennemi de la démocratie.

Inspiration et conversion

Second point qui peut aussi expliquer la déroute des partis historiques, la faiblesse, voire la vacuité, des programmes proposés. Si à gauche, l’inspiration social-démocrate n’a pas su se concrétiser dans un ensemble de propositions modernes et à même de séduire un électorat de gauche en mal de reconnaissance et de figure de proue aussi charismatique qu’efficace, à droite, le programme élaboré apparaissait comme une vague émanation des propositions du président Macron. Pour le résumer, l’offre politique, fade et médiocre, n’a su peser face à la radicalité de Marine Le Pen. La gauche française qui a manqué le tournant de la social-démocratie au profit d’une conversion à l’économie libérale teintée de mesures sociales afin de ne pas y perdre son âme n’a pas su concurrencer avec une droite républicaine incapable de s’extraire de son logiciel libéral dépassé par une mondialisation qu’elle ne comprend plus. La voie était donc toute tracée pour les deux protagonistes que sont Emmanuel Macron et Marine Le Pen se retrouvent un jour d’avril pour briguer la charge suprême. Renvoyées à leurs contradictions, leur dogmatisme, voire leur immobilisme, ainsi que leurs errances et leurs approximations idéologiques, Les Républicains et le Parti socialiste ont gaspillé tout le crédit que des années de luttes politiques avaient permis d’acquérir. (lopinion.fr : https://www.lopinion.fr/politique)

Recomposition et Convention

Face à un électorat changeant, prompt à l’abstention, (lemonde.fr : https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022) reflet d’une société marquée par des mutations perpétuelles et continues, désormais éloigné des combats jugés obsolètes du XXème siècle, les partis historiques se sont épuisés à renouveler des discours depuis longtemps éculés et basés sur la fidélité de sympathisants et de militants aujourd’hui partis. La recomposition du paysage politique français amorcé il y a cinq ans se poursuit avec d’autant plus de violence qu’il douche des partis trop longtemps convaincus de leur aura et de leur puissance. Et que dire du phénomène Jean-Luc Mélenchon, porteur d’une voie populaire que les Montagnards de la Convention n’auraient pas renié ? Habité d’une autre radicalité, parfait contraire de celle portée par Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon s’est imposé comme le tribun et le héraut d’un électorat progressiste que Républicains et Parti socialiste ont négligé. Ainsi, se recompose le paysage politique national, entre un pragmatisme démocratique teinté de libéralisme sous-jacent incarné par Emmanuel Macron et la radicalité anti-démocratique de Marine Le Pen et celle révolutionnaire populaire de Jean-Luc Mélenchon. Et cette forme de tri-partisme qui règle désormais la vie politique française pourrait bien être celui des trente ou quarante prochaines années.

Penser l’après-guerre

Si le conflit en Ukraine a révélé une forme de dépendance de l’Occident à la Russie, se pose désormais la question de l’après-conflit qui sera conditionné par deux options : La rupture définitive ou la normalisation. Mais quid de Vladimir Poutine ?

Après après six semaines de guerre, il apparaît désormais que le conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine pourrait sans mal s’éterniser pendant des mois voire des années. Scénario que nombre de pays occidentaux, à commencer par les capitales européennes peinent à imaginer mais qui semble pourtant d’une actualité brûlante. Quelque peu escamoté en France par la campagne électorale liée à l’élection présidentielle, le conflit n’en reste pas moins présent dans le quotidien de tous, à commencer par celui des Ukrainiens. Mais au chapitre des conséquences, outre l’étiolement progressif des relations diplomatiques entre Europe de l’Ouest et la Russie, ce sont surtout les effets à long terme qui inquiètent nombre de gouvernements. Si la crise de l’énergie, qui n’avait pas attendu le conflit pour se déclarer mais qui a utilisé celui-ci pour se démultiplier, reste prégnante et au rang des premières préoccupations, la question des équilibres économiques au sein du continent n’est pas neutre. Toute indésirable qu’elle soit devenue, la Russie a longtemps été un partenaire économique sinon majeur du moins non négligeable pour de nombreuses entreprises ou pays occidentaux.

Dépendance et rupture

Des enseignes telles que Renault, Leroy Merlin et autres Décathlon pour ne citer qu’elles avaient consenti à de lourds investissements dans un pays réputé difficile d’accès. Or, si les voies d’accès au marché russe sont désormais fermées, nul ne sait pour combien de temps elles le resteront et si elles sont amenées à rouvrir un jour. Le conflit ukrainien a ainsi révélé, non pas une dépendance de l’Occident à la Russie mais a mis en lumière tous les réseaux économiques et financiers qui passaient ou partaient d’elle. Et ne parlons pas de celles et ceux qui au lendemain de l’invasion russe ont démissionné de leur poste au sein de divers conseils d’administration de sociétés russes. De fait, deux solutions s’imposent à ce jour. La première est de progressivement rompre toute relation économique avec la Russie pendant et après le conflit afin de marquer notre désaccord avec la guerre en cours et accessoirement contribuer à l’asphyxie de l’économie russe. Deuxième option, imaginer un après-conflit qui sera marqué par un retour à des relations diplomatiques et économiques normales ou en voie de normalisation avec un pays qui, quoi que l’on puisse en penser, joue un rôle sur la scène économique européenne et mondiale, ne serait-ce que du point de vue énergétique.

Jeu politique et diplomatique

Le dilemme est entier et n’est pas nécessairement prêt d’être tranché car toute décision aurait à son tour son lot de conséquences à assumer en terme sociaux et économiques. Pour autant, avant que n’arrive cette question, émerge une autre problématique : Que faire de Vladimir Poutine ? Tenter de le destituer ? L’écarter du jeu politique et diplomatique ? Conditionner la normalisation des relations d’après-conflit à son départ ? Les questions sont multiples et sont toutes liées au retrait des forces russes d’Ukraine et à la cessation immédiate des combats, ce qui pour l’heure ne semble pas être le cas. Le maître du Kremlin ne semble pas enclin à quitter ses fonctions et continue, toute outrecuidance passée, à narguer les Européens et les Occidentaux. De manière générale, le conflit ukrainien a mis en évidence toutes les contradictions et les réalités, parfois tues ou simplement ignorées, qui unissaient et unissent encore aujourd’hui l’Europe de l’Ouest à la Russie et qui expliquent cette forme de prudence ou de retenue face à Moscou. Car si un conflit armé est une solution radicale ici à un pseudo-désaccord entre la Russie et l’Ukraine, les conséquences ou les réalités qui l’entourent sont elles bien plus complexes. Et les Européens de l’Ouest sont en train, sinon de le comprendre, du moins d’en éprouver les effets.

Après le 24 avril…

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, une seule hypothèse paraît des plus certaines : le prochain locataire de l’Elysée aura à gérer les conséquences de la pandémie et de la guerre en Ukraine. Autant de préoccupations qui risquent de l’éloigner des affaires intérieures pourtant urgentes.

Il est naturellement impossible à cette heure de prédire qui des douze candidats déclarés à l’élection présidentielle sera celui ou celle qui siégera à l’Elysée au soir du 24 avril pour les cinq années qui viennent. Pour autant, la question qui émerge désormais est de savoir comment le futur ou la future locataire de l’Elysée répondra aux multiples défis qui se poseront à lui. Non qu’ils soient plus nombreux qu’il y a cinq ou dix ans, voire plus, mais ces mêmes défis ont été générés ou amplifiés par la crise sanitaire et la guerre en Ukraine. Pour le premier, le rebond puis le choc économique qu’il a suscité, et qu’il conviendra de gérer avec délicatesse pour éviter une vague inflationniste trop élevée propre à un relèvement lui aussi élevé des taux d’intérêt (sans compter les risques sur l’emploi, le moral des ménages et des entreprises), il faudra aussi apprendre à gérer les épisodes de contamination possibles dans les années à venir. L’exercice est loin d’être aisé tant l’exaspération au regard d’une épidémie qui n’en finit pas est grande et moteur de tensions sociales à surveiller de près. Pour ce qui est du deuxième défi, à savoir les conséquences de la guerre en Ukraine, qui aurait presque pu faire oublier la pandémie tant sa soudaineté et sa violence ont sidéré le monde, il conviendra là encore de faire preuve d’une très grande habileté et d’une vigilance diplomatique accrue.

Tensions géopolitiques

Les mutations géopolitiques auxquelles nous assistons sont loin d’être achevées et la question ukrainienne ne pourrait, finalement, être qu’un avant-goût des décennies à venir. Le portrait qui se dessine entre guerres sanitaires et tensions géopolitiques n’est en rien engageant pour celui à qui échoira la charge suprême. Alors se pose d’évidence la question simple : Que faire ? Il appartiendra à chacun d’y répondre à l’aune de ses propres convictions mais si le bon sens devait l’emporter il semble que plusieurs mesures essentielles s’imposent. Les recherches engagées pour éteindre la pandémie par la vaccination de masse seront certainement à poursuivre et à intensifier pour, à l’arrivée, faire du covid-19 une épidémie saisonnière banale et non celle capable de paralyser une planète entière pendant des mois entiers. Or cette politique de lutte contre l’épidémie, que personne ne conteste fondamentalement, est aussi porteuse de décisions, le Pass vaccinal l’a prouvé, capable de générer nombre d’oppositions susceptibles de ralentir ou d’interférer dans les processus d’éradication ou de contrôle du virus et ce sans compter les tensions sur les systèmes de santé concernés (Hôpitaux, soignants, …) mis à rude épreuve et rapidement dépassés. Ainsi, repenser l’hôpital, ses missions de service public et travailler au confort professionnel des soignants s’est avéré comme une urgence absolue au lendemain de la première vague de la pandémie. Et force et de constater que ce ne sont pas les quelques augmentations consenties aux personnels qui permettront d’éluder le problème pour les années à venir.

Cordiales ou amicales ?

La situation internationale appellera une finesse de jugement et un sens de la diplomatie des plus aiguisés tant les relations avec la Chine et la Russie sont vraisemblablement amenées à se tendre non pas jusqu’au point de rupture mais dans des dimensions plus cordiales que franchement amicales. La nécessité pour l’Occident, et la France en particulier, de conserver avec le géant asiatique de solides contacts commerciaux obligera certainement à des concessions difficiles à accepter (Droits de l’Homme, Indo-Pacifique,…) inévitables, la France n’étant en rien un poids lourd mondial, au mieux une puissance moyenne en mal de reconnaissance internationale. Quant aux rapports avec la Russie, ils sont d’ores et déjà à réinventer, avec ou sans Poutine, soit dans une optique de nouvelles collaborations, soit dans une logique d’éloignement progressif pour n’aboutir qu’à de simples rapports diplomatiques d’usage. Mais la France, là encore puissance moyenne, a-t-elle les moyens de se priver d’un tel partenaire ? Dans cette même veine, quel rôle jouer dans l’OTAN, aujourd’hui au coeur de tant de questionnements, et plus largement quel rôle endosser d’un point de vue diplomatique à l’échelle internationale ? Il apparaît in fine que tant la pandémie que le conflit ukrainien ont bouleversé l’agenda de l’élection présidentielle, souvent amenée à ronronner autour des thèmes classiques de la dette, du financement des retraites ou de l’emploi au profit d’une préoccupation, issue des bouleversements explicités plus avant, le pouvoir d’achat. Et c’est un euphémisme que de dire combien le prochain ou prochaine locataire de l’Elysée aura à transformer une nation prise dans le chaos de l’Histoire.

Défendre l’Ukraine, sauver la démocratie

Après un mois de conflit, le président ukrainien tente de susciter l’aide et la compassion des nations occidentales par ses multiples interventions. Mais plongées dans leurs contradictions, ces mêmes nations voient leur modèle démocratique attaqué et fragilisé par la réalité de la guerre.

D’aucuns songeraient qu’en s’adressant tour à tour aux différents parlements des démocraties occidentales, (France, Italie, Berlin, Etats-Unis,…) Volodymyr Zelensky tente d’impliquer plus encore les nations concernées dans le conflit (lemonde.fr : https://www.lemonde.fr/international/live/) Certes, il serait difficile de ne pas voir dans la manœuvre du président ukrainien assiégé de susciter plus encore de compassion qui pourrait se traduire par un engagement plus que matériel. Mais, in fine, il s’avère des plus légitimes de la part d’un pays agressé de la sorte de se plier à cet exercice. Pourtant derrière la manœuvre qu’il est malaisé, voire indécent, de reprocher au regard de la situation, se cache en réalité un double message. Tout d’abord, un véritable appel au secours d’une nation meurtrie, saignée à blanc et en proie à un exode massif de sa population. Que restera-t-il de l’Ukraine au lendemain de cette guerre qui semble prendre le chemin d’un conflit long et coûteux pour toutes les parties engagées ? Un scénario à la tchétchène se décide aujourd’hui avec l’objectif, pour Moscou, de raser le pays afin d’y instaurer un régime des plus favorables à la Russie.

Force brutale et sauvage

Le second message délivré en filigrane par les différentes allocutions de Volodymyr Zelensky est quant à lui teinté de prudence et d’un avertissement qui se veut solennel : Nos démocraties sont en danger et il y a sur cette Terre des individus qui ne croient qu’en la force brutale et sauvage au détriment de régimes ouverts et pluriels. Ce message, saisi par tous les esprits éclairés et dont le sens et la portée ont eu le mérite de réveiller l’Union européenne, s’est traduit dans les faits par la mise en place d’un ensemble de sanctions inédites à l’endroit d’un pays agresseur, par la relance du débat sur la sécurité en Europe, par la nécessité de repenser les relations sino-européennes et de replacer les Etats-Unis dans le jeu sécuritaire sur le Vieux continent. Mais l’ensemble de ces éléments suffiront-ils à faire trembler Vladimir Poutine ? La question reste entière car après un mois de guerre, les forces russes sont toujours présentes sur le sol ukrainien, opposées à une défense héroïque et farouche des Ukrainiens emmenés par un président érigé au rang de héros national voire international. Pays martyre, l’Ukraine paye aujourd’hui durement et injustement sa volonté et son envie de se tourner vers l’Europe occidentale et non la Russie, longtemps mise au ban des nations et qui réclame de la manière la plus indue qui soit sa part.

Sanctions handicapantes

En faisant le choix de la violence, de la menace, de la guerre et des exactions, Vladimir Poutine savait qu’il serait ostracisé du concert des nations tout en sachant aussi que son influence sur la question énergétique enfermerait l’Europe occidentale dans un dilemme cornélien. (lefigaro.fr : https://www.lefigaro.fr/vox) Toute implication militaire de la part de ces mêmes nations entraînerait de facto un conflit à bien plus grande échelle dont l’Europe ne saurait prédire l’issue ; les sanctions prises à l’endroit de la Russie, handicapantes pour cette dernière, ne sont pas visiblement à ce jour suffisantes pour enrayer l’offensive russe et pourraient à terme se retourner contre ceux qui les ont prises. En déclenchant la guerre en Ukraine, dans un jeu diplomatique tactique et retors, Vladimir Poutine a poussé les nations occidentales démocratiques face à leurs contradictions, leurs renoncements et leur aveuglement parfois volontaire. Et pendant ce temps, précieux, l’Ukraine est écrasée au quotidien par des bombardements incessants.

N’avoir d’yeux que pour Pékin

Le conflit ukrainien, tout en redessinant les lignes de fractures et les équilibres diplomatiques européens, tend aussi à réévaluer la place de la Chine dans le processus de mondialisation ainsi que dans les espaces géopolitiques globaux. Explications.

Alors que durant les premiers jours de la guerre en Ukraine, les regards se sont tournés vers Moscou, espérant un signe d’apaisement, c’est désormais vers Pékin que se tourne l’attention de toutes les parties prenantes du conflit. Et dire que la résolution de la crise, déclenchée par Vladimir Poutine, de plus en plus isolé, se jouera dans la capitale chinoise est un euphémisme tant le poids politique et surtout économique de la Chine pèse lourd sur les relations internationales et plus précisément leur nature. L’enjeu pour Pékin est on ne peut plus clair. Si la Russie de Vladimir Poutine pouvait, à la rigueur et pendant un temps endosser les sanctions économiques décidées par l’Union Européenne et l’ensemble des nations occidentales, la Chine est bien trop impliquée dans le processus de mondialisation pour se permette une quelconque brouille avec l’Europe ou l’Amérique du Nord. Soucieuse de développer ses relations commerciales avec l’Europe via les nouvelles routes de la soie qui traverseront l’Europe orientale dont l’Ukraine (geoconfluences.ens-lyon.fr : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/routes-de-la-soie), la Chine ne peut s’autoriser un soutien à la Russie qui ne manquerait pas de heurter, voire plus, ses partenaires européens. Situation identique avec les Etats-Unis, partenaire commercial de premier rang pour un pays désireux de satisfaire une classe moyenne en pleine éclosion et avide de progrès social tout en faisant oublier aux Occidentaux la question Ouïghours par des relations commerciales fructueuses.

Chaos contre continuité

L’heure des choix a sonné pour l’Empire du Milieu car la Chine, et sa culture millénaire, abhorre le chaos et la rupture préférant la négociation et la continuité de relations paisibles dans lesquelles toutes les parties sont satisfaites. Il est cependant vrai que la Chine se retrouve dans une situation des plus inconfortables : soutenir la Russie lui assure la paix avec un voisin longtemps turbulent mais qui est aujourd’hui un de ses fournisseurs de gaz et de pétrole attitré au risque de rompre de manière indirecte ou directe les relations commerciales avec les Européens et les Nord-Américains ; s’abstenir de tout soutien, ce qui en terme diplomatique revient à soutenir les Occidentaux, c’est garantir son avenir économique pour de longues décennies au risque de relancer les rancoeurs apaisées avec la Russie. Le conflit ukrainien, qui a bouleversé la géopolitique européenne en remodelant les lignes de fractures Est-Ouest et en déplaçant les centres de gravité propres à équilibrer les espaces de tensions diplomatiques, est aussi en train de perturber les choix et les orientations de la Chine, à l’aise dans l’ambiguïté de positions toujours à même de servir ses intérêts.

Indo-Pacifique et équilibrisme

Sauf que la situation actuelle, dictée par la brutalité d’une décision unilatérale, ici celle de la Russie, impose une prise de position sinon radicale du moins franche dans ses fondements. Peu coutumière du fait, répétons-le, peu encline à la rupture, la Chine sait que tout soutien officiel à la Russie hypothéquerait ses ambitions de domination de la zone Indo-Pacifique en poussant les Etats-Unis à plus d’activisme dans la région concernée. Parallèlement, la question Ouïghours, que les Occidentaux ignorent à dessein afin de ne pas froisser le géant chinois, pourrait soudainement faire éruption dans les relations diplomatiques tout comme le cas Taïwan, pour l’heure passé sous silence. Enfin, une prise de position directe, aurait pour conséquence d’entraver sérieusement, comme décrit précédemment, les relations économiques et commerciales entre Asie et Occident, (lemondepolitique.fr : https://www.lemondepolitique.fr/cours/) conséquence que Pékin ne souhaite en aucun cas affronter. Ainsi, ce numéro d’équilibrisme risqué, qui ne pourra avoir qu’un temps, est peut-être le dernier avatar d’une politique chinoise placée sous le sceau de l’ambivalence, Pékin ne pouvant plus s’offrir le luxe de jouer les géants capricieux dans un monde en recomposition.

Entre cynisme et hypocrisie

Si la crise ukrainienne bouleverse l’équilibre géopolitique européen et tétanise un Occident sidéré, il renvoie aussi celui-ci à ses errances et ses approximations à l’égard de la Russie. Autant de failles que Vladimir Poutine a su exploiter avec cynisme.

Bien que ralentie par l’héroïsme des forces régulières et par celui de la résistance ukrainienne, l’avancée de l’armée russe apparaît au fil des heures comme des plus inquiétantes. Si l’aspect militaire est naturellement celui qui frappe le plus, la dimension humaine, avec le sort réservé aux populations civiles est aussi une source de préoccupations majeure. (lemonde.fr : https://www.lemonde.fr/international/article/2022/03/06) Pourtant, parallèlement à cette agression, qui défie les lois de l’entendement dans un contexte géopolitique marqué par la dissuasion nucléaire, émerge une autre réalité, d’essence politique, à même d’interroger les sociétés démocratiques contemporaines actuelles. L’invasion de l’Ukraine par la Russie renvoie ainsi les démocraties occidentales, Etats-Unis compris, à leurs errances, et par certains aspects, à leur vanité. Longtemps convaincus que la démocratie était un bien politique précieux, voire sacrée, nombre de pays régis par ce système ont, volontairement ou involontairement, ignoré, ou traité parfois avec condescendance, les régimes autoritaires ou dictatoriaux, préférant souvent, de manière hypocrite, composer avec eux au prétexte d’intérêts économiques présentés comme supérieurs. L’exemple du gaz russe en est le parfait exemple.

Seul prix à payer ?

Confrontés à une réalité visant à nier l’existence d’une Ukraine démocratique, ces mêmes nations occidentales, à juste titre blessées et outrées au regard des principes qu’elles défendent, sont désormais dans l’obligation de mettre en œuvre tous les moyens disponibles pour protéger un pays agressé. En appliquant tout un ensemble de mesures économiques sensé affaiblir la Russie, le bloc occidental espère donc faire plier Poutine dès lors poussé à retirer ses forces d’Ukraine car tiraillé par les conséquences financières et monétaires de son acte belliqueux. La question qui se pose alors est de savoir si ces mesures suffiront à infléchir sa position ? Ces mesures seront-elles le seul prix à payer ? Il appartiendra à chacun de répondre à cette question mais une autre réalité, plus matérielle celle-ci, s’impose. La force militaire de la Russie de Vladimir Poutine qui commande la deuxième armée la plus puissante au monde impressionne et renvoie les armées du bloc occidental, hors Etats-Unis, à un constat simple : même associées, les différentes forces européennes ne pourraient rivaliser avec l’armée russe tant en hommes qu’en matériel. Et que dire de l’armada nucléaire qui surpasse en nombre celle des Européens de l’Ouest. En 2018, la Russie possédait 2000 armées stratégiques déployées, quand la France et le Royaume-Uni, associées, en possédaient 450. Ainsi, l’avancée des forces russes dans l’Ukraine dévastée semble presque inéluctable sauf si dans un élan aux conséquences impossibles à imaginer, l’Europe et les Etats-Unis décidaient d’une réponse armée, peut-être seule option à même d’entraver la marche de Poutine. Si rien n’atteste que l’Ukraine sera son seul objectif, les nations européennes sont aujourd’hui averties : Lorsque Poutine veut, Moscou prend.

Déflagration

Engager un conflit armé avec la Russie sur le sol ukrainien relèverait d’une déflagration politique, humaine et diplomatique telle que l’on en a pas vu depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais qui en Europe de l’Ouest, et plus largement en Occident, souhaite en arriver à cette extrémité ? Si manifestations et élans de solidarité se multiplient en faveur de l’Ukraine, qui est aujourd’hui prêt à militairement s’engager, c’est-à-dire sur le sol ukrainien, aux côtés de la nation du président Zelinsky ? Mourir pour Kiev n’est pas manifester pour Kiev. In fine, le conflit ukrainien a mis en exergue toutes les contradictions de nos démocraties, toutes ses approximations et ses reniements face à un régime qui emprisonne ses opposants, qui assassine des journalistes et décapite des démocraties libres et souveraines. (lefigaro.fr : https://www.lefigaro.fr/vox/societe) Vladimir Poutine, fin stratège, a su manipuler et se jouer, avec tout le cynisme qu’on lui connaît, de ces errements et de ces failles, de ces divisions et de ces contradictions, à même de pousser les Occidentaux dans l’inertie d’un questionnement sans fin : faut-il intervenir militairement en Ukraine ? Et dans l’attente d’une réponse qui tarde à venir, l’Ukraine sombre chaque jour dans le chaos. Et nombre de d’Occidentaux de nourrir le secret espoir que la population russe, excédée par les conséquences économiques liées à l’invasion, se retourne et se révolte contre Vladimir Poutine.

Les mots du lendemain

L’escalade diplomatique et militaire engagée par Vladimir Poutine traduit tout le mépris de l’homme pour les principes démocratiques défendus par l’Occident mais pousse aussi à s’interroger sur la nature des relations qu’il conviendra d’entretenir avec lui à l’avenir.

En annonçant mettre en alerte la force de dissuasion, qui comprend une composante nucléaire, Vladimir Poutine ouvre la voie à un nouveau discours sans ambiguïté. Lui qui dans une rhétorique paranoïaque s’en prend physiquement à l’Ukraine, puis à l’OTAN, aux Etats-Unis et à l’ensemble du bloc occidental pour justifier son action militaire, pose désormais la question essentielle des relations que l’Occident devra entretenir à l’avenir avec sa personne. Et ne nous y trompons pas. Déjà complexes et compliquées, les relations avec Vladimir Poutine seront, une fois le conflit achevé, et il est à souhaiter que cela soit dans les meilleurs délais et quelle qu’en soit l’issue, rendues quasiment impossibles. Plusieurs raisons l’expliquent. Ainsi, si le conflit avec l’Ukraine se soldait par une victoire ukrainienne, l’agressivité de Poutine n’en serait certainement que décuplée et pousserait les relations internationales dans des limites qui frôleraient, si elles ne le franchissent pas, l’impensable. Si le conflit ukrainien se soldait par une victoire de la Russie, il est fort probable que l’appétit de Poutine ne se limiterait pas à la seule Ukraine. Affirmer que le monde est aujourd’hui embarqué dans une crise majeure qui met en péril la paix de la planète n’est en rien exagérée. Les relations diplomatiques actuelles, où se mêlent intérêts économiques aigus et volonté de puissance, offrent un terreau favorable à ce scénario catastrophe. Si Vladimir Poutine vit dans l’espoir de reconstituer l’ancien empire russe, celui qui prévalait au XIXème siècle, fruit des conquêtes tsaristes, la Chine entretient elle aussi l’idée, via l’annexion un jour prochain de Taiwan, de faire renaître l’empire du Milieu, pierre angulaire de l’Asie passée. Et que dire de la Turquie d’Erdogan, prit dans le fantasme de la renaissance de l’Empire Ottoman.

Frustration et succès démocratique

Quid donc des relations à venir avec Vladimir Poutine ? Teintées de chantage permanent, de tensions récurrentes et de concessions territoriales, le tout placé sous le sceau de dissuasion nucléaire à même de paralyser toute décision ou, au contraire, faite de fermeté appuyée par un dispositif militaire équivalent qui renverrait Russie et Occident aux plus grandes heures de la Guerre Froide ? Sauf que si la Guerre Froide résultait d’une opposition politique, celle-ci n’était pas empreinte de détestation mutuelle. Ce qui différencie la Guerre Froide de la situation actuelle est le profond mépris, voire plus, que Vladimir Poutine nourrit à l’endroit du monde occidental. Dans un délire, le mot n’est pas erroné, qui lui est propre Vladimir Poutine déverse un torrent de frustration contre un Occident jugé à l’origine de tous les maux de la Russie contemporaine. Le succès démocratique des anciens pays satellites de l’URSS, excepté la Hongrie, heurte un individu convaincu que l’autoritarisme est la seule matrice sociale possible pour administrer un Etat. Comment alors envisager un discours serein et équilibré avec un tel individu ? La réponse réside certainement dans la question. En mobilisant le dispositif de dissuasion au prétexte que les sanctions atteignant son tissu économique et financier prises à son endroit sont illégitimes, Vladimir Poutine espère faire fléchir des Occidentaux jugés faibles et apathiques, voire désinvoltes pendant près de trente ans de relations diplomatiques avec la Russie.

Une bête acculée

Autre aspect des relations à venir, la nécessité qui s’imposera de réintégrer la Russie dans le champ de la sécurité en Europe et dans le monde en général. Les négociations entamées avec Emmanuel Macron puis l’accord de Joe Biden d’organiser une rencontre sur le sujet allaient dans le sens de cette réintégration. En forçant les frontières de l’Ukraine, en bafouant le droit international qui reconnaît à chaque Etat de consentir aux alliances qui lui sied, Vladimir Poutine a balayé ces efforts, préférant une reconnaissance par la force que par la négociation. Comment donc à nouveau entamer un processus de négociations alors que se ferment une à une les portes des Etats qui étaient prêts à échanger. Devenu un paria mondial, ne pouvant compter que du bout des doigts sur la Chine, elle-même préoccupée par la sauvegarde de la confiance de ses alliées économiques que sont les Etats-Unis et l’Europe occidentale, Vladimir Poutine est sur le point de se retrouver seul contre le monde entier. Alors, d’aucuns d’espérer une réaction interne, une révolution russe 2.0 qui exclurait Poutine du jeu politique national…Mais y a-t-il en Russie l’espace et la volonté pour ? Si c’est le cas, la lutte sera longue et douloureuse car déjà banni de la communauté internationale, Poutine pourrait se révéler monstrueusement diabolique. Car il n’y a rien de pire qu’une bête acculée… !

Quand Wagner fait chanter l’Europe

L’annonce du retrait des forces françaises du Mali dans le cadre de l’opération Barkhane ouvre la voie à la progression du groupe Wagner, entité paramilitaire russe, prompte à endosser le costume de rempart contre le terrorisme sahélien. Au grand dam des Européens ?

Si les prochaines semaines, vraisemblablement les prochains jours, devraient, la prudence s’impose, voir les forces russes stationnées à proximité de la frontière ukrainienne retourner dans leurs bases d’origine, ce retrait ne marquerait pas pour autant l’arrêt de l’influence et de la pression russes. Conscient des enjeux stratégiques en Europe orientale, d’où l’actuelle situation, Vladimir Poutine sait aussi que le jeu diplomatique visant à conférer à la Russie la place dans le concert des nations que lui estime juste ne se borne pas à la présence de forces militaires sur la seule Europe mais sur d’autres continents. Implantée depuis plusieurs mois en Afrique de l’Ouest, habituellement aire d’influence de la France, la force Wagner, composée de militaires russes officiellement détachés de Moscou, tend à s’imposer comme le recours sécuritaire recherché par certains pays de la zone, en particulier le Mali. Secoué en 2020 et 2021 par deux coups d’État qui ont mis au pouvoir une junte militaire peu amène avec les forces françaises de l’opération Barkhane initiée en 2013 par François Hollande puis relayée par la force Takuba créée en 2020 par Emmanuel Macron, le Mali cherche désormais ouvertement à se défaire de la présence de l’ancienne puissance colonisatrice jugée encombrante et source de maux. (lemonde.fr : https://www.lemonde.fr/afrique/article/)

Concurrent et omniprésence

Cette position qui a précipité et acté la fin de l’opération Barkhane n’est pas pour déplaire à Moscou qui se retrouve ainsi implantée dans un pays et une région sensibles sans concurrent réel. L’opportunité d’asseoir la réputation de la Russie comme rempart au terrorisme djihadiste qui gangrène le Sahel pourrait donc être saisie sans coup férir par une Russie trop heureuse de jouer un rôle diplomatique tacite au sein d’un continent progressivement placé sous la férule de Pékin. Dans ce jeu de billard à trois bandes où s’affrontent à fleurets mouchetés Russie, Chine et France pour le contrôle du Sahel mais pour des motifs différents, la question de l’influence reste centrale. Si la Russie, via la force Wagner, (Tv5monde.com : https://information.tv5monde.com/video/) cherche à étendre l’aura de la Russie en Afrique afin de donner à Moscou un poids diplomatique plus lourd sur la scène internationale, la Chine y accroît elle sa présence à des fins essentiellement économiques elles aussi liées de manière sous-jacente à des motifs diplomatiques. Quant à la France, les motifs de sa présence au Mali et au Sahel en général étaient avant tout liés à la lutte contre la menace terroriste islamiste, la zone étant réputée pour abriter de nombreux individus aux intentions malveillantes. Ainsi, en déplaçant quelques troupes stationnées sur les bords de la frontière ukrainienne, Vladimir Poutine donne-t-il des gages de bonnes volontés sur le théâtre européen tout en regagnant espace et influence sur autre terrain miné, ici le Mali.

Dirigeant inspiré et Hydre de Lerne

En se plaçant au centre du jeu diplomatique mondial, déplaçant le centre de gravité de l’axe Washington / Pékin vers Moscou, en s’activant sur des zones périphériques aux enjeux stratégiques, Vladimir Poutine cherche à se présenter comme un dirigeant inspiré et conciliant en desserrant l’étau ukrainien tout en endossant le rôle de rempart contre le terroriste sahélien. Ce qui revêt tous les aspects d’une manoeuvre tactique à grande échelle peut aussi être analysé à travers le prisme de la circonstance heureuse : comprenant que le bourbier ukrainien revêtait plus de risques que d’avantages, Vladimir Poutine a peut-être opté pour une autre partition diplomatique à jouer articulée autour de l’Afrique, moins exposée géographiquement pour la Russie. Une certitude semble pour autant aujourd’hui s’imposer : l’homme du Kremlin, tout aussi vilipendé, honni ou détesté qu’il soit s’avère in fine un redoutable adversaire diplomatique, véritable Hydre de Lerne, que rien ne laisse trembler lorsqu’il s’agit de donner à la Russie la place que celui-ci entend lui attribuer.

La crise du Président

Si la crise ukrainienne semble encore loin d’une résolution à même de satisfaire tous les acteurs engagés, celle-ci s’offre en qualité de promontoire presque bienvenu à Emmanuel Macron qui peut y voir nombre d’avantages tant sur le plan intérieur que sur le plan extérieur. Explications.

En décidant d’aller à la rencontre de Vladimir Poutine afin de tenter de désamorcer la crise ukrainienne, le président de la République Emmanuel Macron a tenté, consciemment ou inconsciemment, d’atteindre quatre objectifs qui allient politique intérieure et politique extérieure. La pari, risqué, au moins pour le volet de la politique extérieure, ne pourra être jugé gagné que dans quelques mois, si le chef de l’État russe commence à retirer ses troupes stationnées à la frontière ukrainienne. (lacroix.com : https://www.la-croix.com/Debats/) Pour autant, le premier objectif qu’a vraisemblablement tenté d’atteindre le président française est de s’imposer, en France comme à l’étranger, comme un chef d’État influent, soucieux de l’équilibre des forces en Europe et garant de la sécurité de celle-ci. Dans une posture mitterrando-gaullienne, Emmanuel Macron a donc essayé de donner sens à son action internationale en se présentant comme un relais diplomatique majeur, presque unique, ce qui en période de campagne électorale présidentielle est toujours opportun.

Allemagne et Union européenne

Et de toucher ici le second objectif, à savoir celui de s’imposer au sein de l’Union européenne comme le chef de file de pays angoissés par les gesticulations guerrières de la Russie. En prenant à son compte les préoccupations continentales, damant ainsi le pion à l’Allemagne, puissant partenaire, souvent privilégié des Etats-Unis dans la résolution de crises diplomatiques en Europe, Emmanuel Macron s’est de fait octroyé le rôle longtemps dévolu à Angela Merkel, l’ex-chancelière allemande. Celle-ci partie, le président français a désormais le champ libre pour endosser le rôle informel de premier chef d’État européen tant dans le processus de construction européenne à venir que dans la résolution de la crise en cours. Troisième objectif, et non des moindres, donner par son action sa place à l’Union européenne dans la résolution du conflit potentiel. Longtemps dénigrée pour son immobilisme, sa faiblesse et son incapacité globale à faire face à des crises locales ou internationales sans l’aide des Etats-Unis, l’Europe politique trouve ici, et le président français avec elle, l’opportunité de s’imposer comme le premier acteur de la sécurité du continent, à raison dans la mesure où la crise actuelle se joue sur le continent européen.

Partenaire et cristallisation

Dernier élément, la possibilité pour Emmanuel Macron, sous couvert d’action guidée par la sécurité de continent, de devancer, voire remplacer, les Etats-Unis, en qualité de partenaire de négociations. La Russie, qui avait donné le sentiment de ne vouloir traiter qu’avec Washington, a trouvé dans Emmanuel Macron un diplomate auquel elle ne s’attendait pas, tout comme les Etats-Unis (lefigaro.fr : https://www.lefigaro.fr/international/). Par là même, le président français, qui n’a pas oublié le contrat des sous-marins australiens raflé par les Etats-Unis via le traité Aukus alliant le Royaume-Uni, l’Australie et les Etats-Unis pour le contrôle de l’Asie-Pacifique (pourtant si loin du Donbass), cherche ainsi par la crise ukrainienne à aussi faire valoir la voix de la France en présentant cette dernière comme un acteur clef des relations internationales. Loin de se résoudre dans les jours qui viennent, la crise ukrainienne semble pourtant rebattre les cartes de la géopolitique mondiale en cristallisant la Russie comme source d’interrogations au regard de ses intentions futures, en donnant à l’Union européenne un potentiel embryon d’existence diplomatique et en renvoyant les Etats-Unis comme acteur de circonstance car inclus dans le traité de l’OTAN via lequel ces derniers peuvent encore se prévaloir d’une certaine influence sur la Russie.