L’Union sacrée enfin ?

Union sacrée
Le drame de Saint-Etienne de Rouvray peut-il ouvrir la voie aux prémisses de l’Union sacrée ?

La disparition du Prêtre Jacques Hamel a provoqué une vague d’émotions qui a bouleversé monde catholique et musulman. Et si les rapprochements issus de cette tragédie annonçaient les prémisses d’une Union sacrée où s’associent vivre-ensemble et acceptation de l’autre ?

Point de cynisme dans ces premières lignes. Loin s’en faut. Mais seulement une interrogation teintée d’espoir. Ainsi, devant la multiplication des rassemblements inter-religieux qui ont ponctué le dimanche 31 juillet dernier, où fidèles musulmans se sont rendus nombreux dans les églises pour honorer la mémoire du Père Jacques Hamel, une question émerge. (Voir aussi lemonde.fr :  L’archevêque de Rouen salue « ses frères musulmans venus comme bâtisseurs de paix » ) Et si la fameuse Union sacrée (véritablement sacrée en l’espèce) que Président de la République et Gouvernement appellent de leurs vœux sans jamais réellement être entendus avait commencé à prendre forme là ? Et si la tragique disparition du curé de Saint-Etienne de Rouvray avait servi de déclencheur à une prise de conscience collective que le vivre ensemble n’était pas seulement une notion abstraite jetée sur le papier ? Nous évoquions en préambule un procès en cynisme mais la mort de ce prêtre discret et reconnu pour sa bonté a soudainement réveillé les consciences, poussé dans la rue des hommes et des femmes certes horrifiés par la fin barbare de cet homme de foi mais aussi des hommes et des femmes qui ont réalisé qu’ils vivaient ensemble dans un même pays soumis aux mêmes agresseurs. Communauté d’esprit face à une menace certes universelle mais qui en France prend un caractère inédit, ne serions nous pas en présence d’une forme d’ouverture inédite des esprits ? Une explication s’impose.

Voile de méfiance

Face à l’acte barbare commis par les deux meurtriers, des Français de confessions différentes se retrouvent et s’associent sur la place publique et dans les lieux de culte catholiques pour faire part de leur émotion. Mais au-delà de leurs confessions respectives, tous se sentent issus du même pays, de la même communauté : celle que la République et la démocratie ont façonné depuis des années. Comme si la religion de chacun n’avait in fine qu’une valeur secondaire, presque accessoire devant la multiplication des attentats et des victimes qui en résultent. L’Union sacrée donc, que nombre d’hommes et femmes politiques ont balayé d’un revers de main au profit de basses ambitions politiques, semble se dessiner non pas sous l’égide de l’élite politique gouvernante mais de manière plus simple et prosaïque : au sein même de la population française, naturelle et instinctive, voire grégaire. La mort du Père Hamel, toutes précautions prises naturellement, a comme soulevé le voile de la méfiance qui s’était abattu sur l’Islam et ses fidèles lorsque ces derniers conscients (bien qu’ils l’aient toujours été et affirmer le contraire serait ouvrir un procès injuste et polémique) des dérives commises par certains au nom de la religion musulmane ont simplement redit et répété : « Stop ! L’Islam n’est pas ce que les terroristes veulent imposer au monde ! L’Islam n’est pas synonyme de violence, de guerre ou de barbarie ! » N’y-a-t-il pas là en filigrane une forme de laïcité à la française ? Un peuple, pétri de confessions diverses, qui les dépasse pour dire d’une seule et même voix non à la terreur indépendamment de leurs croyances personnelles. La dynamique d’ouverture des lieux de cultes, quels qu’ils soient, doit absolument se poursuivre pour de multiples raisons et d’abord pour celle de la compréhension de l’autre et de sa confession. Cette dynamique annihilera les ressorts de l’ignorance et de l’obscurantisme, lèvera le voile de méfiance qui entoure, à tort, le culte musulman. Alors, une fois cette démarche accomplie, une fois les ambitions de l’Islam de France comprises, les non-musulmans, croyants ou pas, regarderont et comprendront que le monde musulman n’est pas nourri de vengeance et de haine. Mais cette démarche ne doit pas être à sens unique, le monde chrétien, athées et agnostiques, baignés de suspicion doivent aller vers l’Islam et ne pas adopter une position passive. C’est aussi ainsi que se crée une communauté d’esprit autour de valeurs communes qui dépassent la sphère de la religion et de la croyance quelque soit son origine : Par l’ouverture et la compréhension de l’autre. Pas autrement.

Qui pour assumer ?

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La Promenade des Anglais à Nice, théâtre de l’attentat du 14 juillet.

La polémique née au lendemain de l’attentat de Nice sur les possibles dysfonctionnements au sein des forces de l’ordre le 14 juillet révèle la fébrilité croissante des pouvoirs publics en matière de sécurité collective mais aussi la difficulté, avouée ou non, d’assumer des erreurs potentielles aux conséquences politiques lourdes.

La cabale qui se noue depuis plusieurs jours autour de la prétendue intervention d’un fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur au lendemain des attentats de Nice et ce afin d’influencer le rapport faisant état des événements survenus le 14 juillet dernier sur la promenade des Anglais, témoigne, à son échelle d’une fébrilité croissante au sein des Pouvoirs publics en charge de la sécurité collective. Car, de deux choses l’une : soit la Police nationale était absente; soit elle ne l’était pas. Certes à ce jour, présente ou pas, des Niçois et d’autres pleurent des disparus et les polémiques actuelles ne font que salir leur douleur et la mémoire des disparus. Pour autant, se pose déjà la question, fatale et incontournable, de la responsabilité. Car devant la succession d’attentats, le nombre de morts qui s’allonge et le risque désormais permanent de se retrouver pris au piège de la mort, l’opinion publique attend légitimement des réponses qui doivent provenir, et uniquement, de l’Etat ou de ses représentations élues ou désignées. En la matière, police (nationale et municipale), gendarmerie et forces armées mobilisées concentrent tous les regards et pour cause : ils incarnent, par leur présence et leur action, la réponse attendue. Cependant, le constat est là : les efforts engagés ne suffisent pas, peur et inquiétude gagnent. Rien de plus normal en pareille situation. Mais cette peur et cette inquiétude ne pourraient-elles pas être, sinon éteintes, du moins véritablement jugulées, si les pouvoirs publics (Etat, Région, municipalité,…) assumaient pleinement leurs responsabilités plutôt que de perdre en viles et indécentes polémiques, en tous cas jugées comme telles au regard de la situation ? Assumer ne relèverait pas d’un fantastique exploit mais seulement d’agir au nom de ce pour quoi ont été élus ou désignés les pouvoirs en charge de la sécurité collective.

Se défausser sur un tiers

Que signifie ici assumer ? Reconnaître humblement et publiquement, s’il y en a eu, de possibles erreurs. Naturellement, et il s’agit là d’un sentiment humain, la faute expose et affaiblit celui qui la commet et le pécheur, cherchera toujours, consciemment ou inconsciemment, à se défausser sur une tierce personne ou à atténuer son implication. Parfum de lâcheté inhérent à la nature humaine. Mais lorsque quatre-vingt-quatre personnes sont fauchées par un terroriste, d’autres blessées, peut-il être encore question de lâcheté inavouée ? A quoi assiste-t-on aujourd’hui : Une fonctionnaire municipale, Sandra Bertin, qui accuse le Ministère de l’Intérieur d’avoir diligenté à ses côtés un pressant émissaire afin de modifier le rapport dressé après l’attentat et ce pour dédouaner les potentiels dysfonctionnements de la Police nationale ; un président de Conseil régional, adjoint au maire de Nice, Christian Estrosi (absent lors des réunions préparatoires au 14 juillet) et qui attise la polémique articulée autour du laxisme prétendue des forces de l’ordre, et un Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, qui nie en bloc toute intervention de son ministère. (Voir aussi : Après l’attentat à Nice, la polémique sur la sécurité se politise davantage En savoir plus sur : http://www.lemonde.fr) Il n’y a là rien de glorieux qui puisse redorer le blason d’une classe politique à l’image sérieusement écornée et à l’aura limitée. Au contraire, se renforce dans l’idée de certains, peu enclins à la réflexion et aux raisonnements courts, que finalement toute cette polémique grossière, n’est que le fruit d’un jeu politique rôdé et éprouvé qui satisfait ces participants afin d’étouffer la question de la responsabilité.

Un fardeau lourd à porter

Mais au-delà de ces digressions de comptoirs, et devant cette avalanche d’impudeur et d’irrespect pour les disparus, se pose une question simple et basique : Qui, individuellement ou collectivement, pour assumer ? Le fardeau est très lourd à porter, si lourd que chacun tend à le repasser à son voisin, conscient que toute preuve de dysfonctionnement discréditerait à jamais un avenir ou un présent politique. Techniquement, l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN) dira si oui ou non des erreurs ont été commises au sein des forces de l’ordre. Politiquement, le dit rapport sera source de réhabilitation pour le Ministère de l’Intérieur en cas de comportement adéquat des forces de l’ordre. Et la polémique s’éteindra. Dans le cas contraire, la cabale rebondira encore pour repartir de plus belle en cas de nouvel attentat. Mais la question de la responsabilité, de la capacité à assumer la dite responsabilité inhérente à tout pouvoir restera entière. Il va de soi qu’assumer les fautes passées, celles à venir, n’empêchera pas de nouveaux attentats mais au moins le sentiment de flottement et déréliction, parmi les pires ennemis dans un Etat de droit, s’atténuera-t-il, vaincu par l’idée que les pouvoirs publics maîtrisent au plus haut point possible la situation et que tout ce qui devait être fait a été fait.

La peur de l’inconnu

BougieL’attentat de Nice confirme la réalité d’un terrorisme polymorphe capable de muer face aux obstacles dressés devant lui. S’il n’est de réelle solution technique pour le combattre, vivre avec est aussi une forme de résistance et de résilience face à l’inconnue de la violence à venir.

Il fallait s’en douter. Après l’attentat de Nice survenu le 14 juillet dernier où quatre-vingt-quatre personnes ont perdu la vie, déclarations tapageuses et parfois erronées, visant à critiquer ou discréditer, la politique du Gouvernement en matière de lutte contre le terrorisme ont pollué le deuil et le recueillement auxquels familles de victimes et victimes avaient légitimement droit. Passé l’aspect facile, et de fait pathétique, de ces réactions qui n’apportent finalement aucune réelle solution (si encore elles en étaient porteuses elles gagneraient en légitimité) et qui participent plus au jeu politique qu’à une réelle approche réfléchie de la problématique terroriste, la question se pose désormais de savoir si les moyens déployés pour lutter contre le terrorisme suffisent. Il est évident que non et comment le pourraient-ils d’ailleurs ? Car il est d’abord impossible de placer derrière chacun d’entre nous ou derrière chaque individu qualifié de suspect un policier. D’ailleurs la suspicion ne vaut pas preuve et dans un Etat de droit, nous sommes tous innocents tant que notre culpabilité n’est pas prouvée, cela s’appelle la présomption d’innocence. Aussi, nous interrogions-nous, il y a de cela quelques jours, sur l’aspect polymorphe du terrorisme, sur sa capacité à muer au gré des événements et des obstacles qui se dressaient contre lui.

Bombe à fragmentation

Mohamed Lahouaiej Bouhlel a démontré combien cette phase de transformation était engagée et ce sans que nous puissions la contrôler, à défaut l’identifier. L’affaiblissement de Daesh sur le terrain militaire en Syrie et en Irak, les coups qui lui sont portés travaillent, proportionnellement et paradoxalement, à son renforcement loin de ses bases. L’éclatement du noyau dur a provoqué et provoquera à l’avenir de nouvelles secousses à l’image de celle qui a ensanglanté Nice. La diaspora terroriste, cette bombe à fragmentation qui n’en finit pas de semer la peur, ne fait malheureusement que commencer et il nous faudra apprendre à vivre avec cette menace permanente, cette épée de Damoclès qui planera sur nos têtes, menace capable de frapper partout, à tout moment et par des moyens inconnus jusque là, du moins non traditionnels. Dire que les politiques de lutte contre le terrorisme sont inefficaces est vrai mais revient à enfoncer des portes ouvertes. Répétons-le elles ne peuvent que l’être. Développer un ensemble de moyens est naturellement le bienvenu et le contraire serait criminel mais comment lutter contre un ennemi invisible, déterminé, au pouvoir fédérateur d’une puissance inouïe et qui se contentera, en les transformant en victoires idéologiques, de tous types d’actions criminelles ? Le combat qui s’est engagé au lendemain de l’attentat de Charlie Hebdo se poursuit via des moyens qui nous dépassent car, à nos yeux d’Occidentaux baignés de rationalisme cartésien, totalement déstructurés, aveugles, illogiques et sans historique factuel. Il n’est de pire ennemi que celui que l’on ne voit pas. Tomber dans la psychose qui nous pousserait à suspecter nos voisins de palier n’est cependant pas la bonne méthode car, à son tour et pour le coup, elle serait elle aussi totalement irrationnelle.

L’ignorance, la peur et le bonheur

Que faire ? Renforcer les moyens de la police et de la gendarmerie, ceux du renseignement intérieur et extérieur, intensifier la surveillance d’individus considérés comme potentiellement dangereux ? Utiles certes mais pas totalement, les événements de Nice l’ont montré. Pour reprendre les mots du Ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, « le risque zéro en matière de terrorisme n’existe pas ». Moyen par cette déclaration de se dédouaner ? Les plus cyniques et d’autres prêts à bondir sur l’occasion pour se faire valoir (à quelques mois de la prochaine élection présidentielle) l’argueront. La réalité est plus complexe au regard de la situation actuelle. Qui aurait pensé que Mohamed Lahouaiej Bouhlel sèmerait la mort ? Visiblement personne. Et visiblement d’être l’adverbe qui prend tout son sens. Car nous en voilà réduits à cette mortelle équation : qui au sein de la population française est capable de telles horreurs ? On ne le sait pas. Et si la mort, horrible et insupportable, a frappé à Nice, l’idée de ne pas savoir où elle frappera encore est elle tout aussi insupportable et anxiogène. Cela s’appelle la peur. Convient-il d’y céder ? Non évidemment. Mais il est tellement plus facile de le dire et de l’écrire ! Sentiment humain que celui d’avoir peur qu’il serait peu malin de reprocher à qui que ce soit et ce même s’il s’agit là de l’un des objectifs des terroristes en travaillant à la scission de la société française. Appeler à l’Union nationale ne suffira pas, la décrier non plus. Désormais, s’impose à nous un nouveau monde, fait de violence aveugle et irrationnelle, qui assombrira notre bonheur devenu aussi fugace qu’artificiel.

Une violence pour deux Amérique

Violence policeLes tensions raciales qui rongent la société américaine révèlent l’existence d’une fracture sociale où la violence, composante intrinsèque des Etats-Unis, travaille à l’exclusion de la communauté afro-américaine du champs citoyen.

Une fois encore les Américains font parler d’eux. Et si c’était en bien, ces quelques lignes n’auraient pas nécessairement lieu d’être. Mais devant les tensions sociales croissantes qui agitent le pays, il n’est pas inopportun de se pencher sur un malaise mainte fois décrit, maintes fois expliqué mais qui reste encore sans solution. Violente et manichéenne, l’Amérique est aujourd’hui, comme son histoire l’y a souvent amenée, confrontée à ses démons et à ses contradictions qu’elle n’arrive n’y à résoudre et pire, à assumer. Les manifestations censées dénoncer les atteintes aux droits civiques des afro-américains victimes de policiers trop zélés et prompts à dégainer leur arme comme les cow-boys de jadis ne sont jamais que l’illustration de la fracture depuis longtemps consommée et plus que jamais visible entre deux Amérique. Celle à qui Mohamed Ali voulait rendre sa dignité et sa place ; celle qui ne souhaite finalement pas que la société américaine fasse plus de place qu’elle n’en a à la communauté afro-américaine. Certes, les Etats-Unis sont dirigés par un homme noir mais qui n’est pas issu de la communauté noire historique.

Se complaire d’inégalités

Barack Obama aura dû tout au long de son mandat affronter cette faiblesse : être le président noir d’un pays dont il n’est pas historiquement issu. Ces adversaires, y compris ces partisans, le lui ont, pour les premiers souvent fait remarquer avec âpreté, les seconds avec une douce bienveillance mais le lui ont fait remarquer aussi. Et ceci explique peut-être la radicalité montante de ces manifestations légitimes car les manifestants qui les composent ne savent que trop bien qu’ils n’ont pas obligatoirement quelque chose à attendre d’Obama. L’autre facteur de tension qui consacre la fracture, du moins qui y travaille encore, c’est naturellement la campagne présidentielle de Donald Trump. L’homme qui multiplie les dérapages en tous genres, travaille à dessein ou pas (et si ce n’est pas le cas sa bêtise et son inconscience sont profondément dangereuses pour la nation américaine dans l’hypothèse où celui-ci accéderait à la Maison Blanche) au creusement de cette fracture entre l’Amérique noire et laborieuse et l’establishment blanc et soucieux de conservatisme social. Cette présentation pour le moins manichéenne, à l’image des Etats-Unis, et un peu caricaturale, n’a pour seule vocation que de mettre en abîme une société américaine qui se complaît d’inégalités refusant à certains de ses enfants d’être, tout simplement. Et cette violence endémique, constitutionnalisée par le droit dont chacun dispose dans certains états d’avoir une arme à feu, violence qui hante certains corps de police n’est pas prête de s’éteindre, de s’apaiser peut-être, mais guère plus. Car le conflit est une des composantes quasi-génétique de la société américaine. Le consensus républicain à la française qui prédomine dans l’Hexagone, certes discutable et discuté, n’est pas chose pensable aux Etats-Unis. Et pourtant, cette violence fascine et apeure les sociétés européennes. Il suffit pour cela, toute proportion gardée, de regarder les scores d’audience des séries américaines où prospèrent la violence gratuite. L’exemple vaut ce qu’il vaut mais illustre bien, de manière romancée et schématisée, les arcanes de la société américaine. Le bien se dispute avec le mal, et généralement le mal est noir et le bien….Stigmatisée par devers elle, la communauté afro-américaine est devenue, au gré de l’Histoire américaine, étrangère en son propre pays au point d’être l’objet des excès de la part des forces censées les protéger, à savoir la police. Ainsi, la première démocratie du monde est-elle, sous ses habits de grandeur, rongée de l’intérieur par des forces mues sous l’effet du racisme primaire et de la plus vile xénophobie. Difficile de voir là les atouts d’une grande démocratie sauf à relire l’histoire d’Athènes, mère de la démocratie certes mais sur des fondements ô combien inégalitaires. Pour l’heure, le constat est là : l’Amérique brûle des conséquences de ces erreurs passées. Preuve aussi que le gendarme du monde n’est peut-être pas la nation aussi éclairée et moderne quelle prétend être.

Savoir éviter le pire

Rassemblement_place_de_la_République_attentats_13_novembre_2015_3.jpgLa création d’une agence nationale de renseignement confirme la nécessité de coordonner les actions de prévention et de lutte contre le terrorisme. Mais une telle structure sera-t-elle capable d’anticiper les modes opératoires et les théâtres d’opération de terroristes cruellement imaginatifs et mobiles ?

Cruel hasard du calendrier, alors que la Commission d’enquête parlementaire se réunissait le 5 juillet pour essayer d’identifier les failles des services de renseignement ayant conduit aux attentats du 13 novembre 2015, Bagdad et Médine étaient à leur tour meurtries par deux violents attentats perpétrés par Daesh. La violence succédant à la violence, il semble ainsi que le Monde soit désormais, et pour longtemps, aux prises avec cette organisation terroriste d’envergure internationale capable de frapper, même blessée et amputée, là où bon lui semble. C’est d’ailleurs, malheureusement, une des principales forces de Daesh : Sa capacité à se déplacer, à semer la terreur sans que les protections dressées contre elle par les Etats ciblés ne parviennent à endiguer son action meurtrière. En France, devant les interrogations posées au lendemain du 13 novembre 2015, mais l’on peut aussi remonter à l’attentat de Charlie Hebdo en janvier de la même année voire à l’affaire Mohammed Merah, la commission d’enquête tout en pointant les défaillances du renseignement, s’est prononcée pour la création d’une agence nationale du renseignement qui coordonnerait l’ensemble des services antiterroristes, dont la DGSE (Direction générale de la surveillance extérieure)

Un phénomène polymorphe

L’idée est louable et s’avère pertinente car la désorganisation des services, le manque de coordination de la multiplicité des cellules ont conduit aux manquements que l’on connait et aux conséquences qui s’en sont suivies. Nul ne saurait donc blâmer cette initiative qui devra prendre corps rapidement à des fins d’efficacité. Pour autant, la création de cette agence, les moyens qui lui seront alloués, sa capacité à coordonner et intervenir en amont pour repérer au plus tôt le ou les individus susceptibles de représenter un danger pour la paix et le bien public, ne résout pas le problème du terrorisme en tant que tel. Comment le pourrait-elle d’ailleurs ? Ce n’est ni sa fonction ni sa vocation. Mais la question se pose, nous l’évoquions précédemment, devant la capacité du fléau terroriste et de ceux qui s’y engagent, à se muer et s’adapter aux obstacles qui sont dressés devant eux. Cette agence, louable répétons-le, sera certainement efficace mais pendant une durée donnée car le terrorisme n’est pas un phénomène abouti, cerné et circonscrit dans ses modes opératoires. Il s’agit au contraire d’un phénomène polymorphe, à multiples facettes, qui sait évoluer dans le temps dans une dimension presque darwinienne, se nourrissant de multiples terreaux sociaux où prédominent l’ennui, l’ignorance, la faiblesse, l’exclusion et le chômage de masse. Et le risque encouru est de voir non pas terrorisme et terroristes débordés et contraints par l’agence et pris de court dans leur volonté de nuire mais l’inverse : une agence obligée de s’adapter en permanence aux nouveaux modes d’action du terrorisme, des services à la traîne devant la maligne ingéniosité de terroristes cruellement imaginatifs. Voilà le pire des scenarii envisageables : Que le renseignement soit inféodé aux terroristes. D’ailleurs la création de cette agence n’en est-elle pas une forme d’expression ? Sans les attentats du 13 novembre, le statu quo prévaudrait. Certes, les techniques de renseignement se nourrissent aussi de l’évolution du terrorisme. Mais convient-il en la matière d’avoir un coup d’avance ou de retard ?

De Paris à Bagdad, de Médine à Fallouja

La guerre contre le terrorisme ne peut pas être imaginée ou conçue dans une logique de réaction mais uniquement d’action de prévention globale. Tout cela demande naturellement des moyens humains et financiers et renoncer partiellement ou retarder pour une durée indéfinie certaines actions susceptibles d’entraver l’évolution de la mouvance terroriste trahirait l’intérêt général de tous ceux qui en souffrent de Paris à Bagdad, de Médine à Fallouja, de Bruxelles à Dacca. Aussi, classer des individus S et les laisser errer sans surveillance particulière pour ensuite, les attentats accomplis, placer le pays en état d’urgence quasi permanent aurait un sens si tout ce qui aurait dû être fait pour prévenir les attentats en question l’avait été. L’état d’urgence ne peut être une réponse de secours et de circonstance à une situation qui dépasse les pouvoirs publics. Aussi, ce travail de recherche, à savoir comprendre les ressorts des terroristes, leurs motivations, leurs modes d’action, leurs réseaux et leur identification passe par le développement de politique de renseignement pertinente basée sur le terrain et une surveillance des réseaux sociaux, facteurs de mutation et de propagation du discours à finalité terroriste. Certes, la Démocratie, souvent menacée dans le Monde (sans pour autant être la seule) reste tiraillée, et c’est d’ailleurs son essence et sa grandeur, par la volonté de ne pas enfreindre les libertés individuelles. Il est cependant peu probable que la nouvelle agence en vienne à ce type d’extrémité mais prévenir le terrorisme et identifier les individus susceptibles de se rendre coupable d’actes criminels passera peut-être par certaines concessions. La dite agence n’en étant que la moindre.

Le maître et l’esclave

Photographie-portrait-homme-robotL’accident mortel survenu avec une voiture Tesla équipée d’un Auto-pilot interroge sur les responsabilités à assumer en cas de sinistre mais aussi sur la place et l’influence de l’Homme face au progrès technique censé le seconder.

Dans quelques années, cinquante ou soixante ans peut-être, la surface du globe sera vraisemblablement parcourue par des voitures dites autonomes. Finies les automobiles pilotées par des humains, finis les embouteillages puisque calculateurs et satellites géreront en direct les flux de circulation, finis les excès de vitesse (et au placard les radars automatiques ou embarqués) et finis, certainement, les alertes à la pollution car il est probable que les engins que nous utiliserons soient électriques. Cette vision à la Dan Simmons, un auteur de science fiction nord-américain, enchante déjà les partisans du progrès mais désolent ceux qui aiment, encore, prendre leur voiture pour éprouver le plaisir de la conduire. Le progrès est là et nous n’y pouvons finalement pas grand chose. L’Humanité a toujours évolué en partie grâce au progrès. Sans cela pas de vaccins, pas d’avions,… Mais au-delà de cette vision futuriste se pose une question : qui sera responsable en cas d’accident ? La question mérite d’être posée et trouvera certainement une réponse dans les arcanes du droit amené à naître à la matière, droit lui-même accompagné d’une jurisprudence à écrire. L’autre question qui se pose et non des moindres est : l’Homme a-t-il raison de totalement s’en remettre à la machine, fut-elle parfaite ?

Abandon

Ici aussi, la notion de perfection est discutable car l’être humain, loin de l’être, conçoit des engins à son image, en fonction de ces capacités intellectuelles et créatives. Et fussent-elles géniales elles n’en sont pas moins faillibles. Passons sur cet aspect et revenons à l’essentiel. Peut-on tout confier à la technique et au progrès ? Philosophes, scientifiques, chercheurs et autres spécialistes seront amenés à s’interroger sur ce sujet et peineront, vraisemblablement, à trouver une réponse idoine et définitive. Il est fort à parier que dominera une forme de compromis dans ce qui sera apporté comme réponse. Le progrès, confortable, a naturellement pour vocation de simplifier la vie du plus grand nombre, voire de la totalité (que sur Terre tous en profitent aujourd’hui est un leurre qui pourrait faire l’objet de nouvelles interrogations légitimes) mais ce progrès, qui gagne chaque jour dans tous les domaines de la science et de la technique, autorise-t-il toutes les licences ? A s’abandonner à la science, l’Homme ne risque-t-il pas de se perdre lui-même dans une vision déconnectée de la réalité ? Car après tout qu’est-ce que le progrès si ce n’est la volonté des hommes de changer le quotidien, de passer à une autre réalité ? Conduire une voiture autonome permettra certes de s’affranchir de nombreux désagréments que n’importe quel exemple peut illustrer. Prenons une famille niçoise qui souhaite aller à Brest. Il suffit alors de programmer l’ordinateur de bord et de monter dans le véhicule. Et c’est parti ! L’engin gère tout : vitesse, trajet, climatisation,…C’est Retour vers le futur version Bison fûté ! On peut effectivement sourire devant la formule mais le progrès technique est l’enfant de l’Humanité créatrice et créative. Reste à savoir si le rapport hiérarchique doit perdurer ? Chacun apportera sa réponse. Evidemment, un scénario à la I-Robot n’est pas concevable et il ne s’agit en l’état que de voitures et non d’intelligence artificielle, thème extrêmement vaste et aux entrées multiples. Pour l’heure, la voiture autonome n’est pas encore produite en série mais son heure viendra, comme est venu celui de l’ordinateur de bord ou du GPS. Ce n’est qu’une question de temps.

Domotique agriculture

D’autres verront dans cet ensemble technico-scientifique un gigantesque système de flicage de chaque quidam tant il sera aisé pour les pouvoirs publics (et des esprits malveillants très bien équipés) de capter un maximum d’informations. Certes. Mais nous serions déjà dans l’après. A ce jour, nous sommes encore l’avant, nous avons encore le choix de refuser ou d’accepter ce que les industriels de l’automobile souhaiteraient commercialiser. Ils ne sont pas les seuls. La domotique, la technique qui permet de gérer nos intérieurs en notre absence avec ou sans téléphone mobile (lui aussi devenu quasi-vital pour certains et ils sont de plus en plus nombreux) se répand aussi, les engins agricoles guidées par satellites lors de l’épandage des engrais ou des pesticides en fonction des sols analysés en direct par ces même satellites,…autant d’éléments qui tendent à affranchir l’Homme de toute emprise. Mais ces éléments, dont les exemples s’accumulent, libèrent-ils ou rendent-ils passif et dépendant un Homme qui aurait perdu la main sur sa création ? C’est là toute la question de l’utilité de la science et du progrès technique. Où sont leur place mais surtout qu’elle place laissent-t-ils à l’Homme ?

Atterrir ou pas ?

jet-airplane-in-the-sky-with-sunLa victoire des partisans du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes n’a pas entamé la mobilisation des opposants au second aérogare nantais. Mais leur opposition ne serait-elle pas la traduction, consciente ou inconsciente, du refus et de la négation des évolutions qui agitent le Monde.

Les habitants de Loire-Atlantique ont ainsi choisi à 55,17 % de transférer l’activité de l’actuel aéroport de Nantes vers celui de Notre-Dame-des-Landes qui reste donc à construire. Pourtant en dépit de l’expression de la vox populi, les opposants au projet ne désarment pas, arguant de l’illégitimité du scrutin. Classique. Conseil d’Etat et Tribunal administratif seront certainement saisis et diront si la consultation est valable. En attendant pelleteuses et rouleaux compresseurs chauffent pour entamer les travaux dès le mois d’octobre prochain. Cela sent déjà la poudre ! A vrai dire, cela faisait plusieurs années que la situation s’était tendue autour de ce projet et plusieurs raisons l’expliquent. Tout d’abord, si rares, y compris parmi les opposants, contestent la pertinence d’un second site aéroportuaire, les opposants en question se refusent à le voir pousser (on peut les comprendre au regard des travaux pharaoniques que cela engendre) sur les territoires sur lesquels ils habitent, vivent, travaillent, se promènent, développent leurs activités de loisirs et où prospèrent faune et flore diverses et variées, insouciantes et innocentes.

Emploi, chantage et discours

Passé l’aspect bucolique de la situation une analogie, cynique certes, s’impose : Donc pour résumer tout le monde est toujours d’accord pour construire des prisons mais personne n’en veut à côté de chez soi. Légitime mais voilà un raisonnement sans fin. On ne pourra pas rationnellement implanter le second aéroport nantais sur Mars ! Tout cynisme mis à part, il n’est pas inopportun de s’attarder sur la raison profonde et véritable, ou du moins qui semble être à l’origine de l’opposition, indépendamment de considérations écologico-sociales. Car in fine, n’est-ce pas tant le sentiment d’impuissance des opposants face à un projet conçu de longue date par les ministères de tutelle (Environnement et Transports) qui pose problème plutôt que l’aéroport en lui-même. Si demain l’un des proches (enfant, parent, ami,…) de l’un des opposants décrochait un emploi grâce à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, quel serait le discours tenu ? Le chantage à l’emploi qui a aussi joué dans cette affaire, et qui continue aussi, apparaît encore comme un élément de frustration des opposants qui n’ont rien d’autre à opposer que leur refus. Maigre en période de disette économique….Mis devant le fait accompli d’un projet qui leur échappe, otage d’une réalité économique qui leur échappe tout autant, les opposants au projet de Notre-Dame-des-Landes ou de Sivens donnent à une majorité le sentiment de se battre au nom de principes surannés et dépassés. C’est d’ailleurs une des problématiques de l’écologie contemporaine : si pollution, épuisement des ressources naturelles et sacrifice de la bio diversité (faune et flore) sont condamnables et doivent être limités, voire totalement éradiqués, sont-ils compatibles avec les évolutions passées et à venir ? La question reste entière et hante l’écologie politique dans son ensemble et le cas de Notre-Dame-des-Landes n’a plus, au regard de cette question, qu’une valeur anecdotique.

Lieu commun et refus

Mais revenons à nos opposants. Leur discours, construit, cohérent et pertinent, se base, à raison, sur les erreurs commises par le passé, et celles en venir, en matière environnementale. Pour autant, le présent est malheureusement aussi le fruit de ces erreurs et des modèles socio-économiques qui sont les nôtres. Les avions volent dans le ciel et brûlent du kérosène avant de se poser sur un tarmac. Avant cela ils embarquent des passagers qui se déplacent d’un point A vers un point B. Certains sont en vacances, d’autres travaillent, d’autres voyagent pour telle ou telle raison. Tout cet ensemble génère des flux humains, alimente des circuits économiques et financiers, créé ou maintien des emplois et participe, à son échelle, à l’immense marche du Monde. Lieu commun que de le dire mais réalité que les opposants au projet d’aéroport ont peut-être oublié ou feint d’oublier. Et leur malaise, moteur de leur opposition, d’être aussi l’expression du refus d’affronter une implacable réalité contre laquelle quelques hommes, fussent-ils bien intentionnés, ne peuvent plus rien. La fatalité, d’essence divine, a ainsi été remplacée par la réalité, d’essence pragmatique. Et est-ce que l’environnement y a sa place et laquelle ? Voilà l’enjeu et pas nécessairement quelques hectares pris sur le sol de Loire-Atlantique…

L’Union européenne en pleine crise d’adolescence

UEAnnoncée comme un cataclysme, la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne est peut-être l’occasion rêvée de repenser l’Europe et de renouer avec ses origines sans occulter l’idée que ce Brexit traduit aussi une forme de crise de croissance de l’Europe politique.

Ite missa est ! La messe est dite à Westminster. La Grande-Bretagne va sortir de l’Union européenne. Dans l’intervalle, l’Histoire nous réserve certainement une passe d’armes politique entre Anglais, Gallois, Irlandais du Nord et Ecossais, ces derniers étant désireux de rester membres de l’Union européenne. Naturellement, au lendemain des résultats, il n’est pas étonnant que responsables politiques favorables à la construction européenne sombrent dans le pathos et le catastrophisme tout comme il est normal que les anti-européens (essentiellement composés de partis populistes) se réjouissent de la défaite des partisans du maintien de la Grande-Bretagne dans le cercle de l’Union. Et si, finalement, cette sortie à laquelle personne ne s’attendait réellement tout en la redoutant un peu malgré tout, était, sinon une bonne nouvelle, du moins un électrochoc aux vertus salvatrices. Une explication s’impose. Depuis des années, l’Union européenne s’éloigne de ses citoyens qui lui reprochent son inertie, son manque de transparence, sa complexité et autres maux qui ont fait de l’Union, pour certains en tous cas, l’ennemi à abattre. Pourquoi ne pas alors saisir le Brexit (qui appartient désormais à l’Histoire) comme l’opportunité de rappeler les fondements de l’Union européenne, ces principes et ses objectifs. Bref rappeler ce pour quoi elle a été construite, comment elle a été et qu’elle était la situation du continent il y a soixante ans.

Caprice de pays riche ?

Cet effort aurait des conséquences doubles : permettre aux citoyens de renouer avec les origines de l’Union et d’en appréhender les buts et les avantages qu’elle nous a permis d’acquérir ; permettre aux responsables politiques en charge de conduire les affaires européennes de s’écarter du tout-économique qu’est devenue l’Union au détriment de ceux qui la compose : nous tous. Pour employer une métaphore sportive dont on excusera la licence : revenir au fondamentaux est essentiel pour développer et produire un jeu efficace et pragmatique. Ensuite, pourquoi céder à la panique devant ce Brexit ? Soyons honnêtes un instant. Les Britanniques, exception faite des Ecossais (riches de pétrole en Mer du Nord ce qui n’est pas totalement inintéressant non plus pour l’Union si l’Ecosse persistait dans ses velléités à rester au sein de l’Europe), n’ont jamais réellement joué le jeu de la solidarité européenne. Ceux qui ont voté oui au maintien dans l’Union l’on fait après que David Cameron a obtenu de Bruxelles un statut spécial pour la Grande-Bretagne et sans que ne soit remis en cause le traité de Lisbonne. Qu’auraient-ils voté si le Premier ministre n’avait pas obtenu ce statut spécial auquel il s’accrochait pour défendre le Oui ? Caprice de pays riche diraient certains ! Donc pourquoi céder à la panique ? Franchement, il n’y a, en y regardant de plus près, que des questions économiques qui entrent en ligne de compte. De l’économie encore ! Mais c’est bien ce que reprochent les Européens à Bruxelles : N’être obnubilée que par l’économie. Les bourses vont s’effondrer quelques temps, Livre Sterling et Euro seront ballottées mais pour l’essentiel, les axes commerciaux perdureront, sous différentes formes certes mais ils perdureront. Car la Grande-Bretagne a plus besoin de l’Union européenne que l’inverse et que la liberté retrouvée des Britanniques autorise ces derniers à composer leurs propres partitions mais permet aussi aux autres pays de l’Union de composer celle qui leur chante à l’endroit des Britanniques. Passée la question économique, attardons-nous sur l’Union européenne en tant que telle. Cette sortie ne serait-elle pas paradoxalement, une forme de bonne santé ? Nous l’oublions car bercés tous les jours par les avantages qu’elle nous procure (paix, stabilité sociale, progrès technique, monnaie unique,…) mais l’Union européenne et avant elle la CEE, sont encore très jeunes au regard de l’Histoire.

Jeunesse et avatar

Le 25 mars 2017, nous fêterons les soixante ans des traités de Rome qui fondèrent la CEE. A peine soixante ans ! Et lorsque l’on regarde les acquis que l’Europe politique nous a permis d’obtenir en si peu de temps, il serait exagéré de jeter le tout aux orties. Bonne santé disions-nous ? Pourquoi ? Parce que l’Union européenne, comme tout ensemble de ce type, traverse avec ce Brexit, une forme de crise de croissance. Comme un enfant qui soudainement jaillit de sa boîte pour devenir un adolescent : chaussures, chemises et pantalons sont devenus trop étroits.Pourquoi ne pas voir la sortie de la Grande-Bretagne sinon comme une chance, mais comme un avatar à une construction encore très jeune et qui cherche ses marques dans un monde en mutation. L’objet n’est pas de savoir si les Britanniques ont raison de sortir. Ils se sentent majoritairement mal à l’aise dans l’Union telle qu’elle est aujourd’hui. Raison ou tort, ils lancent à Bruxelles un avertissement clair qui ne remet pas en cause la construction européenne mais la direction qu’elle a prise. D’autres le pensent mais n’iront pas jusqu’à la sortie. L’effet domino ne se produira pas car l’Union apporte finalement plus qu’elle n’enlève et la sortie des Britanniques de l’Union est aussi liée à des questions de politiques intérieures non résolues par David Cameron. Néanmoins, cette crise de croissance, qui met aussi en évidence combien l’espace européen est un espace de dialogue et de démocratie (le Brexit prouve aussi que les peuples peuvent pleinement s’exprimer désavouant ainsi ceux qui accusaient l’Union d’une forme de despotisme), ne doit pas être vécue comme une insulte ou un chaos annoncé mais comme la nécessaire obligation de revêtir l’Union européenne de nouveaux habits…Au risque de la voir à terme finir toute nue !

La victoire qui cache l’autre défaite

Virginia Raggi.jpgLa victoire de Virginia Raggi aux élections municipales romaines traduit les limites du discours social démocrate jugé insuffisant dans un univers ultra-libéral.

La nouvelle louve de Rome, c’est elle : Virginia Raggi, avocate de 37 ans qui désormais dirigera la capitale italienne. Et la victoire de la brune transalpine, membre éminent et actif du mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo, ancien humoriste qui a perdu tout sens de la dérision depuis qu’il est entré en politique, n’est pas à prendre comme un événement secondaire tant à l’échelle de la politique italienne qu’européenne et, en l’état française. Pourquoi ? La France et l’Italie, pays ô combien similaires en terme d’économie, de structures sociales, de collusions historiques (et bien d’autres choses dont la liste serait trop longue à énumérer), sont ainsi l’une et l’autre amenées à s’interroger sur la victoire plus que nette (67,2% des voix) de Virginia Raggi sur son adversaire de centre gauche, soutenu par Matteo Renzi, le Président du Conseil, car celle-ci révèle l’existence de deux gauches au sein même de l’échiquier politique. En Italie, Beppe Grillo, a su fédérer autour de lui un ensemble, disparate ou pas mais assez cohérent en définitive, de sympathisants et militants de gauche déçus ou frustrés par la politique gouvernementale de Matteo Renzi.

Rupture

Et sa force aura été non seulement de ferrailler contre le Président du Conseil mais aussi de lui enlever deux villes, et non des moindres, Rome et Turin. Si de manière générale, la gauche italienne reste bien implantée dans les grandes villes de la péninsule, la réalité est là : 5 Etoiles est présent sur le terrain et capable de remporter des élections lourdes et d’en assumer le sens politique. Et Beppe Grillo de ne pas s’arrêter là. Les intentions de l’homme dépassent certainement les frontières de Rome ou Turin. Mais il s’agit là d’une autre aventure. Pour autant, il n’est pas inutile, comme avancé précédemment, de dresser un comparatif avec la France. Premier élément de comparaison : le mouvement 5 Etoiles, parti contestataire de gauche, a su faire vaciller le pouvoir de Matteo Renzi qui incarne une forme transalpine de social démocratie que nos frondeurs réunis à l’Assemblée Nationale sous la bannière anti-Hollande pourraient, à des fins tactiques et électives, imiter. Reste à fédérer autour de soi un ensemble assez lourd pour faire trembler les fondations en place. Le second élément est que les membres de 5 Etoiles n’ont pas hésité à rompre avec le Parti démocrate italien, rupture que les frondeurs n’oseraient imaginer ou bien de manière secrète sans jamais en franchir le pas. D’aucuns diraient que la Parti de Gauche ressemble au mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo mais la similitude s’arrête au discours car le parti cher à Jean-Luc Mélenchon n’est pas parvenu à enlever une grande ville française. Ensuite, la victoire de Virginia Raggi prouve aussi que la doxa sociale démocrate défendue comme alternative au libéralisme sauvage n’a plus nécessairement d’écho car jugée comme trop conciliante, voire trop accommodante avec le système capitaliste actuel.

Malaise politique

Les compromis concédés, appréhendés comme inacceptables par la gauche dite extrême (ainsi considérée car en désaccord avec la gauche dit de gouvernement ou de centre gauche), semble désormais écoeurer une portion croissante de l’électorat qu’il soit italien ou français, même si dans l’Hexagone l’essai semble difficile à transformer dans les urnes. Tout cela ne saurait cependant occulter le malaise politique qui hante les deux pays, expression d’une fatigue et d’une lassitude générale à l’endroit des partis politiques qui animent l’échiquier depuis des années. Est-ce à dire que la victoire de Virginia Raggi marque en Italie le début d’une nouvelle ère ? Seuls les politologues transalpins sauraient réellement le dire, d’autant que s’agrègent à cette victoire des éléments propres à la politique italienne et romaine en particulier. Mais une chose est certaine : Beppe Grillo a su faire venir à lui la frange croissante des mécontents. En France, c’est le Front National qui s’est adjugé ce rôle. Le discours n’est pas le même et les ambitions non plus…

Une autre idée de la République ?

640px-Place_de_la_République_-_MarianneL’assassinat des deux agents de la force publique a déchaîné les passions. Mais en marge de l’agression portée à la République, se pose aussi la question de l’image du régime auprès des Français. Problématique qui n’est pas étrangère au débat général sur le terrorisme.

Il fallait s’y attendre. La tuerie d’Orlando, en Floride, et le double assassinat des agents de la force publique à Magnanville ont tous deux déchaîné propos et polémiques tapageurs, avalanche de pathos et réactions en tous genres qui toutes s’indignaient, et à raison, des outrages commis à l’endroit de citoyens lambdas (fussent-ils agents des forces de l’ordre, ils n’en restent pas moins des citoyens) et de régimes politiques visés. L’émotion est grande particulièrement en France où, une fois encore la République, par ses premiers représentants, est touchée et blessée. Les causes de ces agressions à répétition sont connues et identifiées, inutile donc d’y revenir même s’il convient de les garder à l’esprit. Mais s’attarder sur le degré d’émotion qu’elles suscitent n’est pas inintéressant. Pourquoi ? Les agresseurs (ici l’unique agresseur ayant prêté allégeance à l’Etat islamique), savent que toute atteinte portée au régime républicain sera vécue en France comme un véritable drame national. Et c’est peut-être d’ailleurs là une de nos faiblesses que ces hommes et femmes fanatisés savent exploiter avec une certaine habileté teintée d’un cynisme macabre.

Dieu et la République

Plus précisément, les Français sont tellement attachés à leur modèle républicain perçu comme unique et exemplaire que toute attaque portée est vécue comme une agression personnelle voire physique. Là aussi, réside-t-il peut-être une faiblesse que ces fanatiques exploitent. Croire que notre modèle républicain est le seul qui vaille tend à occulter de manière un peu méprisante et condescendante les autres régimes politiques à la surface du globe qui pour certains subissent au quotidien les agressions sanglantes de l’Etat islamique sans que quiconque s’en émeuve plus que cela. Les Français, qui ont remplacé Dieu par l’Etat républicain, autre forme de croyance dévote, tendent ainsi à considérer que les violences commises à l’endroit de leur régime sont des outrages commis contre le Régime par excellence. Pour résumer : la République ou le chaos. Il y a aussi dans cette attitude, empreinte de quelques relents colonialistes, la marque d’une forme de crise de la République qui ne se vivrait que par symboles comme la Guerre de 14-18 se vit par ses Monuments aux morts. Les policiers assassinés, qui représentent la dite République, sont, d’une certaine manière, des symboles républicains comme le sont les bustes de Marianne, le drapeau tricolore, la Marseillaise ou le triptyque Liberté-Egalité-Fraternité. Les Français en sont venus à vivre la République non comme un cadre législatif porteur de lois et de devoirs mais comme une succession de symboles qui, salis, déchaînent passions et humeurs. Pourtant, l’Histoire le montre, la République a été blessée et attaquée en de biens autres occasions sans que ces agressions soient vécues aussi charnellement. Est-ce le sang versé, la douleur des familles et la perte de deux citoyens (et d’autres avant eux), exemplaires au regard de leur fonction, qui suscitent tant d’émotion ou l’idée que notre régime jugé parfait par beaucoup (en dépit de nombreux débats qui l’agitent) ait pu être bafoué ? Certainement les deux.

Admiration et haine

Le terrorisme, à éradiquer au plus tôt, n’est pas le seul ennemi de la République, loin s’en faut. Mais nous ne pourrons pas nous affranchir dans les années à venir d’une réflexion sur l’idée républicaine et sur sa pertinence car la République n’est pas un lieu de mémoire sacré inamovible, un dogme intangible. Il n’est pas question de la jeter aux orties mais d’accepter l’idée que notre modèle suscite certes de l’admiration mais aussi de la haine. Et à nous de comprendre pourquoi ce rejet de la République croît au point de pousser certains à s’en prendre à elle. Premier travail qui sera suivi d’un second, lié au premier naturellement : comprendre notre République, de ne plus la percevoir comme le régime parfait absolu, mais comme un régime parmi d’autre, de nous défaire de ce complexe de supériorité qui nous aveugle, en faisant évoluer l’idée républicaine avec son temps. Troisième étape, et non des moindres, ne plus vivre la République comme une succession de symboles. Le quotidien de chacun y pousse, il faut en convenir, mais doit-il nous empêcher de nous interroger sur ce que nous attendons de la République et surtout sur ce qu’elle doit incarner ?