N’avoir d’yeux que pour Pékin

Le conflit ukrainien, tout en redessinant les lignes de fractures et les équilibres diplomatiques européens, tend aussi à réévaluer la place de la Chine dans le processus de mondialisation ainsi que dans les espaces géopolitiques globaux. Explications.

Alors que durant les premiers jours de la guerre en Ukraine, les regards se sont tournés vers Moscou, espérant un signe d’apaisement, c’est désormais vers Pékin que se tourne l’attention de toutes les parties prenantes du conflit. Et dire que la résolution de la crise, déclenchée par Vladimir Poutine, de plus en plus isolé, se jouera dans la capitale chinoise est un euphémisme tant le poids politique et surtout économique de la Chine pèse lourd sur les relations internationales et plus précisément leur nature. L’enjeu pour Pékin est on ne peut plus clair. Si la Russie de Vladimir Poutine pouvait, à la rigueur et pendant un temps endosser les sanctions économiques décidées par l’Union Européenne et l’ensemble des nations occidentales, la Chine est bien trop impliquée dans le processus de mondialisation pour se permette une quelconque brouille avec l’Europe ou l’Amérique du Nord. Soucieuse de développer ses relations commerciales avec l’Europe via les nouvelles routes de la soie qui traverseront l’Europe orientale dont l’Ukraine (geoconfluences.ens-lyon.fr : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/routes-de-la-soie), la Chine ne peut s’autoriser un soutien à la Russie qui ne manquerait pas de heurter, voire plus, ses partenaires européens. Situation identique avec les Etats-Unis, partenaire commercial de premier rang pour un pays désireux de satisfaire une classe moyenne en pleine éclosion et avide de progrès social tout en faisant oublier aux Occidentaux la question Ouïghours par des relations commerciales fructueuses.

Chaos contre continuité

L’heure des choix a sonné pour l’Empire du Milieu car la Chine, et sa culture millénaire, abhorre le chaos et la rupture préférant la négociation et la continuité de relations paisibles dans lesquelles toutes les parties sont satisfaites. Il est cependant vrai que la Chine se retrouve dans une situation des plus inconfortables : soutenir la Russie lui assure la paix avec un voisin longtemps turbulent mais qui est aujourd’hui un de ses fournisseurs de gaz et de pétrole attitré au risque de rompre de manière indirecte ou directe les relations commerciales avec les Européens et les Nord-Américains ; s’abstenir de tout soutien, ce qui en terme diplomatique revient à soutenir les Occidentaux, c’est garantir son avenir économique pour de longues décennies au risque de relancer les rancoeurs apaisées avec la Russie. Le conflit ukrainien, qui a bouleversé la géopolitique européenne en remodelant les lignes de fractures Est-Ouest et en déplaçant les centres de gravité propres à équilibrer les espaces de tensions diplomatiques, est aussi en train de perturber les choix et les orientations de la Chine, à l’aise dans l’ambiguïté de positions toujours à même de servir ses intérêts.

Indo-Pacifique et équilibrisme

Sauf que la situation actuelle, dictée par la brutalité d’une décision unilatérale, ici celle de la Russie, impose une prise de position sinon radicale du moins franche dans ses fondements. Peu coutumière du fait, répétons-le, peu encline à la rupture, la Chine sait que tout soutien officiel à la Russie hypothéquerait ses ambitions de domination de la zone Indo-Pacifique en poussant les Etats-Unis à plus d’activisme dans la région concernée. Parallèlement, la question Ouïghours, que les Occidentaux ignorent à dessein afin de ne pas froisser le géant chinois, pourrait soudainement faire éruption dans les relations diplomatiques tout comme le cas Taïwan, pour l’heure passé sous silence. Enfin, une prise de position directe, aurait pour conséquence d’entraver sérieusement, comme décrit précédemment, les relations économiques et commerciales entre Asie et Occident, (lemondepolitique.fr : https://www.lemondepolitique.fr/cours/) conséquence que Pékin ne souhaite en aucun cas affronter. Ainsi, ce numéro d’équilibrisme risqué, qui ne pourra avoir qu’un temps, est peut-être le dernier avatar d’une politique chinoise placée sous le sceau de l’ambivalence, Pékin ne pouvant plus s’offrir le luxe de jouer les géants capricieux dans un monde en recomposition.

Entre cynisme et hypocrisie

Si la crise ukrainienne bouleverse l’équilibre géopolitique européen et tétanise un Occident sidéré, il renvoie aussi celui-ci à ses errances et ses approximations à l’égard de la Russie. Autant de failles que Vladimir Poutine a su exploiter avec cynisme.

Bien que ralentie par l’héroïsme des forces régulières et par celui de la résistance ukrainienne, l’avancée de l’armée russe apparaît au fil des heures comme des plus inquiétantes. Si l’aspect militaire est naturellement celui qui frappe le plus, la dimension humaine, avec le sort réservé aux populations civiles est aussi une source de préoccupations majeure. (lemonde.fr : https://www.lemonde.fr/international/article/2022/03/06) Pourtant, parallèlement à cette agression, qui défie les lois de l’entendement dans un contexte géopolitique marqué par la dissuasion nucléaire, émerge une autre réalité, d’essence politique, à même d’interroger les sociétés démocratiques contemporaines actuelles. L’invasion de l’Ukraine par la Russie renvoie ainsi les démocraties occidentales, Etats-Unis compris, à leurs errances, et par certains aspects, à leur vanité. Longtemps convaincus que la démocratie était un bien politique précieux, voire sacrée, nombre de pays régis par ce système ont, volontairement ou involontairement, ignoré, ou traité parfois avec condescendance, les régimes autoritaires ou dictatoriaux, préférant souvent, de manière hypocrite, composer avec eux au prétexte d’intérêts économiques présentés comme supérieurs. L’exemple du gaz russe en est le parfait exemple.

Seul prix à payer ?

Confrontés à une réalité visant à nier l’existence d’une Ukraine démocratique, ces mêmes nations occidentales, à juste titre blessées et outrées au regard des principes qu’elles défendent, sont désormais dans l’obligation de mettre en œuvre tous les moyens disponibles pour protéger un pays agressé. En appliquant tout un ensemble de mesures économiques sensé affaiblir la Russie, le bloc occidental espère donc faire plier Poutine dès lors poussé à retirer ses forces d’Ukraine car tiraillé par les conséquences financières et monétaires de son acte belliqueux. La question qui se pose alors est de savoir si ces mesures suffiront à infléchir sa position ? Ces mesures seront-elles le seul prix à payer ? Il appartiendra à chacun de répondre à cette question mais une autre réalité, plus matérielle celle-ci, s’impose. La force militaire de la Russie de Vladimir Poutine qui commande la deuxième armée la plus puissante au monde impressionne et renvoie les armées du bloc occidental, hors Etats-Unis, à un constat simple : même associées, les différentes forces européennes ne pourraient rivaliser avec l’armée russe tant en hommes qu’en matériel. Et que dire de l’armada nucléaire qui surpasse en nombre celle des Européens de l’Ouest. En 2018, la Russie possédait 2000 armées stratégiques déployées, quand la France et le Royaume-Uni, associées, en possédaient 450. Ainsi, l’avancée des forces russes dans l’Ukraine dévastée semble presque inéluctable sauf si dans un élan aux conséquences impossibles à imaginer, l’Europe et les Etats-Unis décidaient d’une réponse armée, peut-être seule option à même d’entraver la marche de Poutine. Si rien n’atteste que l’Ukraine sera son seul objectif, les nations européennes sont aujourd’hui averties : Lorsque Poutine veut, Moscou prend.

Déflagration

Engager un conflit armé avec la Russie sur le sol ukrainien relèverait d’une déflagration politique, humaine et diplomatique telle que l’on en a pas vu depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais qui en Europe de l’Ouest, et plus largement en Occident, souhaite en arriver à cette extrémité ? Si manifestations et élans de solidarité se multiplient en faveur de l’Ukraine, qui est aujourd’hui prêt à militairement s’engager, c’est-à-dire sur le sol ukrainien, aux côtés de la nation du président Zelinsky ? Mourir pour Kiev n’est pas manifester pour Kiev. In fine, le conflit ukrainien a mis en exergue toutes les contradictions de nos démocraties, toutes ses approximations et ses reniements face à un régime qui emprisonne ses opposants, qui assassine des journalistes et décapite des démocraties libres et souveraines. (lefigaro.fr : https://www.lefigaro.fr/vox/societe) Vladimir Poutine, fin stratège, a su manipuler et se jouer, avec tout le cynisme qu’on lui connaît, de ces errements et de ces failles, de ces divisions et de ces contradictions, à même de pousser les Occidentaux dans l’inertie d’un questionnement sans fin : faut-il intervenir militairement en Ukraine ? Et dans l’attente d’une réponse qui tarde à venir, l’Ukraine sombre chaque jour dans le chaos. Et nombre de d’Occidentaux de nourrir le secret espoir que la population russe, excédée par les conséquences économiques liées à l’invasion, se retourne et se révolte contre Vladimir Poutine.

Les mots du lendemain

L’escalade diplomatique et militaire engagée par Vladimir Poutine traduit tout le mépris de l’homme pour les principes démocratiques défendus par l’Occident mais pousse aussi à s’interroger sur la nature des relations qu’il conviendra d’entretenir avec lui à l’avenir.

En annonçant mettre en alerte la force de dissuasion, qui comprend une composante nucléaire, Vladimir Poutine ouvre la voie à un nouveau discours sans ambiguïté. Lui qui dans une rhétorique paranoïaque s’en prend physiquement à l’Ukraine, puis à l’OTAN, aux Etats-Unis et à l’ensemble du bloc occidental pour justifier son action militaire, pose désormais la question essentielle des relations que l’Occident devra entretenir à l’avenir avec sa personne. Et ne nous y trompons pas. Déjà complexes et compliquées, les relations avec Vladimir Poutine seront, une fois le conflit achevé, et il est à souhaiter que cela soit dans les meilleurs délais et quelle qu’en soit l’issue, rendues quasiment impossibles. Plusieurs raisons l’expliquent. Ainsi, si le conflit avec l’Ukraine se soldait par une victoire ukrainienne, l’agressivité de Poutine n’en serait certainement que décuplée et pousserait les relations internationales dans des limites qui frôleraient, si elles ne le franchissent pas, l’impensable. Si le conflit ukrainien se soldait par une victoire de la Russie, il est fort probable que l’appétit de Poutine ne se limiterait pas à la seule Ukraine. Affirmer que le monde est aujourd’hui embarqué dans une crise majeure qui met en péril la paix de la planète n’est en rien exagérée. Les relations diplomatiques actuelles, où se mêlent intérêts économiques aigus et volonté de puissance, offrent un terreau favorable à ce scénario catastrophe. Si Vladimir Poutine vit dans l’espoir de reconstituer l’ancien empire russe, celui qui prévalait au XIXème siècle, fruit des conquêtes tsaristes, la Chine entretient elle aussi l’idée, via l’annexion un jour prochain de Taiwan, de faire renaître l’empire du Milieu, pierre angulaire de l’Asie passée. Et que dire de la Turquie d’Erdogan, prit dans le fantasme de la renaissance de l’Empire Ottoman.

Frustration et succès démocratique

Quid donc des relations à venir avec Vladimir Poutine ? Teintées de chantage permanent, de tensions récurrentes et de concessions territoriales, le tout placé sous le sceau de dissuasion nucléaire à même de paralyser toute décision ou, au contraire, faite de fermeté appuyée par un dispositif militaire équivalent qui renverrait Russie et Occident aux plus grandes heures de la Guerre Froide ? Sauf que si la Guerre Froide résultait d’une opposition politique, celle-ci n’était pas empreinte de détestation mutuelle. Ce qui différencie la Guerre Froide de la situation actuelle est le profond mépris, voire plus, que Vladimir Poutine nourrit à l’endroit du monde occidental. Dans un délire, le mot n’est pas erroné, qui lui est propre Vladimir Poutine déverse un torrent de frustration contre un Occident jugé à l’origine de tous les maux de la Russie contemporaine. Le succès démocratique des anciens pays satellites de l’URSS, excepté la Hongrie, heurte un individu convaincu que l’autoritarisme est la seule matrice sociale possible pour administrer un Etat. Comment alors envisager un discours serein et équilibré avec un tel individu ? La réponse réside certainement dans la question. En mobilisant le dispositif de dissuasion au prétexte que les sanctions atteignant son tissu économique et financier prises à son endroit sont illégitimes, Vladimir Poutine espère faire fléchir des Occidentaux jugés faibles et apathiques, voire désinvoltes pendant près de trente ans de relations diplomatiques avec la Russie.

Une bête acculée

Autre aspect des relations à venir, la nécessité qui s’imposera de réintégrer la Russie dans le champ de la sécurité en Europe et dans le monde en général. Les négociations entamées avec Emmanuel Macron puis l’accord de Joe Biden d’organiser une rencontre sur le sujet allaient dans le sens de cette réintégration. En forçant les frontières de l’Ukraine, en bafouant le droit international qui reconnaît à chaque Etat de consentir aux alliances qui lui sied, Vladimir Poutine a balayé ces efforts, préférant une reconnaissance par la force que par la négociation. Comment donc à nouveau entamer un processus de négociations alors que se ferment une à une les portes des Etats qui étaient prêts à échanger. Devenu un paria mondial, ne pouvant compter que du bout des doigts sur la Chine, elle-même préoccupée par la sauvegarde de la confiance de ses alliées économiques que sont les Etats-Unis et l’Europe occidentale, Vladimir Poutine est sur le point de se retrouver seul contre le monde entier. Alors, d’aucuns d’espérer une réaction interne, une révolution russe 2.0 qui exclurait Poutine du jeu politique national…Mais y a-t-il en Russie l’espace et la volonté pour ? Si c’est le cas, la lutte sera longue et douloureuse car déjà banni de la communauté internationale, Poutine pourrait se révéler monstrueusement diabolique. Car il n’y a rien de pire qu’une bête acculée… !

Quand Wagner fait chanter l’Europe

L’annonce du retrait des forces françaises du Mali dans le cadre de l’opération Barkhane ouvre la voie à la progression du groupe Wagner, entité paramilitaire russe, prompte à endosser le costume de rempart contre le terrorisme sahélien. Au grand dam des Européens ?

Si les prochaines semaines, vraisemblablement les prochains jours, devraient, la prudence s’impose, voir les forces russes stationnées à proximité de la frontière ukrainienne retourner dans leurs bases d’origine, ce retrait ne marquerait pas pour autant l’arrêt de l’influence et de la pression russes. Conscient des enjeux stratégiques en Europe orientale, d’où l’actuelle situation, Vladimir Poutine sait aussi que le jeu diplomatique visant à conférer à la Russie la place dans le concert des nations que lui estime juste ne se borne pas à la présence de forces militaires sur la seule Europe mais sur d’autres continents. Implantée depuis plusieurs mois en Afrique de l’Ouest, habituellement aire d’influence de la France, la force Wagner, composée de militaires russes officiellement détachés de Moscou, tend à s’imposer comme le recours sécuritaire recherché par certains pays de la zone, en particulier le Mali. Secoué en 2020 et 2021 par deux coups d’État qui ont mis au pouvoir une junte militaire peu amène avec les forces françaises de l’opération Barkhane initiée en 2013 par François Hollande puis relayée par la force Takuba créée en 2020 par Emmanuel Macron, le Mali cherche désormais ouvertement à se défaire de la présence de l’ancienne puissance colonisatrice jugée encombrante et source de maux. (lemonde.fr : https://www.lemonde.fr/afrique/article/)

Concurrent et omniprésence

Cette position qui a précipité et acté la fin de l’opération Barkhane n’est pas pour déplaire à Moscou qui se retrouve ainsi implantée dans un pays et une région sensibles sans concurrent réel. L’opportunité d’asseoir la réputation de la Russie comme rempart au terrorisme djihadiste qui gangrène le Sahel pourrait donc être saisie sans coup férir par une Russie trop heureuse de jouer un rôle diplomatique tacite au sein d’un continent progressivement placé sous la férule de Pékin. Dans ce jeu de billard à trois bandes où s’affrontent à fleurets mouchetés Russie, Chine et France pour le contrôle du Sahel mais pour des motifs différents, la question de l’influence reste centrale. Si la Russie, via la force Wagner, (Tv5monde.com : https://information.tv5monde.com/video/) cherche à étendre l’aura de la Russie en Afrique afin de donner à Moscou un poids diplomatique plus lourd sur la scène internationale, la Chine y accroît elle sa présence à des fins essentiellement économiques elles aussi liées de manière sous-jacente à des motifs diplomatiques. Quant à la France, les motifs de sa présence au Mali et au Sahel en général étaient avant tout liés à la lutte contre la menace terroriste islamiste, la zone étant réputée pour abriter de nombreux individus aux intentions malveillantes. Ainsi, en déplaçant quelques troupes stationnées sur les bords de la frontière ukrainienne, Vladimir Poutine donne-t-il des gages de bonnes volontés sur le théâtre européen tout en regagnant espace et influence sur autre terrain miné, ici le Mali.

Dirigeant inspiré et Hydre de Lerne

En se plaçant au centre du jeu diplomatique mondial, déplaçant le centre de gravité de l’axe Washington / Pékin vers Moscou, en s’activant sur des zones périphériques aux enjeux stratégiques, Vladimir Poutine cherche à se présenter comme un dirigeant inspiré et conciliant en desserrant l’étau ukrainien tout en endossant le rôle de rempart contre le terroriste sahélien. Ce qui revêt tous les aspects d’une manoeuvre tactique à grande échelle peut aussi être analysé à travers le prisme de la circonstance heureuse : comprenant que le bourbier ukrainien revêtait plus de risques que d’avantages, Vladimir Poutine a peut-être opté pour une autre partition diplomatique à jouer articulée autour de l’Afrique, moins exposée géographiquement pour la Russie. Une certitude semble pour autant aujourd’hui s’imposer : l’homme du Kremlin, tout aussi vilipendé, honni ou détesté qu’il soit s’avère in fine un redoutable adversaire diplomatique, véritable Hydre de Lerne, que rien ne laisse trembler lorsqu’il s’agit de donner à la Russie la place que celui-ci entend lui attribuer.

La crise du Président

Si la crise ukrainienne semble encore loin d’une résolution à même de satisfaire tous les acteurs engagés, celle-ci s’offre en qualité de promontoire presque bienvenu à Emmanuel Macron qui peut y voir nombre d’avantages tant sur le plan intérieur que sur le plan extérieur. Explications.

En décidant d’aller à la rencontre de Vladimir Poutine afin de tenter de désamorcer la crise ukrainienne, le président de la République Emmanuel Macron a tenté, consciemment ou inconsciemment, d’atteindre quatre objectifs qui allient politique intérieure et politique extérieure. La pari, risqué, au moins pour le volet de la politique extérieure, ne pourra être jugé gagné que dans quelques mois, si le chef de l’État russe commence à retirer ses troupes stationnées à la frontière ukrainienne. (lacroix.com : https://www.la-croix.com/Debats/) Pour autant, le premier objectif qu’a vraisemblablement tenté d’atteindre le président française est de s’imposer, en France comme à l’étranger, comme un chef d’État influent, soucieux de l’équilibre des forces en Europe et garant de la sécurité de celle-ci. Dans une posture mitterrando-gaullienne, Emmanuel Macron a donc essayé de donner sens à son action internationale en se présentant comme un relais diplomatique majeur, presque unique, ce qui en période de campagne électorale présidentielle est toujours opportun.

Allemagne et Union européenne

Et de toucher ici le second objectif, à savoir celui de s’imposer au sein de l’Union européenne comme le chef de file de pays angoissés par les gesticulations guerrières de la Russie. En prenant à son compte les préoccupations continentales, damant ainsi le pion à l’Allemagne, puissant partenaire, souvent privilégié des Etats-Unis dans la résolution de crises diplomatiques en Europe, Emmanuel Macron s’est de fait octroyé le rôle longtemps dévolu à Angela Merkel, l’ex-chancelière allemande. Celle-ci partie, le président français a désormais le champ libre pour endosser le rôle informel de premier chef d’État européen tant dans le processus de construction européenne à venir que dans la résolution de la crise en cours. Troisième objectif, et non des moindres, donner par son action sa place à l’Union européenne dans la résolution du conflit potentiel. Longtemps dénigrée pour son immobilisme, sa faiblesse et son incapacité globale à faire face à des crises locales ou internationales sans l’aide des Etats-Unis, l’Europe politique trouve ici, et le président français avec elle, l’opportunité de s’imposer comme le premier acteur de la sécurité du continent, à raison dans la mesure où la crise actuelle se joue sur le continent européen.

Partenaire et cristallisation

Dernier élément, la possibilité pour Emmanuel Macron, sous couvert d’action guidée par la sécurité de continent, de devancer, voire remplacer, les Etats-Unis, en qualité de partenaire de négociations. La Russie, qui avait donné le sentiment de ne vouloir traiter qu’avec Washington, a trouvé dans Emmanuel Macron un diplomate auquel elle ne s’attendait pas, tout comme les Etats-Unis (lefigaro.fr : https://www.lefigaro.fr/international/). Par là même, le président français, qui n’a pas oublié le contrat des sous-marins australiens raflé par les Etats-Unis via le traité Aukus alliant le Royaume-Uni, l’Australie et les Etats-Unis pour le contrôle de l’Asie-Pacifique (pourtant si loin du Donbass), cherche ainsi par la crise ukrainienne à aussi faire valoir la voix de la France en présentant cette dernière comme un acteur clef des relations internationales. Loin de se résoudre dans les jours qui viennent, la crise ukrainienne semble pourtant rebattre les cartes de la géopolitique mondiale en cristallisant la Russie comme source d’interrogations au regard de ses intentions futures, en donnant à l’Union européenne un potentiel embryon d’existence diplomatique et en renvoyant les Etats-Unis comme acteur de circonstance car inclus dans le traité de l’OTAN via lequel ces derniers peuvent encore se prévaloir d’une certaine influence sur la Russie.

Echec et…échec à Moscou

Confronté à une escalade militaire et diplomatique qu’il n’avait pas nécessairement envisagé, Vladimir Poutine, se sait désormais pris dans un engrenage dont il ne sortira pas vainqueur. Explications.

Dire que la tension monte entre la Russie et les puissances occidentales, Etats-Unis en tête, est un euphémisme. Ainsi, avec l’annonce du déploiement de 3000 militaires en soutien de l’OTAN en Europe de l’Est, Washington et Joe Biden posent-ils les bases d’un rapport de force amené à s’élever plus encore si Moscou répondait à ce déploiement par de nouvelles arrivées de troupes sur la frontières russo-ukrainienne. (lemonde.fr :https://www.lemonde.fr/international/article/2022/02/02/) La question qui émerge désormais, des plus légitimes, est donc de savoir quand la Russie franchira-t-elle le Rubicon diplomatique au risque de s’exposer aux gémonies de la communauté internationale ? Et l’hubris de Vladimir Poutine sera-t-il dompté par le réalisme pragmatique des Occidentaux ? Voilà aussi une interrogation pleine de sens. Or, le chef du Kremlin sait que pour exister à l’échelle mondiale et sur la scène internationale, la Russie a besoin de dépasser son statut de simple producteur de gaz et de pétrole. Et c’est d’ailleurs là que se trouve l’origine de l’agitation qui prévaut depuis le mois de novembre dernier sur la frontière ukrainienne, agitation ne servant finalement qu’à attester du poids militaire et diplomatique d’un pays marginalisé.

Réaction en chaîne et temporisation

Si l’Ukraine reste un objectif majeur pour Vladimir Poutine, arguant du fait que celle-ci s’inscrit de plain pied dans l’identité russe (bien que martyrisée par Staline entre 1932 et 1933), combattant l’idée que celle-ci puisse intégrer l’OTAN au risque de ramener le camp occidental à ses frontières, il apparaît aussi que toute tentative d’invasion de l’Ukraine se solderait par une réaction en chaîne dont Vladimir Poutine connaît les effets immédiats ou à moyens termes. Pourtant, pour pouvoir se targuer de cette légitimité internationale et enfin profiter des effets de la mondialisation dont la Russie à jusqu’alors été privée, pour enfin exister diplomatiquement, politiquement et économiquement Vladimir Poutine sait que l’invasion de l’Ukraine est essentielle pour la Russie. Pourtant, pris à son propre piège, dénonçant à des fins de victimisation l’hystérie de l’Occident devant les manœuvres russes à la frontière russo-ukrainienne, avançant l’idée que les Occidentaux n’ont pas compris les inquiétudes russes, ce à quoi rien ne les obligeait ceci dit, Vladimir Poutine joue désormais le jeu d’une forme de temporisation qui lui permet surtout à terme de ne pas perdre la partie d’échec engagée, espérant secrètement un match nul synonyme de statu quo (lefigaro.fr : https://www.lefigaro.fr/international/le-poker-de-poutine-face-a-l-occident-20220130). Conscient que l’invasion de l’Ukraine déchaînerait les foudres occidentales sur la Russie fragilisant possiblement sa position de chef de l’État russe, Vladimir Poutine appelle d’une demie-voix à une résolution pacifique en tous cas dialoguée.

Manipulation et fiasco

Sous-estimant la méfiance des Etats-Unis à l’endroit de la Russie et leur intérêt pour les frontières orientales de l’une de leur zone d’influence qu’est l’Europe occidentale, Vladimir Poutine ne pensait certainement pas que ses velléités à l’endroit de l’Ukraine provoqueraient une telle réaction. L’ancien espion du KGB, pourtant si habile dans les procédés de manipulation, a fait preuve d’un manque évident, consciemment ou inconsciemment, de discrétion dans ses manoeuvres visant à annexer l’Ukraine. L’analyse biaisée, voire obsolète, qui a été la sienne, considérant que l’Ukraine, trop éloignée des préoccupations des Etats-Unis se complaisant dans une forme d’isolationnisme non-dit, ne susciterait aucun intérêt de Washington, tout au plus une protestation de pure forme, s’est avérée fausse. Joe Biden, qui a dû en août dernier assumer le fiasco de l’évacuation des troupes et ressortissants américains en Afghanistan, sait aussi que les élections de mi-mandat à venir en 2022 pourraient être influencées par le résultat diplomatique de la crise ukrainienne, fut elle menée sous l’égide de l’OTAN. Pour avoir ainsi mal lu ou mal compris Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique), Vladimir Poutine n’a pas nécessairement retenu le fait que la politique étrangère des Etats est souvent commandée par la politique et les exigences intérieures de ces derniers.

Pour une promesse

En entretenant une menace militaire et diplomatique à la frontière de l’Ukraine, Vladimir Poutine cherche à faire valoir la promesse des Occidentaux faite à Moscou en 1990 assurant que jamais l’Ukraine n’intégrerait l’OTAN. Mais c’était sans anticiper les évolutions géopolitiques de trois décennies. Explications.

Suspendue à la réaction de Vladimir Poutine, l’Europe assiste, encore une fois impuissante, à l’Histoire, ici la sienne, qui se joue à la frontière entre l’Ukraine et la Russie. (lemonde.fr : https://www.lemonde.fr/international/article/2022) Pourtant, à la décharge du Vieux Continent et de l’Union européenne, ce ne sont pas les relations actuelles entre l’Est et l’Ouest qui sont à l’origine des tensions croissantes. Les racines de l’attitude de Vladimir Poutine à l’endroit de l’Ukraine remontent à plus de trente, à l’heure où l’Union soviétique mourante laissait la place à une constellation de pays libérés de la tutelle de Moscou. Or, à l’orée des années quatre-vingt-dix, l’Ukraine, comme tant d’autres pays de l’ancien bloc soviétique, véritable cordon sanitaire politique et glacis idéologique, se prend à regarder timidement vers l’Ouest où Europe politique (on évoquait encore la Communauté économique européenne) et OTAN rythment la vie de peuples défaits de toutes tutelles tyranniques depuis 1945.

Promesse et identité

Quelque peu effrayés par l’accélération de l’Histoire, les dirigeants soviétiques d’alors puis Russes, dont Vladimir Poutine, alors officier du KGB, puis du FSB, se tournent à leur tour vers les instances européennes et surtout vers l’OTAN pour avoir l’assurance que jamais l’Ukraine, en contact direct avec la Russie n’intègre l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord ou que de nouveaux missiles stratégiques ne soient implantés en Europe. La promesse faite alors par les nations occidentales, avec en tête les Etats-Unis de Georges Bush puis de Bill Clinton, entérine la parole donnée. Le Pacte de Varsovie caduc du fait de l’implosion de l’Union soviétique, il ne restait aux Russes que les promesses des Occidentaux pour s’assurer que le cordon sanitaire patiemment construit entre 1945 et 1990 ne vole en éclat. Rassurés par l’accord de ne pas transgresser la promesse engagée, les Russes ont donc abordé les décennies suivantes sans trop s’inquiéter des velléités de leurs proches voisins, qu’ils fussent Baltes, Polonais ou Ukrainiens. Mais en 2004, coup de semonce ! Pologne et Pays Baltes rejoignent l’Union Européenne alors que l’OTAN, peu à peu délaissée, semble se diriger vers une mort cérébrale. Pour autant, dès le milieu des années 2010, l’Ukraine, pro-européenne mais en partie russophone, se fit de plus en plus pressante en voulant intégrer l’Union européenne au grand dam de Moscou, tétanisé à l’idée de voir une des ses anciennes républiques s’émanciper. Arc-bouté sur une identité russo-slave jugé incompatible avec l’Europe de l’Ouest, Vladimir Poutine a donc commencé, par entrisme grossier et manœuvres diplomatiques sans finesse, à noyauter la société ukrainienne afin de la décourager d’intégrer l’une ou l’autre des institutions.

Armes stratégiques et manœuvres militaires

Mais, le combat actuel, certes inquiétant, n’a pour autant rien d’égal car la Russie, longtemps pays émergent, n’est plus aujourd’hui qu’une nation de second rang dont le PIB est inférieur à celui de l’Espagne (4,3 % contre 6,4% – lefigaro.fr : https://www.lefigaro.fr/flash-eco/). S’appuyant sur des ressources pétrolières et gazières lourdes et nécessaires aux Européens, elle présente via ces deux matières premières les seules vraies armes économico-stratégiques dont elle dispose et ce même si les cours du brut s’envolent de sommet en sommet. In fine, la position russe n’est aujourd’hui que le fruit d’une crainte née au lendemain de l’effondrement de l’URSS et animée par un Vladimir Poutine en marge de la communauté internationale, soucieux de conférer à la Russie une place de premier plan dans le concert des nations afin d’extraire celle-ci du marasme diplomatique et économique dans laquelle elle végète désormais. Rappeler aux membres de l’OTAN la promesse faite voilà plus de trente ans apparaît comme dérisoire au vu des bouleversements que le monde a connu depuis la chute de l’Union soviétique. Et espérer effrayer l’Ukraine et la communauté internationale à coup de manœuvres militaires relève de la méconnaissance des ressorts économiques et diplomatiques contemporains, car Vladimir Poutine le sait, une action militaire contre l’Ukraine coûterait plus à la Russie qu’elle ne lui apporterait.

Le temps des idéologies est révolu

A quelques semaines de l’élection présidentielle, un constat s’impose : les partis en présence semblent tous dénués de philosophie politique autour de laquelle fédérer en masse militants et sympathisants. Pis ! Tous semblent orphelins de leurs idéologies mères marquant ainsi la fin de modèles de pensées longtemps dominants.

Alors que une grande majorité des candidats à l’élection présidentielle s’est déclarée, sauf le président sortant qui aime à reculer l’instant certainement à des fins tactiques et politiques, il apparaît donc que tous les ingrédients rythmant le rendez-vous électoral phare de la Cinquième République soient réunis. Programmes, discours, réunions politiques, militants…Bref ! Tout y est ! Pourtant, à qui s’intéresse à la chose politique, il manque, et ce peut-être depuis plusieurs décennies désormais, un élément clef : des idéologies. Tant à droite qu’à gauche, et que dire du centre qui s’est toujours revendiqué centre de gravité sans jamais trouver le sien, comprenez sans jamais trouver sa véritable philosophie politique, il fait aujourd’hui cruellement défaut aux partis politiques contemporains français une colonne vertébrale propre à chacun autour de laquelle se structureraient des programmes fois réalistes et ambitieux, empreints de chronicité et d’avenir. Est-ce à dire que les idéologies sont mortes, en politique tout du moins ? L’idée n’est pas nécessairement saugrenue et tendrait à être confirmée dans les faits après un rapide tour d’horizon de la situation qui peut très aisément s’étendre à d’autres pays européens voire au-delà. (liberation.fr : https://www.liberation.fr/week-end)

Pourfendeur d’inégalités et libéralisme soumis

La gauche, soutenue par la pensée marxiste qui a longtemps servi d’axe de rotation aux partis progressistes de la seconde moitié du XIXème siècle jusqu’aux premières heures du XXIème, voit sa boîte à idées neuves tristement vide. Pourfendeurs des inégalités sociales, porteurs des revendications sociales à même de transformer la société, la gauche française s’est peu à peu éloignée d’une classe ouvrière déjà en déshérence depuis les années soixante-dix en se transformant en parti social-démocrate sans en assumer le nom et, en plus, en manquant cette mutation qui aurait pu la sauver. Incapable de proposer des solutions sociales empreintes d’humanisme et de pragmatisme face à la mondialisation, la gauche française s’est enfoncée dans le marasme propre aux mouvements dans l’incapacité de se transformer car plus préoccupée par son avenir que par sa vocation initiale alors que là était sa survie. (lemonde.fr : https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/12/07/) A droite, le libéralisme transmit par héritage et habiles mutations intellectuelle depuis la Révolution française, a cédé le pas à un capitalisme financier et boursier sauvage que la crise de 2008 a mis en évidence. Là encore incapable, tout comme à gauche, de transformer son discours pour réhabiliter l’idée de liberté d’entreprendre sans sombrer dans ce capitalisme destructeur et porteur d’inégalités devenues criantes, la droite s’est laissée subjuguer par l’extrême-droite, sophiste et populiste, tout en la combattant, trouvant là une occasion d’exister. Vaincue par elle-même, c’est-à-dire par les dérives d’une idéologie dont elle n’a pas su deviner les limites ou les dangers, la droite française, dite républicaine, nouvel attribut sensée la rendre plus fréquentable, passe le plus clair de son temps à légitimer sa présence en expliquant qu’elle n’a rien à voir avec l’extrême-droite tout en empruntant des thèmes espérant elle aussi ainsi assurer son avenir.

Chambre d’enregistrement et modèles

Or, si le combat n’est pas vain, loin s’en faut, il doit aussi s’accompagner d’autres discours à même de réhabiliter l’esprit libéral dont elle se prévalait. Quand au centre, si tant est que celui-ci ait un jour existé, qui prétend opérer la synthèse entre les meilleures avancées de ses deux rivaux, il se révèle in fine n’être qu’une chambre d’enregistrement camouflée sous les oripeaux d’un parti politique sans jamais avoir été mu par une quelconque idéologie. Or, reste à dater l’érosion des idéologies, érosion qui pourrait débuter au milieu des années soixante-dix, quand les économies occidentales se retrouvaient dans l’impasse d’un chômage de masse et de déficits publics croissants, impossibles à résorber via l’application des théories libérales ou keynésiennes classiques. La chute du Mur de Berlin, la crise de 2008, les attentats du 11 septembre sont autant d’éléments marquant qui symbolisent aussi par les conséquences engendrées la fin de modèles portés ou inspirateurs d’idéologies aptes à structurer le monde et les sociétés contemporaines. Alors affirmer que le temps des idéologies a vécu peut apparaître comme radical, voire manichéen, car d’autres prendront certainement leur place. Mais pour l’heure, soit celles-ci tardent à se dessiner soit elle sont encore en gestation.

Quand Moscou fait monter la pression

En accentuant à dessein la pression sur les frontières de l’Ukraine, Vladimir Poutine entend non seulement entraver l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN mais aussi restaurer la sphère d’influence de l’Union soviétique. Instinct de protection ou course à l’omnipotence ?

Entre nostalgie de l’URSS et volonté affichée d’instaurer une sphère d’influence autour de la Russie, Vladimir Poutine a l’art, comme tout ancien membre du KGB, d’irriter ses partenaires internationaux. Ainsi, en massant depuis plusieurs mois aux abords de la frontière ukrainienne des milliers de soldats et leur matériel, le chef du Kremlin a doucement mais sûrement fait monter la tension entre lui et son homologue nord-américain Joe Biden. Car il s’agit bien de la question ukrainienne qui est au coeur des débats, question qui renvoie dans le même temps au rôle de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN – 1949) et de l’Union Européenne. Précisons synthétiquement la réalité géopolitique. L’Ukraine, pays fertile, composé d’une majorité pro-européenne et pro-atlantiste (comprenez proche de l’OTAN) s’oppose à une minorité russophone, proche de Moscou par définition et donc soutenue par Vladimir Poutine qui voit dans cette situation le moyen d’asseoir son influence en Europe orientale. Deux éléments clefs émergent de cette situation dont Européens et Nord-Américains sont totalement conscients : les limites de l’OTAN conçue pour lutter contre l’Union soviétique et les limites de l’Union européenne totalement écartée des négociations visant à éviter toute invasion possible mais peu probable de l’Ukraine par la Russie.

Défense commune et épicentre de tensions

Si cette éventualité est balayée par Vladimir Poutine, elle reste toutefois la hantise des Occidentaux qui ne sauraient comment réagir tant du point de vue diplomatique que militaire. De son côté, Vladimir Poutine, au fait de l’embarras des Européens, incapables de mettre sur pied une défense commune à même de peser diplomatiquement et militairement, incapacité d’ailleurs témoin des limites politiques d’une Union qui n’est pas une fédération mais une association d’Etats, sait aussi que l’OTAN présente des limites dans son action car inadaptée à la situation géopolitique actuelle. Les Etats-Unis, longtemps préoccupés par la puissance croissante de la Chine, voit ainsi se cristalliser en Europe orientale un nouvel épicentre de tensions dont ils auraient aimé s’affranchir. Ne pouvant compter sur l’Union européenne, ignorée et humiliée, les Etats-Unis se retrouve donc seul à affronter la Russie de Vladimir Poutine, soucieux d’éviter l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN et dans l’Union européenne. Si l’Union soviétique disposait de pays satellites, destinés avant tout à jouer le rôle de cordon sanitaire, cordon dans lequel l’Ukraine était entièrement intégrée car considérée comme une République soviétique, Vladimir Poutine entend désormais, et ce depuis de nombreuses années, restaurer cette aire d’influence qui était celle de Moscou avant 1989. Sa position discutée et certainement discutable répond à celle de Pékin et de Washington qui l’une et l’autre disposent de leur propre aire d’influence, les Etats-Unis et la Chine étant d’ailleurs en confrontation directe sur la zone pacifique et indo-pacifique, la VIIème flotte de l’US Navy naviguant régulièrement en Mer de Chine (asyalist.com : https://asialyst.com/fr/2021/02/11).

Expansion chinoise et bloc occidental

Preuve en est, le ralliement de l’Australie dans l’alliance militaro-stratégique (AUKUS) initiée par les Etats-Unis, avec l’aide du Royaume-Uni, et portant sur la fabrication de sous-marins pour contrarier l’expansion chinoise dans la zone indo-pacifique. (lemonde-diplomatique.fr : https://www.monde-diplomatique.fr/mav/178/LEYMARIE/6334) Plus simplement, il apparaît désormais évident que la Russie de Vladimir Poutine entend figurer au rang des puissances mondiales au même titre que la Chine ou les Etats-Unis, que la dépolarisation du monde dans les années quatre-vingt-dix et l’apparition d’un monde a-polaire a déstructuré les relations internationales au point de laisser le champ libre à de nouvelles ambitions, moins coûteuses que pendant la Guerre Froide mais basées sur les mêmes principes d’intimidation et de tensions soigneusement nourries. En menaçant l’Ukraine et par conséquent le bloc occidental, Vladimir Poutine détourne les points d’attention essentiellement orientés pendant près de vingt-ans vers l’Asie (Afghanistan, Pakistan, Chine) et le Proche Orient (Israël, Territoires occupés, Syrie) vers l’Europe orientale, territoire familier à celui-ci, aux réflexes connus et à la proximité suffisante pour exprimer pleinement son influence. Et n’en déplaise aux Européens et aux Etats-Unis, il semble qu’il faille désormais compter avec un nouvel acteur longtemps en sommeil, à savoir la Russie.

Une implosion programmée ?

A quelques mois du premier tour de l’élection présidentielle, la gauche française s’enlise dans l’inertie de luttes intestines et dans l’idée d’une primaire de gauche mort-née dont le seul objectif était d’ériger la candidate du Parti socialiste comme seule prétendante à la charge suprême. Echec cuisant avant la curée ?

Les signataires du Congrès d’Epinay, celui qui avait fondé en 1972 le Parti socialiste sous la houlette de François Mitterrand, fusionnant ainsi toutes les sensibilités de gauche d’alors, doivent se retourner dans leur tombe tant le spectacle donné par la gauche française vire au règlement de compte à ciel ouvert. Siphonnée par la candidature d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle en 2017, la gauche française n’est pas parvenue en cinq ans passée dans l’opposition, plus souvent molle qu’active, à se reconstruire une image de parti politique apte à gouverner. Non que l’histoire du Parti socialiste ait joué, même si cette composante n’est pas à totalement éluder, mais la désunion affichée par les forces progressistes pendant la période, désunion qui se poursuit à ce jour, n’est pas étrangère à cette descente aux enfers. Pour autant, consciente de la faiblesse des forces de gauche à quelques semaines du premier tour du scrutin présidentiel, Anne Hidalgo, candidate investie par le Parti socialiste, avait lancé voilà peu l’idée d’une primaire de gauche.

Adage et refus

L’idée, officielle, était de présenter devant les électeurs le candidat capable de rassembler un maximum de suffrages afin d’accéder au second tour de scrutin, se reposant sur l’adage qui veut qu’au premier tour on élimine, au second tour on choisit. Mais officieusement, l’idée sous-jacente de la proposition d’Anne Hidalgo était surtout de s’affranchir de concurrents tels que Yannick Jadot ou Jean-Luc Mélenchon en les écartant par le biais d’une primaire, qui, s’appuyant sur la position dominante du Parti socialiste à gauche, l’aurait catapultée unique candidate à gauche, forçant tous les sympathisants à se ranger derrière elle. En mal de reconnaissance dans les sondages, celle-ci s’offrait ainsi une cure de jouvence électorale, certes artificielle, mais qui la plaçait à gauche comme seule rivale d’Emmanuel Macron. Le pari n’était pas spécialement risqué mais le refus essuyé (lemonde.fr : https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article) confirme la thèse évoquée ci-dessus, à savoir que la gauche française en pleine décomposition après le quinquennat de François Hollande s’est retrouvée atomisée en plusieurs galaxies concurrentes renvoyant à la situation qui prévalait avant 1971 : Un courant idéologique encore fort au sein du pays mais sans porte-parole unique.

Social-démocratie et points communs

Pourtant, l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 aurait pu être une chance pour la gauche française. Délaissant le champ des inégalités et de l’injustice sociales à ses rivaux d’extrême droite qui s’en sont emparés alors que ces thèmes leur étaient globalement étrangers au point d’en faire des piliers de leurs discours et des vecteurs de réhabilitation dans l’opinion, trop obsédée par son virage social-démocrate mal négocié par ailleurs et incarné dans une vision par trop libérale par Emmanuel Macron, le Parti socialiste et la gauche française se sont égarés en luttes intestines et rancoeurs recuites sans véritablement proposer d’alternatives crédibles et notables à la politique menée par le locataire l’Elysée. (lesechos.fr : https://www.lesechos.fr/elections/sondages/) Dès lors, dans ces conditions, difficile d’imaginer une union de la gauche en vue de l’élection du printemps 2022 sauf si un des candidats parvenaient se hisser au second tour. L’hypothèse est loin d’être saugrenue. Mais s’il existe des points communs entre les différents acteurs qui animent la gauche française, ces mêmes points communs sont trop rares et sont affaiblis par des méthodes d’application souvent très différentes. Donc si l’hypothèse n’est en rien électoralement saugrenue, elle est à ce jour des plus improbables.