Chaises musicales diplomatiques

La multiplication des coups d’État en Afrique de l’Ouest démontre combien la région est parvenue à se défaire de l’autorité tacite de l’ancienne puissance coloniale qu’était la France et ce au profit de la Russie, très active dans la zone. D’une puissance rejetée à une autre à l’action plus officieuse, l’Afrique de l’Ouest s’expose pourtant à de nouvelles influences souterraines.

En déclarant aujourd’hui dans une entrevue accordée au journal Le Monde (Edition du 3 septembre 2023) que « la Françafrique est morte depuis longtemps » la ministre des Affaires européennes et des Affaires étrangères, Catherine Colonna, ne fait finalement qu’entériner une évidence qui prévaut depuis l’enchaînement des coups d’Etat militaire en Afrique de l’Ouest. Cette zone du continent, fragile et sensible au regard de son exposition aux factions islamistes, avait pourtant acquis une forme, toute relative certes, de stabilité en raison de la présence des forces militaires françaises et du soutien politique et économique de l’Hexagone. Mais, alors que ladite zone se révèle aussi un nouvel espace d’influence entre la Russie et la France, et plus largement, l’Occident, plusieurs pays (Burkina Fasso, Mali, Niger, Gabon,…) ont donc décidé de tourner le dos à la démocratie. Non par rejet catégorique des principes de celle-ci mais plutôt par ce que ces derniers incarnent, à savoir une sorte de domination post-coloniale imprimée, ressentie comme telle à tout le moins, par l’ancienne puissance coloniale qu’était la France.

Intérêts et influence

Perçue comme oppressant et dominateur, l’Hexagone est désormais persona non grata au sein d’une zone devenue hostile à ses intérêts. Reste donc à savoir comment évolueront les relations diplomatiques et économiques entre la France et ses pays, riches de matières premières que la France avait pris l’habitude d’exploiter, certes dans le cadre de contrats en bonne et due forme. Pour autant, la question économique pourrait moins compter que la teneur des relations diplomatiques, ces dernières conditionnant la première. La France, tout comme d’autres nations européennes implantées en Afrique de l’Ouest via des entreprises diverses et variées, va devoir surtout se préoccuper des jeux d’influence et des nations qui vont s’y adonner. Et en premier lieu, la Russie. Si celle-ci souffre sur le front ukrainien, le front plus officieux ouvert en Afrique de l’Ouest, animé par procuration par les forces armées des pays théâtres de coups d’État, semble apporter plus de satisfaction. Longtemps territoire placé sous le contrôle officieux des anciennes puissances coloniales, dont la France, l’Afrique de l’Ouest, s’émancipe de son ancien tuteur grâce au soutien de Moscou. Peut-on dès lors réellement avancer l’idée d’émancipation ou de transfert d’influence d’un pays dominant à un autre ? La question mérite d’être posée car derrière la volonté de se défaire de la France et de son modèle politique, se cache aussi ou peut-être, voire les deux, l’ambition de la Russie de faire main basse sur une région dont la fragilité intrinsèque permet aux différents coups de force d’aboutir. Devenue un enjeu géopolitique majeur, l’Afrique de l’Ouest ouvre aujourd’hui une nouvelle page de son histoire loin de la France et de l’Europe, proche de la Russie. Mais quand l’Afrique de l’Ouest pourra-t-elle écrire sa propre histoire, détachée de toute influence ?

L’Afrique, nouveau point d’équilibre

L’évacuation des ressortissants français du Niger illustre indirectement l’influence croissante et déjà bien affirmée de la Russie et de la Chine sur un continent appelé à devenir un nouvel espace de compétitions économiques et d’oppositions diplomatiques.

Il y a encore peu pré carré de la diplomatie française, voilà que l’évacuation des ressortissants français basés au Niger semble sonner le glas des ambitions et de l’influence hexagonales en Afrique de l’Ouest. Déjà impopulaire au Burkina-Fasso et au Mali, la France se trouve désormais natio non grata au Niger, pays pourtant à haute valeur stratégique puisque riche d’uranium, exploité, entre autres, par la société tricolore Orano. Mais au-delà de l’évacuation en tant que telle, se pose la question, à savoir : comment l’Afrique de l’Ouest, il y a dix ans encore heureuse d’accueillir les forces militaires françaises dans le cadre de l’opération Barkhane menée afin d’éliminer la menace terroriste islamiste dans le Sahel, notamment au Mali, a progressivement changé de regard face à une puissance occidentale désormais concernée comme occupante et indésirable ? La première des raisons est à chercher, non pas sur le continent africain mais à Moscou puis, dans une moindre mesure, à Pékin.

Ressources naturelles et soutien

La Russie, en quête d’influence internationale, et ce bien avant l’invasion partielle de l’Ukraine, s’est donc employée à phagocyter les populations des pays précédemment cités afin de détériorer, a minima, altérer l’image de la France en la présentant comme une nation vampire dont les seuls intérêts sont et restent d’exploiter les ressources naturelles de la région. Pour ce faire, Moscou s’en est remis à la milice Wagner, qui a su, au cours des années passées, tisser un réseau d’influence suffisamment dense et habilement nourri de discours anti-français et plus largement anti-européens pour asseoir son autorité. Ces discours ont ainsi trouvé oreille au sein des forces armées des différents pays, soucieuses de rétablir un ordre soi-disant défaillant et de chasser par des coups d’État, plus ou moins préparés, des dirigeants locaux considérés comme vassaux de Paris. Fantasmes ou réalité, l’avenir dira si les nouveaux régimes issus de ces coups d’État survivront mais une chose apparaît d’ores et déjà comme assurée, ils seront soutenus par Moscou. Mais pour combien de temps ? Autre puissance à avoir sur exploiter le continent africain, avec certainement plus de finesse et une autre efficacité tout aussi redoutable, la Chine. Pékin, sans ouvertement dénigrer ou saper l’influence ou la présence des anciennes puissances coloniales, s’est discrètement imposée dans divers pays (Kenya, Ethiopie, Algérie,…) via la construction d’infrastructures ou le développement d’espaces agricoles dont les produits sont souvent exportés en Europe. Cette diplomatie de l’économie, soft power chinois, tranche avec la rudesse des Wagner mais aboutit à des résultats peut-être plus probants.

Nouvel espace diplomatique

Car sans déstabiliser les régimes en place, Pékin s’efforce de devenir indispensable afin de maintenir son influence sans être accusée d’ingérence, la culture politique chinoise abhorrant toute forme de chaos. Ainsi, si Moscou peut se prévaloir de bouter les anciennes puissances coloniales hors d’Afrique dans une optique de domination des régions concernées, cette politique, visible et tapageuse, n’en reste pas moins limitée dans ses effets à long terme car rien ne prédit que les nouveaux régimes aujourd’hui soutenus par Moscou ne se retourneront pas contre elle dans un avenir proche ou lointain. Région instable et dangereuse, le Sahel et l’Afrique subsaharienne, et l’Afrique en règle générale, sont désormais appelés, dans un monde aux espace géopolitiques figés, à devenir le nouvel espace d’affrontements d’un bloc occidental regroupant l’Union européenne et les Etats-Unis, opposé à un bloc oriental composé de la Chine et de la Russie, toutes deux attirées, tout comme les Occidentaux, par la richesse du sous-sol africain. Focalisée sur la guerre en Ukraine, l’opinion internationale s’est donc détournée du continent africain alors que, sans dénigrer le poids de l’opposition ukraino-russe, c’est là que se disputeront les prochaines grandes étapes de la diplomatie internationale.

Prochain article début septembre. Bonnes vacances à tous.

De l’ordre ! Et après ?

La volonté du Président Macron de rétablir l’ordre dans la société française répond à une injonction populaire ponctuelle qui offre l’avantage de s’affranchir du règlement de questions sous-jacentes mais pourtant impérieuses. Explications.

En déclarant lors de sa dernière allocution télévisée vouloir rétablir l’ordre à tous les niveaux de la société française, le Président de la République prend le risque d’ouvrir la boîte de Pandore. Pourquoi ? Car la notion d’ordre est tout à la fois simple et multiforme, ce qui en fait un paradoxe à elle seule d’où la complexité de l’appliquer ou de la décréter comme objectif. L’ordre, aux yeux du Président, serait donc un moyen d’accéder à un autre état, une autre situation qui reste à définir mais différente de celle qui prévaut à ce jour. Pourtant, invoquer l’ordre, qu’il soit de nature familiale ou scolaire, pour ne citer que ceux que le Président de la République a évoqué, renvoie à décréter celui-ci comme n’importe quels fondamentaux tels que la croissance économique, le plein emploi, la fin de la misère ou des inégalités. Qui plus est, appliquer l’ordre suppose aussi de nouveaux moyens qui, pour l’heure, ne sont ni à disposition ni financés.

Education et compétences

Prenons l’exemple de l’Ecole. Souvent citée comme illustration du délitement de l’ordre, celle-ci se trouve confrontée à des situations de plus en plus épineuses : insolence et mépris des élèves à l’endroit des enseignants, prise à partie de ces derniers par des parents eux-mêmes souvent en rupture avec l’institution scolaire, défiance et contestation à l’endroit des sanctions appliquées…Bref ! La liste n’est en rien exhaustive et appelle naturellement une action à même de rétablir une situation sereine propice à la diffusion des connaissances. Mais est-ce que cette situation mérite le terme d’ordre ? La solution est certainement à chercher ailleurs notamment dans la question de l’éducation des parents, et par voie de conséquence, des élèves. Comprendre que l’Ecole est un espace d’apprentissage et d’émancipation de l’individu par le savoir afin que ce dernier devienne un citoyen de la République respectueux des règles qui la régissent relève, non pas de l’ordre, mais plus simplement de la vision et du rôle que chacun confère à l’Ecole. Ainsi, si l’Ecole était perçue comme la première strate d’un processus global de formation de l’élève, processus qui débute dès le primaire pour s’achever en classe de Terminale ou via d’autres voies d’apprentissage (l’enseignement supérieur relève d’une autre logique mais qui se base cependant sur les acquis précédents), l’Ecole ne serait pas confrontée, ou dans des mesures bien moindre, à la nécessité de rétablir l’ordre puisque son autorité et sa compétence formatrice seraient respectées et reconnues.

Rapport droit – devoir

Il peut en aller de même pour ce qui est du rapport à la Justice, aux forces de l’ordre, et plus largement, aux règles autour desquelles s’articulent la République. Là encore, une question d’éducation se pose. Qu’est-ce que la République ? Cadre législatif ou espace de vivre-ensemble ? Les deux, le premier permettant le second. Mais à ce jour, force est de constater que ce rapport est déficient car de nombreux individus ont oublié, s’ils l’ont déjà appris un jour, le sens de la notion de République voyant ainsi dans les institutions qu’elle porte (Ecole, Police, Justice,…) des organes de contraintes qui réduiraient leur liberté individuelle et leurs droits fondamentaux. Enfin, l’appel à rétablir l’ordre se veut peut-être aussi la conclusion d’une réalité historique qui remonte aux premières heures de la Révolution Française. En glorifiant, à raison, la notion de droit qui avait été battue en brèche par l’Ancien Régime, ère d’obligations diverses et d’obéissance sourde, les philosophes des Lumières, sans vouloir leur intenter un quelconque procès d’intention, ont négligé dans leur réflexion la notion de devoir, pourtant indispensable dans le rapport droit-devoir conditionné par la République. En revendiquant toujours plus de droits au nom des libertés individuelles, revendication à l’origine d’une forme de violence verbale ou physique (il suffit pour le mesurer de comptabiliser les agressions commises à l’endroit des personnels hospitaliers), nombreux sont ceux qui ont oublié qu’un droit, quel qu’il soit, peut effectivement s’exercer à condition d’être précédé d’un devoir rempli. Là encore question d’éducation et pas nécessairement d’ordre.

Le climat et l’avenir

La multiplication, la fréquence et la durée des vagues de chaleur poussent l’Humanité vers un défi inédit : assurer sa survie en inventant une nouvelle société.

La question n’est plus de savoir si les températures estivales, tout comme hivernales d’ailleurs, défieront à l’avenir tous les modèles climatiques qui prévalaient jusqu’alors mais comment l’Humanité, première actrice du dérèglement climatique, s’adaptera à ces hausses violentes et subites de ces mêmes températures. Avec des canicules à répétition, une ressource en eau se raréfiant et une utilisation contre-productive du point de vue climatique des systèmes de climatisation, une grande partie de la population mondiale risque de retrouver démunie pour faire face à ce bouleversement. Certes des réponses existent : constructions adaptées et isolées, utilisation raisonnée de l’eau, adaptation des horaires de travail dans les entreprises….Autant de solutions viables mais qui restent des solutions à court terme et qui ne peuvent servir de modèles de fonctionnement au-delà du siècle en cours.

Norme et principes

Les générations futures auront à leur charge de développer certes de nouveaux moyens pour se protéger des vagues de chaleur qui deviendront de plus en plus fréquentes et de plus en plus intenses au point de devenir la norme mais aussi la responsabilité de certainement développer de nouveaux mode de vie et de nouveaux modèles économiques qui ne seront plus basés sur les énergies fossiles. Car, ne nous y trompons pas, de multiples causes du réchauffement climatiques trouvent leurs origines dans l’utilisation des énergies carbonées (Pétrole et charbon en particulier). Est-ce à dire que les siècles à venir seront articulés autour d’économies affranchies de la tutelle qu’impose aujourd’hui les énergies fossiles ? Il n’est pas interdit de le penser mais si la réflexion est ouverte il reste néanmoins à en poser les principes, à savoir avec quelles énergies l’Humanité basera-t-elle son développement futur. Eolien, solaire, géothermique,..Là encore les solutions ne manquent pas. Et à vrai dire, et sans négliger cette question, peu importe car ce qui sera au coeur de la réflexion et de la matérialisation de celle-ci, c’est de savoir de quel type de société l’Humanité se contentera. Frugale ou confortable ? La question du réchauffement climatique, au-delà d’une question environnementale, pose les bases d’une réflexion sur les sociétés de demain, sur leur architecture sociale et économique. Et d’émerger de nouvelles interrogations, certainement mal appréhendées à ce jour, sur le type d’alimentation futur, l’utilisation des terres arables, les céréales à privilégier, les constructions à privilégier. Mais aussi politiques avec le choix ou non d’une gouvernance mondiale, continentale ou poursuivre avec des régimes autonomes amenés à collaborer plus encore qu’à l’heure actuelle.….Bref ! Le défi est immense car le changement climatique pose à l’Humanité un défi essentiel qu’elle sera tenue de relever car celui-ci est directement lié à sa survie.

Un monde à part

L’homicide de Nahel M. associé aux émeutes urbaines des jours passés plongent la France dans une crise de régime et, inédit, dans une crise de légitimité où la République est bousculée dans ses fondements, ses symboles et ses institutions.

Après l’épisode de la réforme des retraites qui avait poussé le pays dans une de crise de régime, voilà que les émeutes urbaines consécutives à l’homicide de Nahel M. en génère non seulement une nouvelle mais accouche aussi d’une crise de légitimité propre à altérer, voire à remettre en question pour certains émeutiers, la République elle-même. Touchée en son sein car impliquant les forces de l’ordre, décrédibilisées dans leur action par l’acte commis par le brigadier auteur du tir mortel sur Nahel M., mais aussi par les dégradations ayant touché des bâtiments publics, des mairies en l’occurrence, la Vème République traverse certainement parmi les épreuves les plus déstabilisantes de son histoire. Crise de régime d’abord car elle met l’exécutif face à des responsabilités presque inédites, à savoir assurer simultanément la justice la plus absolue dans l’affaire de l’homicide de l’adolescent, ne pas céder aux sirènes de l’autoritarisme aveugle par une répression disproportionnée qui serait mal interprétée au point de démultiplier les tensions actuelles, et assurer le maintien de l’ordre républicain dans le respect des institutions.

Jaurès, Clemenceau et l’abîme

Et le débat Jaurès – Clemenceau de ressurgir, lui qui en 1906, avait opposé les deux hommes, le premier défendant des manifestations ouvrières légitimes sur le fond, le second défendant l’ordre public et au nom des institutions républicaines. Car entre l’affect et la loi, la passion et la raison, il est un fossé qui ne cesse de se creuser, travaillé plus encore par la culture du paraître et de la superficialité devenue omnipotente. Crise de légitimité ensuite car le rapprochement des crises sociales, telle que celle que nous vivons actuellement, est inversement proportionnel au respect et à la confiance portés à la République par certains de nos concitoyens. L’abîme, car il ne s’agit plus de fossé, qui existe entre certaines franges minoritaires de la population totalement « dérépublicanisées » et le restant de la population est au coeur de cet épisode. Animée d’un sentiment d’impunité, nourrie de discours fantasmés et complotistes véhiculés par les réseaux sociaux, en rupture complète avec la citoyenneté enseignée par l’Ecole d’ailleurs totalement décrédibilisée dans son action, cette population, déscolarisée ou en rupture avec le système scolaire ou échappant à un quelconque contrôle parental, confronte aujourd’hui l’Etat, se greffant sur la mort de Nahel M. pour manifester sa méfiance exacerbée de la République et de l’autorité qu’elle incarne mais aussi de l’État et de tous ses attributs quels qu’ils soient (Ecole, Force de l’ordre, Mairies,…).

Pavloviens et monde à part

Dans une forme de rejet des institutions que peu d’entre eux connaissent et affrontent par réflexes pavloviens de contestation bornée, ces franges de la population capables de terroriser des quartiers urbains entiers, défient l’État et la République. Or si la contestation de l’État et de l’ordre restent parmi les premières motivations, celles-ci s’avèrent finalement superficielles ; Les racines essentielles étant certainement à rechercher dans une forme d’ignorance, d’inculture et de médiocrité à laquelle s’ajoute une incompréhension du système socio-politique dans lequel ils vivent sans y trouver leur place. Evoluant dans un monde à part, lui-même articulé autour de ses propres lois et de territoires considérés comme soustraits à la République, ces populations tentent de briser les repères républicains communs, propageant ainsi les germes d’une guerre civile pour l’heure en gestation.

Poutine et le déluge ?

Si le pouvoir de Vladimir Poutine a tremblé sans s’effondrer sous les coups de boutoir assénés par les Wagner, la tentative de renversement avortée ouvre cependant la perspective de l’après Poutine devenue inéluctable. Mais pour quel régime à venir ?

Rébellion, coup de force, tentative de coup d’État, les mots et expressions ne manquent pas pour qualifier l’action menée par les paramilitaires de Wagner et de leur chef Evgueni Prigogine contre Vladimir Poutine. Et nul besoin d’être un politologue averti ou un grand spécialiste de la Russie pour comprendre et prévoir que ce genre d’évènements est amené à se reproduire dans les jours ou les semaines à venir. Une évidence s’impose : Vladimir Poutine est menacé en son sein par des hommes qu’il croyait fidèles à son régime, à sa politique et plus encore à sa personne. Affaibli, en dépit du soutien affiché par la Chine, Vladimir Poutine va désormais devoir compter ses amis et choisir avec prudence et précaution ses alliances afin de ne pas affaiblir une position des plus fragiles.

Quel régime ?

Car, et c’est certainement une question de temps, Vladimir Poutine ne tombera pas par les actions souterraines et secrètes menées par les puissances extérieures à la Russie mais par une opposition interne, fatiguée de son pouvoir autocratique et de ses décisions à contre-courant de l’Histoire. Evgueni Prigogine, qui aura été le premier à donner un coup de pied dans la fourmilière poutinienne, sera vraisemblablement suivi, par d’autres qui tenteront, pour y parvenir, à destituer Vladimir Poutine. Tout n’est désormais que question de temps. Et l’interrogation qui se pose dès lors est : mais pour quel régime ? La chute possible, devenue soudainement probable, de Vladimir Poutine, ouvre ainsi de nouvelles perspectives pour pays enlisé dans un conflit sans horizon et sans pertinence géopolitique ou géostratégique. Imaginer une transition démocratique dans une nation formatée par plus de vingt ans de démoctature ou de dictacratie, habile mélange de démocratie moderne et d’État tout-puissant, est une option mais le risque majeur auquel s’expose la Russie reste véritablement celui d’un chaos politique et social, à la durée inconnue, dans l’hypothèse de la chute de Poutine, qui affaiblirait encore plus un pays au ban des nations depuis plus d’un an. Et de ce chaos pourrait naître, non pas nécessairement un régime ouvert et démocratique, mais bien un nouvel épisode autoritaire similaire à celui que Poutine dirige depuis 1999.

Schémas et clans

Alors, effectivement, vu d’Occident le coup de force des Wagner a sonné comme une forme de bonne nouvelle, naturellement à pondérer car ces paramilitaires n’ont rien de démocrates éclairés, mais la tentative de renversement de Poutine par ces derniers a mis à nu les failles d’un Etat et d’un système épuisés. Vladimir Poutine, admirateur sans fin du régime soviétique et qui a tout au long de ses présidences successives, tenté de reproduire les schémas de l’ancien bloc de l’Est, s’est laissé aveuglé par une illusion de puissance que sa personne et son régime ont essayé de promouvoir s’appuyant sur des clans proches du pouvoir qui trouvaient dans cette proximité, à l’image des oligarques russes, de nombreuses satisfactions. Pour l’heure, si la tension semble en apparence doucement retomber, il convient de ne pas oublier que le conflit russo-ukrainien, premier moteur de la tentative de renversement des Wagner, perdure, que les paramilitaires, payés pour agir suivront toujours ceux qui se montreront les plus généreux avec eux et que les faiblesses politiques et structurelles de la Russie, flagrantes désormais, nourrissent silencieusement un courant de contestation qui, tôt ou tard, finira par émerger sans accepter l’échec comme option.

Le risque du faux pas

En annonçant accueillir la formation de soldats ukrainiens sur son sol, l’Union Européenne franchit un pas supplémentaire dans son assistance à Kiev. Au risque de répéter l’Histoire. Explications.

Et si le conflit russo-ukrainien devenait le Viêt-Nam des Européens ? L’analogie peut paraître audacieuse, voire totalement anachronique notamment au regard du contexte historique car les années soixante et soixante dix, décennies durant lesquelles les Etats-Unis sont intervenus dans le Sud-Est asiatique, étaient marquées par la Guerre Froide qui opposait blocs de l’Est et de l’Ouest. A ce jour, nulle opposition de ce genre n’a été relevée par les politologues même si les comparaisons sont tentantes et faciles. Mais pour quelles raisons alors évoquer une forme de possible vietnamisation du conflit qui déchire l’Ukraine depuis le 24 février 2022 ? En annonçant mardi 20 juin que jusqu’à 30.000 soldats ukrainiens allaient être formés par l’Union Européenne en 2023, Kiev gravit un échelon supplémentaire dans la guerre matérielle et psychologique livrée à la Russie.

Mission d’assistance

Pour autant, ce n’est pas tant l’Ukraine qui semble concernée dans cette nouvelle étape du conflit mais bien l’Union européenne qui, dans le cadre de la mission d’assistance qu’elle s’est fixée vis à vis de Kiev, s’implique plus encore dans une confrontation qu’elle voulait périphérique à son aire d’influence sans en négliger la portée. Et les souvenirs de l’intervention des Etats-Unis au Viêt-Nam au début des années soixante, voulue par John F. Kennedy sous la forme de missions de conseils pour ensuite prendre la forme d’une intervention militaire au sens premier du terme de refaire surface. Car en se présentant comme une aire d’accueil et de formation géographique et technique dédiée au soldats ukrainiens, l’Union européenne fait un pas de plus vers une implication grandissante dans une guerre qui pourrait durer encore des années. Cette analogie avec la Guerre du Viet-Nam prend d’autant plus d’ampleur que l’Ukraine se sait destinée à intégrer dans un futur à déterminer l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ce qui lui confère un nouveau statut de puissance est-européenne aux portes de la Russie.

Prochaine étape

Et l’Union Européenne, dont nombre de pays font aussi partie de l’Otan, de se retrouver par sa décision du 20 juin, doublement impliquée dans une opposition devenue hautement géopolitique et géostratégique. Et quid de la position et de la réaction de la Russie ? Impénétrable tout comme peut l’être Vladimir Poutine, on peut raisonnablement penser que la décision de l’Union Européenne tendra évidemment encore un peu plus des relations déjà glaciales. Enfin, la dernière question qui se pose, après l’aide matérielle apportée à l’Ukraine (Canons César, Chars Tigre,…), et l’aide annoncée à la formation des soldats ukrainiens, est donc de savoir quel sera le prochain degré d’intervention de l’Union dans le conflit. Il n’échappe ainsi à personne que cette prochaine étape sera à réfléchir avec moult précautions car le moindre faux pas diplomatique pourrait alors générer des conséquences qui dépasseraient la simple confrontation russo-ukrainienne.

Avec ses propres armes

Confronté à une résistance ukrainienne sous-estimée et méprisée, Vladimir Poutine en est réduit à détruire des installations civiles dans l’espoir de briser les espoirs de Kiev. Plus que de guerre psychologique, ces actes démontrent surtout l’échec d’une opération militaire infondée et sans horizon.

Parce qu’il sait ne pas pouvoir, sans conséquence incalculable, utiliser l’armée nucléaire contre l’Ukraine, Vladimir Poutine a donc choisi, pour porter plus encore atteinte à l’intégrité du territoire nationale ukrainien, de détruire le 6 juin dernier le barrage hydroélectrique de Kakhovka. Les effets physiques de cette destruction ont été immédiats puisque des milliers d’hectares de terres arables et / ou habitées ont été inondés, parfois sur des hauteurs de trois ou quatre mètres au-dessus du sol. Car l’Ukraine est aujourd’hui devenue, et plus que jamais, pour Vladimir Poutine une obsession qui confine à la pathologie tant tous les efforts de la Russie sont désormais tournés vers ce seul objectif : écraser le pays dirigé par Volodymyr Zelenski dans une humiliation voulue totale mais qui tarde à se dessiner, si tant est que celle-ci se dessine un jour.

Conséquences nucléaires

Voilà pour le constat. Mais attardons-nous un instant sur ce barrage détruit certes à des fins stratégiques, bien que discutables, mais aussi afin d’attenter au moral de la population ukrainienne. Premier élément de réponse, riche d’enseignements pour le Kremlin : officiellement, les Ukrainiens donnent plus le sentiment d’avoir surmonté cette épreuve, une de plus, pour se fédérer encore plus autour de la cause commune, défendre l’Ukraine et, accessoirement, autour de leur président. L’eau que Poutine voulait voir éteindre le ardeurs ukrainiennes, n’a en fait qu’exacerber ces dernières. Pourtant, depuis le début du conflit, Vladimir Poutine n’a eu de cesse, dans des mises en scène télévisées grotesques, de rappeler que la Russie disposait du feu nucléaire et que le doute planait sur sa potentielle utilisation. Or, toutes les chancelleries du monde savent pertinemment que jamais Vladimir Poutine n’utilisera jamais l’arme nucléaire d’abord au regard des conséquences engendrées (contre-offensive nucléaire occidentale,…). Et de prouver par cette inaction nucléaire, paradoxe militaro-diplomatique, que la dissuasion éponyme est plus un piège qu’une solution à compter du moment ou d’autres pays la possèdent aussi. Alors pour contrarier cette réalité Poutine opte pour une nouvelle forme de guerre qui n’a finalement rien de si nouveau que cela. En optant de terroriser les populations par des actes de destructions de cet ordre, tout comme les menaces exercées sur la centrale nucléaire de Zaporijia, Poutine renoue avec avec des tactiques militaires presque ancestrales remontant pour certaines au XIXème siècle.

Installations civiles

A titre d’exemple historique, la seule annonce de l’arrivée des armées napoléoniennes suffisait à faire fuir des milliers de d’hommes et de femmes, terrorisés à l’idée des saccages et des sévices que ces dernières étaient capables de perpétrer. Exemple type d’une forme de guerre psychologique efficace. Pour autant, et c’est peut-être le point ultime de cette réflexion car en constatant que la guerre conventionnelle n’a pas cassé l’enthousiasme ukrainien à défendre son territoire, que le feu nucléaire n’est pas utilisable au regard des effets secondaires, il apparaît que Vladimir Poutine et son armée en sont réduits à s’en prendre à des installations civiles pour tenter d’infléchir la volonté ukrainienne. Pour résumer, Poutine est désormais contraint de se battre avec les armes restant à sa disposition. D’aucuns parmi les défenseurs de l’action du Kremlin, évoqueront une guerre psychologique mais elle témoigne surtout de l’échec de la stratégie militaire qui portait une opération spéciale voulue et présentée comme rapide. Acculé dans une impasse militaire et diplomatique, avec pour seule porte de sortie la Chine (qui n’est pas nécessairement la meilleure des portes de sortie), Vladimir Poutine joue certainement parmi ces dernières cartes dans l’espoir de faire basculer l’Ukraine vers la pente de la défaite alors que débute la contre-offensive militaire élaborée par Kiev.

De l’exigence républicaine

La succession d’agressions verbales ou physiques de plusieurs élus témoigne de la perte croissante de l’autorité naturelle qu’inspirait la République. Si certains groupes politiques extrémistes y contribuent fortement, l’effondrement de piliers tels que l’Ecole ou la méritocratie aussi. Essai d’explications.

S’il est des signaux qui alertent sur la crise de légitimité que traverse notre démocratie, ce sont bien ceux qui ont été lancés par les différentes agressions récemment subies par divers élus, agressions verbales ou physiques. Souvent commises à l’endroit d’élus proches de la majorité ou sans étiquette, ces agressions se veulent le témoin d’une défiance croissante en la représentation publique d’une collectivité, quelle qu’elle puisse être, municipale, nationale ou régionale portées par des groupes ou individus idéologiquement méfiants ou ouvertement ennemis de la République. Mais passé ce constat, il convient de s’interroger sur les suites à donner, hormis les suites judiciaires. Restaurer l’autorité de la République dans une nation aujourd’hui en proie au doute politique relève de la gageure dans un pays qui depuis 1875, excepté la parenthèse de 1940 – 1944, a toujours confié sa destinée au modèle républicain.

La Gueuse et la crise

D’aucuns argueraient que la République est certainement malade au regard notamment du faible taux de participation aux différents scrutins. Pour autant, cette faiblesse ne tiendrait-elle pas plus à la qualité de l’offre politique et idéologique qu’au cadre juridique que représente la République ? Une réalité s’impose donc : La République, autorité suprême d’une démocratie représentative telle que celle pratiquée en France ne revêt plus le caractère sacrée que l’Histoire lui a prêtée. Car érigée en modèle supérieur inaltérable et seul à même d’assurer le bonheur de ceux qui s’y sont voués, la République n’a pas toujours été aussi respectée que beaucoup pourraient l’avancer. L’Entre-Deux-Guerres, marquée par la montée des mouvements d’extrême-droite, a laissé à ces mêmes mouvements l’espace de dénoncer la Gueuse, cette République affairiste et corrompue, dont ils voulaient la perte. Pourtant, il serait dénué de sens de chercher une quelconque analogie avec les soubresauts que traverse la Vème République, soubresauts nés d’une forme d’incongruité que représente lui-même ce régime accouché dans la douleur d’une autre crise liée à l’enlisement de la Guerre d’Algérie en 1958.

Méritocratie et médiocrité

Attisé par des provocateurs évoluant dans la mouvance d’extrême-droite se nourrissant de la contestation issue de la réforme des retraites, le malaise actuel qui étreint notre République, beaucoup plus profond, est aussi à chercher dans l’évolution de notre société. Avec un recul patent et avéré du poids de l’Ecole, avec la banalisation du principe méritocratique (certes des plus discutables dans sa réalité historique et sociétale), avec l’émergence de la médiocrité en mode de fonctionnement au détriment de l’excellence, les principes républicains qui s’appuyaient sur les deux premiers éléments, école et méritocratie, ont été progressivement rognés au profit d’un appauvrissement culturel car plus séduisant, plus facile d’accès et donc plus souple. Cadre juridique exigeant dans sa compréhension et sans sa pratique, responsabilisant dans sa mise en œuvre démocratique, la République s’est donc progressivement vue attaquée puisque jugée trop lourde à porter pour certains et ce par ignorance, par incompétence, par refus de l’altruisme naturel que suppose l’idéal républicain, voire par l’ensemble de ces éléments. Le Chemin de Damas, si l’on peu oser cette image mystique dans un environnement républicain, s’annonce donc long afin de réhabiliter des principes et un cadre républicains pour l’instant plus critiqués qu’encensés. Et pour cause.

Erdogan pour un tour de plus

La réélection de Recep Tayyip Erdogan à la présidence de la République turque éteint les ambitions occidentales d’assister à un changement d’orientation politique notamment au regard des enjeux géopolitiques cristallisés autour de la Crimée, de la Mer Noire et de l’Ukraine.

En choisissant de réélire Recep Tayyip Erdogan à la tête de la Turquie (52,14% des voix exprimées), les Turcs semblent donc avoir intégré les griefs qui avaient permis à son principal rival Kemal Kiliçdaroglu de se présenter en rival crédible lors d’un scrutin des plus serrés. Ainsi, que ce soit sa dérive populiste assumée ou la lenteur de sa réaction à juger de la gravité du tremblement de terre survenue le 6 février dernier au sud de la Turquie, rien, surprenant paradoxe, n’a finalement altéré l’image d’un homme contesté mais devenu pour son pays incontournable. Sur le plan de la politique intérieure donc, sauf ambition nouvelle, la Turquie ne devrait pas modifier ses orientations économiques ou sociales même si les résultats de Kemal Kiliçdaroglu inviteront Erdogan a tempérer son discours et ses projets en la matière. Pour autant, c’est bien sur le plan de la politique extérieure que cette victoire déçoit nombre de nations à commencer par le bloc occidental qui espérait secrètement la défaite du président sortant.

Médiateur international

Plusieurs raisons concourent à cette déception à commencer par les liens entretenus par Erdogan avec Vladimir Poutine et perçus comme irritants et ambigus, la Turquie affichant volontairement mal sa position à l’égard de l’invasion russe en Ukraine. Les deux hommes qui se partagent désormais la même mer, à savoir la Mer Noire, sont à l’évidence d’un point de vue géopolitique intimement lié. Or, Erdogan, et avec lui la Turquie, qui depuis le début de la guerre en Ukraine se rêvent en médiateur international, ont jusqu’alors vu leurs ambitions diplomatiques déçues et douchées. Percevant le conflit comme un moyen de hisser la Turquie au rang de puissance mondiale, à tout le moins de puissance du bassin oriental de la Méditerranée, Erdogan a toujours échoué dans cette entreprise car contrarié dans son action diplomatique par la Chine qui cherche désormais à se poser en conciliateur impartial et ce pour d’autres motifs très éloignés de ceux d’Erdogan. Et, Vladimir Poutine, beaucoup plus sensible au poids de Pékin que de celui d’Ankara, a rapidement tourné son regard vers l’Empire du Milieu au détriment de l’ancien Empire ottoman, à l’influence secondaire voire marginale à ses yeux.

Soft power turc

Autre motif à même de décevoir les Occidentaux, l’aspect versatile des relations diplomatiques d’Erdogan, obsédé, comme peut d’ailleurs l’être Vladimir Poutine, par la volonté de rendre à la Turquie l’influence et l’aura dont disposait l’Empire Ottoman. Sans défendre de politique territoriale expansionniste comme Vladimir Poutine, Erdogan a donc articulé ses relations avec le monde occidental dans cette optique, blessant et irritant Européens et Etats-Unis par des prises de position à même de contrarier les uns et les autres ou par un soft power turc très actif dans le bassin méditerranéen oriental. Enfin, dernier point expliquant la déception des Occidentaux, l’absence désormais actée de voir évoluer socialement un pays traversé par une agitation croissante qui se heurte au conservatisme prôné par Erdogan. Conscients qu’un renouveau diplomatique est intrinsèquement lié à un changement global d’orientation politique, les Occidentaux devront donc patienter jusqu’au prochain scrutin pour espérer voir la Turquie sous un nouveau jour.