Le bâton de pèlerin

Si journalisme et journalistes sont aujourd’hui décriés au nom de motifs parfois acceptables, ces derniers doivent opérer et poursuivre leur mue. Objectif : faire taire des critiques violentes et revenir aux bases fondamentales qui constituent son essence : le journalisme de terrain. Explications.

Quelle ne fut pas la surprise de nombre d’auditeurs de Radio France d’apprendre que Bernard Guetta, Prix Albert Londres en 1981, géopoliticien reconnu par ses pairs et auteur d’une chronique éponyme (Géopolitique) sur France Inter depuis vingt-sept ans avait décidé d’arrêter cette même chronique au motif de se lancer dans une série de reportages qui prendraient leurs sources dans un tour du monde à venir pour le journaliste. Les plus nostalgiques regretteront sa voix si spéciale qui donnait sens et corps à la politique internationale, parvenant à la décrypter avec une simplicité que nombre d’experts, ou prétendus comme tels, enviaient. Pour autant, il n’est pas inintéressant de se pencher sur les raisons avancées par Bernard Guetta qui a précisé vouloir renouer avec ses premières amours, à savoir celles du reportage de terrain (Lire l’article sur lemonde.fr : Bernard Guetta arrête sa chronique « Géopolitique » sur France Inter). Décision qui, de prime abord, respire le bon sens et devrait ouvrir la voie à ses homologues journalistes ou plus exactement directeurs de chaînes (télévisées ou radio) trop souvent tentés par la facilité d’analyses proposées en plateau et dispensées par des figures trop souvent vues pour finalement être crédibles.

Réalité fantasmée

Car oui le journalisme contemporain a besoin de se ressourcer, voire de se renouveler au contact du terrain, au contact de ce qui le nourrit, à savoir le quotidien et non pas une réalité fantasmée dans un cénacle de prétendus experts. On ne louera jamais assez le travail de Cash Investigation ou d’Envoyé spécial (France2), de Grand Reportage (TF1), d’Interception (France Inter) ou de Médiapart mais combien paraissent-ils, eux et tant d’autres ignorés, oubliés ou vilipendés, seuls et isolés dans un univers médiatique outrageusement dominé par l’immédiateté qui aime à s’affranchir de toute réflexion et de tout recul au profit d’expertises brillantes, pour certaines, de vacuité. Certes le grand reportage a un coût mais la vocation des journalistes et du journalisme n’est-il pas, finalement, affublés, l’un et l’autre, d’une pointe de romantisme et d’insouciance, de se moquer des idées reçues ou des contraintes économiques pour assurer sa mission première : montrer le monde tel qu’il est. La question est ici purement rhétorique et la réponse induite. Car face la crise de confiance à laquelle le journalisme est aujourd’hui confronté, un retour aux sources, sain et salvateur, s’impose. La concurrence lourde et dangereuse, car prompte à déformer l’information, des réseaux sociaux devrait suffire à motiver une profession souvent à tort, mais aussi parfois à raison, décriée. Mais l’autre motif qui doit impérativement renvoyer les journalistes dans la rue et non pas les cantonner derrière leur prompteur ou leur ordinateur est la déliquescence des temps présents. La montée des extrêmes et des populismes, fruit d’une ignorance crasse et profonde des ressorts contemporains, l’abandon progressif de la culture au profit d’une information prédigérée sont à eux seuls des motifs suffisants pour redonner foi à des journalistes parfois désabusés, souvent malmenés et mal considérés. Pourquoi ? Parce que ces derniers offrent au public le reflet d’un monde contemporain que peu souhaitent affronter par manque de courage et de responsabilité. Alors oui Bernard Guetta a très certainement raison de reprendre son bâton de pèlerin. Et s’il ne pouvait pas être seul…!

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