Un péril extrême

Les atermoiements qui ont présidé à l’élection du Speaker de la Chambre des Représentants aux Etats-Unis mettent en évidence l’influence croissante des mouvements radicaux dans des démocraties établies mais finalement fragiles.

Il aura fallu quinze tours de scrutin pour élire le speaker de la Chambre des Représentants (l’équivalent du Président de l’Assemblée Nationale en France), premier organe parlementaire des Etats-Unis d’Amérique. La faute à qui ? A d’interminables négociations, revendications, compromis et autres débats houleux où l’aile radicale du Parti Républicain à joué les arbitres. Alors, certes à la fin des fins c’est le républicain Kevin McCarthy qui a été élu avec les voix des radicaux républicains encouragés en ce sens par un Donald Trump absent de l’Hémicycle mais pourtant omniprésent. Pour autant, ces tergiversations, qui démontrent aussi combien la première démocratie du monde est malade et divisée (elle n’est certainement pas la seule), mettent en évidence une réalité autre : celle du poids grandissant des mouvements ou des élus radicaux présents dans les différentes assemblées et ce à l’échelle mondiale.

Intégrées au paysage politique

Que ce soit aux Etats-Unis, en France, en Italie, aux Pays-Bas, en Hongrie ou encore au Brésil, les mouvements dits de droite extrême, ou d’extrême-droite selon que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique, sont désormais des parties intégrantes et intégrées du paysage politique. Et que les partis traditionnels s’en trouvent perturbés n’a rien d’étonnant car ces-derniers, par la présence de groupe radicaux, se retrouvent face à leurs erreurs accumulées ou l’inertie dont certains ont fait preuve pendant des années. Doit-on pour autant se satisfaire de cette montée en puissance de partis à la rhétorique connue mais ô combien séduisante pour des franges de populations animées d’un sentiment d’abandon et d’incompréhension ? Tout démocrate qui se respecte répondra que non tout en analysant avec sagacité que la démocratie offre, par le contingent de libertés fondamentales qu’elle porte, un tapis rouge aux mouvements radicaux qui savent user et abuser de leur liberté de parole pour justement décrier et vilipender la démocratie. Tautologie aberrante que l’on ne saurait pourtant rompre qu’en rejetant la démocratie qui, constat de fait, a toujours plus profité aux extrêmes qu’aux partis républicains ou libéraux.

Dissolution et gangrène

Que faire donc face à des élus et des mouvements qui tendent, comme l’expérimente le Rassemblement National en France, à se fondre dans la masse pour revêtir les oripeaux d’un parti de gouvernement conventionnel propre à respecter les institutions et les règles qu’imposent le jeu démocratique. L’autre danger est donc certainement là : assister à une dissolution de façade des mouvements extrêmes et de leurs discours politiques exclusifs afin d’acquérir une respectabilité et une notabilité nouvelle et séduisante, longtemps apanage de ses concurrents politiques. Si, pour reprendre un adage populaire, le loup est déjà entré dans la bergerie, comprenez qu’élus et mouvements extrémistes ont intégré les organes parlementaires des démocraties les plus connues du monde, ces-derniers se trouvent encouragés par des régimes eux-mêmes clairement anti-démocratiques tels que la Russie, la Chine ou la Corée du Nord pour ne citer qu’elles. C’est donc un péril à multi-facettes auquel les démocraties, fussent-elles gangrenées par des oppositions radicales ou extrémistes, doivent faire face. Un constat s’impose, le monde d’après, bercé par une prétendue mondialisation heureuse, se révèle in fine rongé par un rétrécissement de la pensée et l’émergence de nouvelles peurs qui tendent désormais à se normaliser.

Pékin, d’Est en Ouest

Si la guerre en Ukraine conditionnera encore la teneur des relations internationales en 2023, les bouleversements qu’elle suscite déjà pourrait encore modifier les relations sino-américaines et européennes. Au détriment d’une Russie de plus en plus esseulée.

En refusant d’évoquer une quelconque alliance militaire avec la Russie de Vladimir Poutine, préférant le terme d’alliance stratégique, la Chine a pris soin de ne pas heurter sont meilleur ennemi que sont les Etats-Unis. Ces derniers, devenus omniprésents depuis le déclenchement de l’offensive russe en Ukraine le 24 février 2022, ont par certains aspects refroidi les ardeurs chinoises notamment au regard de la question taiwanaise. Parallèlement, Pékin, englué dans une crise sanitaire liée à la propagation effrénée du covid-19 sur son sol, des manifestations appelant à desserrer l’étau des confinements successifs et du ralentissement de son économie, a tacitement choisi son camp en rejetant poliment l’alliance militaire proposée par Moscou.

Camouflet et dépendance

Vladimir Poutine, plus que jamais esseulé sur la scène internationale, sait avoir besoin d’alliés puissants à même de contrarier l’hégémonie nord-américaine qui agaçait profondément Pékin sur la façade asiatique mais qui s’exprime aussi aujourd’hui en Europe. Concrètement, où que Vladimir Poutine, regarde que ce soit à l’Est ou à l’Ouest, celui-ci ne voit que les Etats-Unis. Pensant déjouer les plans de Washington en s’alliant avec Pékin, le président russe essuie malgré tout un camouflet sévère de la part de Pékin qui n’a visiblement aucune envie de se corrompre plus avant avec un pays dépassé et au ban des nations du moins tant que Vladimir Poutine et ses successeurs mèneront la même politique. Est-ce à dire que l’année 2023 sera celle des bouleversements diplomatiques et géopolitiques? D’aucuns pourraient le penser et les faits actuels pourraient aisément confirmer leurs prévisions. Précisément, la Chine, prise au piège de sa puissance économique car lourdement dépendante de ses exportations en Europe et aux Etats-Unis, ne peut prendre le risque de se fâcher avec ses deux partenaires vitaux pour son devenir.

Invasion et compromis

Dans le même temps, la propagation du covid-19 sur son sol pourrait aussi en outre la pousser à faire appel aux vaccins étrangers, qu’ils soient d’origine européenne ou américaine, pour la rendre donc encore plus dépendante de l’Occident. Quant à la question Taiwanaise, la Chine l’a constaté de visu, les manœuvres militaires en Mer de Chine n’ont eu pour seul effet que de relever l’attention de Washington sur la question sans jamais affoler le président Joe Biden encore moins Taiwan, sur ses gardes depuis 1949, date de sa création, et prête à tous scénarios d’invasion depuis lors. Reste naturellement la question pétrolière, cruciale pour l’Empire du Milieu. Profitant de l’or noir russe à des prix très compétitifs, permettant à Moscou d’écouler sa production mais en dessous du prix du marché, Pékin sait aussi que ce rapprochement énergétique irritera à long terme ses partenaires économiques. In fine, Xi Jing Ping a donc fait comprendre à Vladimir Poutine que la Chine préférerait toujours le calme au chaos, le compromis à la rupture et que si son avenir ne passait certainement pas par Washington il ne passerait pas non plus par Moscou. Pas pour l’heure en tous cas.

Trêve des confiseurs

Mes très chers lecteurs, permettez-moi d’honorer une tradition des plus classiques que celle de la trêve des confiseurs.

Aussi, nous retrouverons-nous début janvier 2023 pour une nouvelle année que nous espérons tous pleine d’une actualité positive et des plus joyeuses.

Naturellement, vous pouvez retrouver tous mes précédents articles sur le blog à votre convenance.

D’ici là, je vous souhaite à tous d’excellentes fêtes de fin d’année.

Un ver dans le fruit

L’affaire de corruption qui secoue le Parlement européen entache non seulement la réputation d’une institution fondée sur des principes éthiques et humanistes mais jette aussi l’opprobre sur une sphère politique européenne déjà souvent critiquée.

Le mal est fait

On pensait l’institution incorruptible tant la complexité de son fonctionnement, où se succèdent organismes et commissions de contrôles, semblait entraver toute tentative de corruption. Et pourtant, voilà le Parlement Européen entaché par une affaire de pots de vin dont il serait volontiers passé et qui met, de surcroît, en exergue les relations entre le Parlement et un pays au coeur de l’actualité, à savoir le Qatar. Au-delà des personnes impliquées, dont l’une des vice-présidentes, Eva Kaili, cette affaire jette le trouble sur une institution souvent décriée et, par effet, de domino sur l’Union Européenne. Accusée de nombreux maux par ses détracteurs, l’Union perd via cette affaire une part de crédibilité qu’elle cherche à protéger depuis sa création. Sale coup donc pour l’Europe politique qui était parvenue par la guerre en Ukraine à donner le sentiment d’une solidarité nouvelle face à l’expansionnisme russe. Mais ici, point de Russie à l’horizon, mais le Qatar, pays lui aussi décrié depuis le début dela Coupe du Monde de football, notamment en raison du traitement des personnels ayant participé à la construction des stades.

Car pour beaucoup, cette affaire de corruption n’en serait qu’une de plus si elle ne concernait pas l’Union européenne. Cette dernière, fondée dès son origine sur le respect des droits humains et de l’Homme en général, se voit salie par une affaire mettant en cause un pays où justement les droits humains dans son acception la plus large est des plus contestables et des plus contestés pour le moins. Voilà en quoi la crédibilité de l’institution, qui souffrait déjà d’une image plus ou moins dégradée, se voit altérée car adossée par devers elle désormais à la polémique portant sur les conditions de travail pratiquées dans l’émirat. Certes, cette affaire de corruption ne concerne qu’un nombre restreint de personnes rapidement ostracisées mais comme l’affirme l’adage populaire, « le mal est fait ». Et les commentaires fondés ou infondés, sur l’influence de la puissance qatarie de certainement redoubler dans les semaines et les mois à venir. Autre évidence mise en exergue par cette affaire, au-delà de la crédibilité entachée, l’avidité de certains élus, pourtant sensés défendre les idéaux humanistes et égalitaires avancés par l’Union européenne. Mais là encore, répétons-le, il ne s’agit que d’une infime minorité d’individus sauf si les investigations menées par la police belge venaient à faire émerger d’autres cas de collusions. Et par cette affaire de voir à nouveau l’image et la probité d’élus et plus largement de la sphère politique gravitant autour du Parlement et de l’Union européenne d’être aussi altérées. Séduits, voire éblouis au point d’en perdre le sens de leur mission originelle par la réussite économique du Qatar, certains élus ont donc succombé aux sirènes de l’argent en échange de décisions favorables à l’émirat qatari. Ainsi, dans une logique de soft power que d’aucuns qualifieraient d’un peu grossière dans son exécution (car le but d’une influence est de rester invisible), l’émirat s’est infiltré via des complicités choisies au sein d’une institution une fois de plus fragilisée.

L’Iran lève le voile ?

Alors que l’Iran est bousculé depuis plusieurs mois par des manifestations appelant à une libéralisation du régime, la République des Mollahs a annoncé abolir la Police des Moeurs tant redoutée par les femmes iraniennes. Premier signe d’effondrement ou simple geste tactique ?

Avec l’annonce de l’abolition de la Police des Mœurs qui veillait au respect de la loi imposant aux femmes de porter le voile sur l’ensemble du territoire iranien, d’aucuns penseraient que le régime montre ici une première faille. Il est vrai que ce qui peut être assimilé à un signe d’ouverture de la part de République islamique laisse à penser que l’Iran se dirige vers la voie d’une modernisation attendue tant en interne qu’en externe, de nombreux pays réclamant l’abolition du port du voile depuis de nombreuses années et plus largement un desserrement du régime englué dans une crise sociale, politique et économique sans fin. Pour autant, aussi encourageant que soit ce geste, il faut rester prudent sur les ambitions des dignitaires du régime certes talonnés par des réformateurs de plus en plus puissants et écoutés.

Une jeunesse tournée vers l’Ouest

Prudence donc et plusieurs raisons y invitent à commencer par la volonté des mollahs de vouloir calmer rapidement par un geste fort et concret la contestation sociale qui agite le pays depuis le 16 septembre suite à l’arrestation le 13 septembre dernier de Mahsa Amini, jeune étudiante kurde iranienne qui avait défié le pouvoir en retirant son voile. Deuxième raison, en décrétant l’abolition de la Police des Moeurs, le régime détourne aussi les manifestants des autres motifs de contestation susceptibles d’ébranler plus encore un régime fragilisé. Rongée par l’inflation, perclus de sanctions internationales, discréditée et isolée sur le plan international, l’Iran ne plus compter aujourd’hui que sur le soutien de la Russie et de la Chine, eux-mêmes en mal de reconnaissance, notamment la Russie. Enfin, dernier point, et non des moindres, alors que l’Iran est fortement suspectée d’enrichir de l’uranium à des fins militaires, l’abolition de cet organe d’État, donne à l’Occident des gages de bonne volonté et de compréhension face à une jeunesse désormais plus tournée vers l’Ouest de vers l’Est. In fine, équation complexe que celle à laquelle est confronté le régime car à trop céder à une population iranienne globalement jeune et avide de modernité, le risque de voir la République islamique sérieusement vaciller, puis déborder, devient réel. Dans un autre temps, ne se contenter que de ce seul geste pourrait apparaître comme un minimum appelant à d’autres avancées tant le peuple iranien aspire à de profonds changements tant dans le statut des femmes en premier lieu mais aussi dans le fonctionnement de la société iranienne. Ainsi, affirmer que l’Iran est au bord d’une seconde révolution est certainement excessif mais n’est pas totalement inopportun pour autant. Etouffée par des principes religieux jugés aujourd’hui dépassés, la population iranienne, cultivée et éduquée, ne saurait se satisfaire de la seule abolition de la police des Moeurs, cherchant très certainement dans les semaines à venir à pousser son avantage tant les manifestations ont su effrayer le régime.

On a tous besoin de politique…

Déstructuré par la disparition progressive ou programmée des partis politiques historiques, le corps électoral français oscille désormais entre tentation extrémiste et apologie de l’individualisme renvoyant l’intérêt général au rang de préoccupation obsolète.

Relégué sur l’une des multiples chaînes d’information en continue, le débat organisée pour la présidence du parti Les Républicains n’aura finalement passionné personne. Et pour cause, nombre de téléspectateurs en ignoraient jusqu’à la tenue. Et quand bien même, il y a désormais longtemps que les débats politiques n’intéressent plus grand monde aujourd’hui. Idem à gauche, où Europe Ecologie Les Verts et le Parti socialiste doivent dans quelques jours élire leurs nouveaux chefs de file, élection qui promet de rivaliser de discrétion et ce pour les causes avancées ci-dessus. Pourtant, il n’est pas inopportun de se demander s’il n’y a pas quelque chose d’inquiétant dans cette désaffection pour la vie politique dans une démocratie telle que la nôtre. Pour apporter, essayer à tout le moins, un élément de réponse, plongeons-nous d’abord dans le monde d’avant, celui qui présidait la vie politique du pays avant 2017.

Fidélité politique

Alors, plusieurs partis entraient régulièrement en concurrence, avec leur cortège de militants ou de sympathisants, leur grand’messe pré-électorale où chacun pouvait compter ses troupes avant la batailles des urnes. Décriés car devenus obsolètes, ces mêmes partis ont donc implosé ou explosé, c’est selon, mais tous avaient une vertu : celle de structurer l’opinion publique autour de principes, de cristalliser des pans entiers du corps électoral qui par fidélité idéologique, historique ou familiale adhéraient au discours de l’un ou de l’autre. Et les résultats électoraux se voulaient le reflet de cette polarisation politique. Quelques années plus tard, le changement de paradigme est total et complet. Les partis historiques peinent à s’imposer dans l’opinion, y compris même parfois auprès de leurs militants historiques, au point d’être devenus les supplétifs d’un unique parti présidentiel, polymorphe et sans fondement idéologique historique ou politique affirmé. La disparition de la dimensions structurante des partis, consécutive à celle de l’opinion a ainsi engendré une vie politique binaire, voire manichéenne, ou le camp de la démocratie s’oppose à celui de l’extrémisme. Non que la bi-polarité gauche-droite qui prévalait historiquement dans la vie politique française n’était porteuse que de bienfaits, loin s’en faut, mais au moins avait-elle le mérite de marginaliser les extrêmes qui profitent aujourd’hui, certes de frustrations sociales diverses, mais peut-être aussi avant tout de l’appauvrissement intellectuel et politique des partis d’antan.

Assèchement culturel

Cette opposition binaire, que d’aucuns qualifieraient de dangereuse et pernicieuse, ne semble pas pour autant sur le point de disparaître. Car si l’urgence à limiter la progression des extrêmes s’avère impérieuse, il apparaît aussi que l’assèchement culturel d’une grande partie de la population contribue au développement d’un malaise social propre à favoriser les dits extrêmes. Passés les différents constats, aussi catastrophiques les uns que les autres, reste désormais à avancer des solutions dont l’une passe par la nécessité de retisser le lien qui existait entre les Français et la politique. Exercice ardu car il faudrait pour cela remonter, entre autre, à l’étymologie du mot, Polis en grec qui renvoie à la cité et donc à la vie de la cité. Cette définition pleine de sous-entendus altruistes et humanistes, se fracasse néanmoins aujourd’hui sur l’ultra-individualisme qui structure notre société, et par-delà, les sociétés occidentales et globales. Est-ce à dire que se profile la fin du politique ou de la politique. Certes non, mais il est à penser que dans les années à venir, sauf revirement de situation, la politique ne sera plus le processus visant à satisfaire l’intérêt général mais l’intérêt particulier.

Rétrécissement idéologique

La montée en puissance des courants extrémistes et des populismes à l’échelle mondiale conjuguée à la crainte climatique illustre la croissance d’une pensée individuelle et autarcique dans un monde de plus en fragmenté.

Les tensions apparues voilà quelques jours entre la France et l’Italie au sujet des migrants embarqués à bord du l’Océan-Viking met certes en exergue la question de la gestion de ces hommes et ces femmes en quête d’une vie meilleure mais, plus largement, celle-ci fait émerger un rétrécissement idéologique en cours dans de nombreux pays, rétrécissement qui passe par une érosion des principes élémentaires de fraternité et d’humanité. (lemonde.fr : https://www.lemonde.fr/international/article/) Si l’Italie a récemment fait le choix d’un gouvernement d’extrême-droite, elle n’est pas le seul pays à être tenté par la dérive populiste ou extrémiste. La poussée des Républicains les plus radicaux lors des élections de midterms aux Etats-Unis, l’ombre de Boris Johnson au Royaume-Uni, les atteintes répétées aux droits de l’Homme de Viktor Orban en Hongrie ou les coups de menton diplomatiques de Kim Jung Hun en Corée du Nord finissent par démontrer que le monde dans lequel nous vivons se tourne progressivement vers des courants de pensées plus xénophobes et autarciques que vers l’altruisme et l’ouverture.

Autorité et sens collectif

Ce rétrécissement idéologique, concerne sans surprise les pays déjà familiers de modes de gouvernement autoritaires tels que la Russie ou la Corée du Nord, mais, plus inquiétant, il commence à toucher singulièrement les démocraties bien établies telles que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne. La France, bien qu’encore protégée, à quand même vu par trois fois des candidats d’extrême-droite (2002, 2017 et 2022) parvenir au second tour de l’élection présidentielle. En Algérie et en Tunisie, deux poids lourds d’Afrique du Nord, les régimes en place durcissent chaque jour un peu plus leur emprise sur des populations partagées entre défense de la tradition et appel de la modernité. Autre forme d’individualisme croissant, le rapprochement de la Chine, qui n’est pas à proprement parlé un parangon de démocratie, et de l’Allemagne, qui irrite autant qu’il intrigue ses partenaires européens, mais qui témoigne à son échelle d’une perte de sens collectif quand la situation internationale le commande, y invite à tout le moins. (larevolutionpermanente.fr : https://www.revolutionpermanente.fr/La-relation-entre-l-Allemagne-et-la-Chine-redevient-une-source-de-tensions-avec-les-Etats-Unis) Plusieurs raisons pourraient expliquer cette fuite en avant vers les populismes et les extrêmes : peur des conséquences des flux migratoires, défi climatique mal appréhendé, perte de sens du message politique originel et incapacité de ce dernier à résoudre les malaises sociétaux inhérents à toutes communautés humaines…

Réflexion globale

Autant d’éléments qui effraient et poussent les électeurs vers des voies radicales qui proposent des solutions rapides, séduisantes et à court terme. Quoi qu’il en soit, il apparaît évident que l’heure est à la fièvre individualiste et non plus à la réflexion globale. A ce titre, les dangers qui guettent le monde sont nombreux et particulièrement périlleux car certains peuvent aisément déboucher sur des brouilles diplomatiques, voire dans le pire des cas, sur des conflits armés. Sans imaginer le pire, il n’est pas cependant interdit de s’en prémunir, la guerre en Ukraine l’a prouvé. Si bien que l’Union Européenne, prise d’un frisson sécuritaire, réfléchit à son tour à la manière de prévenir un conflit armé. Ainsi, d’aucuns dans un fatalisme consommé diraient que le monde va mal. La question qui se pose cependant est de savoir s’il va plus mal aujourd’hui que par le passé, et là encore, conviendrait-il de définir ce qu’est le passé. Plus concrètement, il apparaît que l’érosion des principes démocratiques dans une société mondialisée est devenue un réel enjeu d’avenir au même titre que la question environnementale qui d’ailleurs n’en est plus une puisque cette dernière impose désormais une réponse.

De Lula à Tocqueville

Elu président du Brésil, Lula devra composer avec un pays fracturé, déchiré par une crise sociale et politique profonde. A quoi s’ajoute une question environnementale des plus prégnantes, la forêt amazonienne cristallisant toutes les passions à l’échelle internationale.

Il y a de cela vingt ans, le Brésil déboulait sur la scène internationale, fraîchement et fièrement habillé de son statut de premier pays émergent. Ainsi, dans l’acronyme qui désignait ces pays sur la voie de la modernisation et de l’industrialisation, le Brésil figurait en tête des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Grenier à céréales du monde, notamment de soja et de tournesol, espace de sous-traitance, voire de montage pour de nombreux constructeurs automobiles européens, exportateur de pétrole, le Brésil s’imposait comme un acteur économique et diplomatique allant même s’inviter dans les négociations sur le nucléaire iranien. Mais vingt ans plus tard, le conte de fée s’est mué en triste réalité : près d’un tiers de la population brésilienne vit sous le seuil de pauvreté, la crise sociale qui fracture la pays n’en finit pas de s’aggraver au point qu’en 2018, les Brésiliens choisirent un ancien militaire, Jair Bolsonaro, pour gouverner le pays sans que le marasme économique dans lequel le Brésil baigne depuis la crise de 2008 n’ait été résolu. Pis ! Les inégalités sociales se sont aggravées et se sont vues greffées à une crise environnementale lourde de conséquences puisque ayant pris pour cible la forêt amazonienne victime d’une déforestation sans précédent sous la présidence Bolsonaro.

Développement et crise sociale

Pourtant, d’aucuns affirmeront que l’élection de Lula à la présidence de l’État fédéral va relancer le processus démocratique, économique, diplomatique et environnemental brésilien. De nombreuses raisons permettent de l’espérer à commencer par le profil d’un homme connu et qui a su mener le Brésil sur la voie du développement au début des années deux mille. La satisfaction des partenaires du Brésil, échaudés par l’expérience Bolsonaro, qui a accompagné l’élection de Lula témoigne aussi de la bonne volonté de ces derniers afin de relancer le processus en question. Tous les voyants semblent dès lors au vert et rien ne semble empêcher ou entraver le retour du Brésil parmi les grandes nations mondiales. Pourtant, a contrario des espoirs suscités par la victoire de Lula, nombreuses sont les embûches qui se dressent devant Lula. Politiquement parlant, celui-ci devra composer avec 99 députés bolsonaristes élus au sein du Congrès brésilien, ouvrant la voie à une gouvernance délicate poussera Lula à diriger le pays non pas tel l’homme de gauche qu’il est d’homme mais plutôt dans une logique centriste. Du point de vue économique, fragilisé par l’inflation mondiale et la remontée des taux bancaires pratiqués par les banques centrales, handicapant le Brésil dans l’hypothèse d’un emprunt, Lula doit aussi se saisir, afin de la résoudre, de la crise sociale. Rappelons que plus de 20 % de la population, soit 50 millions d’habitants, vivent avec moins de 2 dollars par jour et plus du tiers se situe sous le seuil de pauvreté. En outre, la classe moyenne (25 % des Brésiliens) est particulièrement vulnérable aux fluctuations de l’économie brésilienne largement tournée vers l’exportation de matières premières agricoles.

Poumon vert et compromis.

Et quid de la question environnementale ? Certes Lula a annoncé une réduction drastique de la déforestation de la forêt amazonienne mais réduction ne signifie pas arrêt. Le développement de l’agriculture intensive brésilienne dédiée au soja, au tournesol ou à l’élevage passe par l’abattage de l’un des poumons vert de la planète. Dès lors, les défis qui se posent au nouveau président sont de fait immenses car ils imposeront de nombreux compromis auxquels les électeurs de Lula ne s’attendent pas nécessairement. Et dans le reste du monde, attention à ne pas idéaliser l’élection d’un homme, élection qui reste certes une avancée positive mais qui ne peut occulter le fait que Lula sera confronté à des réalités dont il ne pourra s’affranchir notamment en matière sociale et qui auront des conséquences sur sa politique environnementale. Mais peut-être que le nouveau président brésilien a déjà en tête cette réflexion de Tocqueville, à savoir que la politique extérieure des Etats est souvent conditionnée par leur politique intérieure.

Du gaz entre Paris et Berlin

Les tensions franco-allemandes liées à la décision de Berlin de se protéger via ses propres moyens de la crise de l’énergie fragilisent une Union européenne encore trop exposée à l’omnipotence économique allemande, domination qui trouve aussi son origine dans sa rigueur budgétaire.

Quand la Chine s’éveillera…Le monde tremblera. Combien le titre de l’ouvrage d’Alain Peyrefitte, publié en 1973, convient par analogie ramenée à l’échelle européenne, aux vicissitudes que traverse actuellement le couple franco-allemand. Concrètement et en abandonnant tout jeu de mot supplémentaire, force est de constater que devant la fraîcheur des relations franco-allemandes, l’Union européenne, s’inquiète, voire à son tour, tremble. Plusieurs raisons expliquent cette brouille, certes passagère, entre les deux plus grandes économies du continent, brouille qui intervient au plus mauvais moment au regard de la situation internationale. Crise de l’énergie, conflit ukrainien, relations russo-européennes, Russie avec laquelle l’Allemagne entretient des relations privilégiées…sont autant d’éléments qui ont contribué, non pas en tant que tel, à accentuer la rigidité des relations franco-allemande mais plutôt au regard des décisions prises outre-Rhin pour y faire face. L’Allemagne par son Chancelier Olaf Sholtz a ainsi dégainé un plan énergétique de 200 milliards d’euros visant à protéger les consommateurs allemands durant les mois d’hiver en doublant ce même plan par des achats massifs de gaz toujours dans la même optique.

Logique communautaire

Si la décision peut dans l’absolue se comprendre et se défendre, Paris voit dans cette même décision un acte individuel détaché de toute logique communautaire qui aurait dû alors prévaloir, l’Allemagne étant membre de l’Union et donc liée à certaines obligations contractuelles et diplomatiques, officielles ou tacites. Imaginer un achat groupé de gaz aurait alors pu être envisagé à l’échelle européenne incluant naturellement l’Allemagne. Mais Berlin, autonome financièrement en raison d’une gestion rigoureuse de ses comptes publics, a opté pour un achat souverain en adossant celui-ci à un plan énergétique qui illustre certes toute sa capacité financière mais a aussi eu pour effet d’irriter ses voisins, à commencer la France. Pour autant, faut-il voir dans cette brouille une altération durable des relations franco-allemandes ? Ni Berlin ni Paris n’ont intérêt à nourrir une polémique dont l’origine a déjà isolé le chancelier allemand en donnant le sentiment que l’Allemagne se moque de ses partenaires européens puisque cette dernière a les moyens de ses ambitions. Car effectivement l’Allemagne a les moyens de ses ambitions au contraire de ses partenaires coincés et englués entre dettes publiques et déficits abyssaux.

Expiation et rigueur

Doit-elle pour cela expier et s’autoflageller ? Il est évident que non mais cette aisance financière que l’Allemagne ne doit qu’à sa propre rigueur dans la tenue de ses comptes publics passe mal dans une Union européenne qui tente collectivement de résoudre la crise inflationniste qui frappe l’énergie. Pour beaucoup, un effort de concertation aurait été apprécié de tous, fût-il de pure forme. Dans le même temps, cette brouille remet sur le devant de la scène une forme d’hégémonie allemande en Europe, réelle ou supposée, qui tend à irriter Paris tant au regard des écarts économiques existant entre les deux pays que par un ego français mal digéré. D’aucuns admettront toutefois que si les relations européennes et franco-allemandes en particulier ne sont pas en l’état menacées, les mêmes reconnaîtront une fêlure, une de plus, dans la logique communautaire visiblement vite oubliée au profit des intérêts particuliers dès que surgit une crise majeure comme celle que nous traversons actuellement. Il est juste à souhaiter que l’hiver, tant du point de vue climatique que politique, soit doux….

Très chers salaires

Si le conflit qui agite les raffineries du groupe TotalEnergies pèse sur le climat social et relance la question des salaires, celle-ci ne fait qu’à nouveau émerger car longtemps éludée. Mais une remise en cause des principes de rémunération est aujourd’hui inéluctable.

Sans mauvais jeu de mot liminaire, il n’est cependant pas impossible que le conflit social qui agite les raffineries et les dépôts du groupe TotalEnergies fasse tâche d’huile dans les jours à venir. Il est vrai que tous les ingrédients pour une contagion à l’échelle nationale sont réunis : Inflation, pouvoir d’achat amputé par une hausse fulgurante des prix, crise de l’énergie, limite des dispositifs fiscaux sensés amortir le choc des hausses constatées et surtout salaires incapables de remédier à cette situation qui place la France et les pays voisins au bord de la récession. Hors une fois le constat dressé, une réalité plus prégnante que les autres s’impose, à savoir la faiblesse des salaires aujourd’hui pratiqués en France. La question n’est pas nouvelle et s’était déjà invitée lors de la campagne présidentielle de 2007. Les candidats d’alors, avait, pour l’un proposé le système du « Travailler plus pour gagner plus », pour la seconde, l’idée, une fois élue, d’organiser des Assises des salaires afin de revaloriser le ratio formation / compétence / salaire.

Accélérateurs et fossoyeurs

Mal réglée, placée sous le boisseau de la contrainte économique et financière ou tout simplement écartée, la question du pouvoir d’achat, donc des salaires, a refait surface à la lumière de la situation post-covid et de la guerre Ukraine, tous deux accélérateurs de l’Histoire. Car désormais, pouvoirs publics et entreprises ne pourront plus nier la nécessité d’une augmentation des salaires au risque de voir la demande, premier moteur de la croissance, s’effondrer au profit d’une épargne légèrement mieux rémunérée en raison de l’augmentation des taux d’intérêt par les banques, épargne véritable fossoyeur de croissance car l’argent épargné n’est pas investi ou consacré à la consommation. Cette crise des salaires, longtemps écartée en raison d’une inflation faible qui compensait la faiblesse de ces derniers, est dès lors le caillou dans la chaussure d’une économie qui tournait jusqu’alors à plein régime, voire au-dessus. Terrorisés par le cycle d’une hausse de l’inflation qui serait compensée par une hausse proportionnelle des salaires, gouvernement et banques centrales ont choisi pour l’un de solliciter encore l’Etat-Providence via diverses interventions, (rabais du prix du carburant, chèque énergie…), pour l’autre de casser la croissance et l’investissement par une hausse des taux qui endiguerait le recours au crédit des particuliers ou des entreprises. Pour autant, il apparaît que socialement ce duo ne fonctionne pas. Salariés et fonctionnaires étranglés par une hausse continue des prix, appellent au secours afin de ne pas eux-mêmes plonger dans les affres des difficultés financières quand ce n’est déjà pas le cas.

Économie de marché et nivellement

Or la question salariale ne se réglera pas par une augmentation ponctuelle des salaires en question, ce qui reviendrait à poser un emplâtre sur une jambe de bois, tout au plus permettrait-elle de liquider quelques factures impayées et d’apaiser un temps la grogne sociale. Il convient désormais, dans une économie de marché à laquelle est soumis le marché de l’emploi, de repenser la rémunération en fonction des compétences, des responsabilités et des formations suivies et ce dans une logique méritocratique. En partant de ce postulat, l’augmentation de salaires ne serait plus aléatoire ou liée à un quelconque et obscur principe au sein de telle ou telle entreprise ou institution, mais le fruit d’une réalité individuelle et professionnelle. A ce jour, les obstacles sont nombreux car la peur que suscite une telle démarche est liée à la nécessité de repenser en totalité notre système de rémunération y compris le sacro-saint Smic devenu la pierre angulaire de la politique salariale. Sortir du nivellement par le bas qu’impose le Smic, sans pour autant l’abaisser ce qui aurait pour effet de précariser encore plus ceux qui le perçoivent, repenser le travail, serait aussi une révolution culturelle qui permettrait vraisemblablement de motiver entreprises, salariés et agents publics. Mais pour l’heure, les files d’attentes devant les stations-essence s’allongent et monte doucement la gronde de ceux qui redoutent d’être à sec.