Colbert, Ferry, le temps et l’Histoire

Entre Histoire et mémoire, les questions qui émergent aujourd’hui en France sur la prégnance du racisme et de la xénophobie renvoient à l’appréhension des modes de pensées d’un pays aux relations complexes avec son passé. Essai d’explication.

Le débat qui anime aujourd’hui la France sur l’héritage historique de la colonisation et de son corollaire raciste et xénophobe est en passe d’ébranler les certitudes d’un pays longtemps confit dans son Histoire. La patrie, mère des Droits de l’Homme, a toujours eu beaucoup de mal à digérer son passé pour de multiples raisons qui vont de la grandeur à l’égo, en passant par l’orgueil et la puissance, la honte et le déshonneur. Ainsi dans un esprit de reconnaissance, n’a-t-on pas hésité à donner le nom de Colbert à une des salles de l’Assemblée Nationale. Colbert, éminent Contrôleur général des Finances de Louis XIV mais aussi auteur du Code Noir en 1685. Dans le même temps, les écoles Jules Ferry, Paul Bert, Ferdinand Buisson, sans compter les rues, les places, les avenues…ont fleuri pendant des décennies afin d’honorer les pères de l’école républicaine tous piliers d’une République, la troisième en l’occurrence qui a porté à son paroxysme l’entreprise coloniale. Et les exemples ne manquent pas, de De Gaulle à Mitterrand…Le dilemme est des plus cornéliens. (lire lemonde.fr :https://www.lemonde.fr/idees)

Lumières et mémoire

Donc, faut-il encore honorer des hommes comme Colbert, Ferry et autres figures charismatiques d’un pays à double face où se côtoient l’esprit des Lumières et les heures les plus sombres d’une nation tiraillée par les erreurs du passé ? La question ne trouvera pas de réponses ici car chacun apportera la sienne. Mais l’Histoire qui se veut une construction de faits avérés et vérifiés portent avec elle tous les aspects qui la composent, aspects jugés à l’aune de l’époque dans laquelle nous vivons. Au même titre que nôtre contemporanéité sera jugée dans des décennies par d’autres, admirateurs ou révulsés par notre mode de vie et de pensée. Ainsi, les propos de Jules Ferry sur la responsabilité des races supérieures serait-il aujourd’hui, et à raison et sans discussion possible, condamnés. Mais à la fin du XIXème siècle, ce même discours qui a alors certes ému, n’a pas entravé la marche à la colonisation ni altéré l’idée que l’Europe et l’Homme blanc se sentaient investis d’une supériorité considérée à cette époque comme fondée. Le débat actuel nous renvoie inéluctablement à ces questions essentielles d’histoire et de mémoire, les deux se disputant la primauté de la raison. L’histoire, construction de faits, et la mémoire, perception partielle, individuelle ou collective, du passé qui s’agrège dans un ensemble plus global au point de former un des éléments constructeur de l’Histoire, apparaissent comme le nœud gordien du débat qui se fait jour.

Culture et vide temporel

Evoquer Colbert et Ferry comme de grands hommes d’Etats, des promoteurs de la grandeur du pays ou artisans de la République pour le second n’est pas insultant si parallèlement sont rappelés ce que les deux hommes, entre autres figures tutélaires, ont aussi défendu comme idées qui vont aujourd’hui à l’encontre des fondements de nos sociétés. Dans un improbable et impossible bond dans le temps, Colbert et Ferry ne comprendraient rien à nos sociétés contemporaines s’ils devaient y faire un séjour. Pourquoi ? Car chaque époque défend ses propres mœurs qui par le biais de la culture, de l’éducation, du savoir…sont amendées ou combattues. Colbert et Ferry pensaient et agissaient comme des Hommes de leurs temps, confrontés aux évolutions et modes de pensée de leur propre époque dans un pays lui-aussi en construction intellectuelle. Jeter aux orties Colbert ou Ferry sans autre forme de procès reviendraient à les effacer de l’Histoire, à creuser un vide temporel qui n’aurait aucun sens car l’action ou la non-action, les erreurs ou les bienfaits de ces hommes expliquent aussi l’évolution de l’Histoire qui a continué après eux. Le Code Noir a été aboli car il avait été rédigé et la colonisation a été condamnée pour enfin cesser car elle opprimait injustement et cruellement des Hommes. Juger les Hommes du passé est une tâche ardue, difficile et complexe car si le tribunal du temps n’excuse rien, comme toute institution judiciaire, celui-ci écoute avant de condamner.

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