Un principe de justice

Marteau justice
Quelle portée peuvent avoir les peines prononcées à l’endroit de nonagénaires ou de centenaires à l’existence déjà révolue ?

Le jugement et la condamnation des anciens sbires nazis partage la communauté des historiens quant à la pertinence de telles actions au regard de l’âge des individus. Mais pourquoi ne pas orienter la réflexion de la pertinence sur la nécessité pour un Etat de se construire et de se grandir via des procès de principe ?

La question a récemment refait surface. Et bien qu’elle n’ait jamais été réellement réglée (comment le pourrait-elle d’ailleurs), celle-ci s’avère au fil des ans toujours plus difficile à appréhender. Faut-il donc juger et condamner les anciens criminels nazis, pour la plupart des restants nonagénaires ou centaines cernés de rides aussi profondes que les atrocités dont ils ont été les complices ou les bourreaux ? (Voir l’article sur geopolis.fr  Allemagne: pourquoi des procès d’anciens nazis aussi tardifs) Plusieurs points de vue se confrontent et renvoient les sociétés aux prises avec ces débats à des références d’ordre judiciaire naturellement mais aussi philosophique et humaine au sens strict du terme. Pourquoi la question est-elle donc si épineuse ? D’abord en raison de l’âge des faits, plus de soixante dix ans, ce qui fait des accusés des hommes et des femmes aujourd’hui au crépuscule de leur vie mais d’une vie menée jusque là sans encombre, sans être inquiété et sans, on ose à peine le croire, le moindre remords ou l’once d’un regret. Devant nous des personnes extrêmement âgées qui appréhendent difficilement en raison de cet âge avancé la réalité contemporaine et les injonctions que celle-ci leur fixe, à savoir : Expliquez vous sur ce que vous avez fait pendant ces années noires ? Pourquoi ?

Force et privation

Entre perte de mémoire, sénilité, maladie, ou parfois mauvaise foi, l’Histoire a entre les mains de biens piètres et médiocres sujets dont il sera très compliqué d’obtenir quelque chose, ou si peu que cela relèvera du détail au mieux. Pour autant, l’âge et les années effacent-t-ils les crimes commis, et en l’état, les excusent-ils ? Non naturellement. Ce qui a été commis, l’a été et pour les survivants ou les descendants, il apparaît légitime et impérieux de juger ces criminels. (Voir l’article sur liberation.fr:  Nazis, l’inhumanité à perpétuité) A juste titre, les partisans du jugement font valoir l’imprescriptibilité de certains actes et la nécessité de condamner les coupables. Les condamner à la prison est donc la réponse judiciaire et pénale à apporter, c’est en tous cas celle qui est généralement apportée. Mais la force d’une condamnation à la prison, sa portée réside dans sa capacité à priver un homme de liberté pendant une période donnée de son existence, période dont il est défait pour commettre soit d’autres méfaits et donc exposer la société à un danger potentiel, soit pour mener une existence citoyenne ordinaire. Ce temps à vivre lui est donc ôté. Il en souffre car ces ambitions, ses projets, ses rêves ou autres sont suspendus ou annihilés. C’est le prix à payer fixé par la société pour expier les fautes commises avec l’espoir que la dimension juridico-mystique de la peine, qui prend tout son sens dans l’expression purger sa peine, soit appréhendée par le condamné. En voilà pour la théorie, mais dans les faits, de quoi allons-nous priver un nonagénaire ou un centenaire en l’envoyant en prison en 2016 ? A pas grand chose malheureusement.

Retrouver la dignité perdue

Est-ce à dire qu’il faut alors les juger sans les condamner ou à les laisser en liberté en dépit de leur condamnation ? C’est là que nous entrons dans le champ philosophique de la question. Une société a-t-elle le droit de bafouer la justice dûe à certains de ses membres au motif que les coupables sont trop âgés pour être condamnés ? Il n’est pas question ici d’apporter une réponse qui se traduirait par oui ou par non. Le procédé serait trop brutal et manichéen et renverrait aux coupables une image ternie et affaiblie des institutions qui les jugent alors que celles-ci se veulent dignes, exemplaires et réfléchies. Nulle compromission de la sorte n’est audible en la matière. En revanche, l’Histoire peut venir en aide à la philosophie pour essayer d’apporter une réponse crédible, valable et susceptible de traverser le temps car basée sur le principe et non sur l’instinct. Ainsi, si une nation se construit grâce à son passé, elle se construit aussi sur son présent, sur l’analyse juste et pertinente des forces et des tensions qui la traversent. Parallèlement, la grandeur d’un peuple et de la nation qu’il compose se mesure aussi à sa capacité à honorer la mémoire des disparus ou de survivants en leur rendant la justice qui leur revient et la dignité qu’ils ont perdu. Eriger le seul droit n’est donc peut-être pas suffisant face à ces criminels de guerre coupables de crimes contre l’humanité qui, pour employer une formule convenue « n’ont plus rien à perdre », et pour qui une condamnation ne sera qu’un simple détour presque insignifiant vers une mort toute proche. Mais associer le droit avec la grandeur, digne et froide d’un peuple, suffisamment sage et mature pour regarder son passé dans les yeux et ne pas appliquer la loi du talion, renvoie le criminel à ce qu’il est pour, à terme, l’exclure du champ citoyen. Voilà peut-être une sentence pire que les autres : celle qui pousse l’individu à être nié par la société dans laquelle il a vécu jusqu’alors. Point d’oubli mais un ostracisme tel que ne se perpétuera dans l’Histoire qu’une image noire et négative de sa personne.

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