L’Europe et Tocqueville

Si 73 % des Français se déclarent favorables au projet européen, ces derniers placent aussi le Rassemblement national en tête des intentions de vote lors des élections européennes de juin prochain. Antinomie politique que Tocqueville avait évoqué au XIXème sous d’autres formes mais toujours d’actualité.

On aurait pu croire les Français remontés contre la construction européenne, presque fâchés. Force est de constater, à la lecture du dernier sondage Ipsos, que c’est l’inverse qui prévaut puisque 73 % des sondés se déclarent favorables au projet européen. Résultats encourageants mais qui tranchent, voire étonnent, quand, dans le même temps , le Rassemblement National distance de 13 points le parti Renaissance, pilier de la majorité présidentielle. D’aucuns s’interrogent sur cette antinomie d’autant plus que le projet politique du parti d’extrême droite ne s’accorde pas spécialement avec le projet européen mené depuis sa création en 1957 via le Traité de Rome. D’autres se rallieront peut-être à la réflexion de Tocqueville qui affirmait que les affaires intérieures conditionnaient souvent les affaires extérieures. Avancée au XIXème siècle, cette réflexion n’en est pas moins d’une contemporanéité qui pourrait expliquer cette apparente antinomie.

Instrumentalisation

Car si les sondés en question, sensés représenter les Français, se déclarent favorables au projet européen, les inquiétudes qui les traversent, les angoisses qui les étreignent et les peurs qui les agitent sont à l’origine de la popularité croissante du Rassemblement national à quelques semaines d’une élection d’envergure européenne donc extérieure. L’instrumentalisation du scrutin par le parti d’extrême droite, si elle n’est plus à démontrer, afin de discréditer l’action gouvernementale, et ainsi utiliser les échéances européennes en qualité de test grandeur nature avant l’élection présidentielles de 2027, ne renvoie cependant que partiellement à la réflexion de Tocqueville car si l’extrême droite se renforce en France, elle n’en est pas pour autant au pouvoir. Et, aussi insidieuse que puisse être son influence sur la conduite des affaires publiques, elle n’exerce aucun mandat exécutif à même de lui offrir une tribune et un espace d’action. Pour autant, elle illustre dans une certaine mesure comment un peuple reste d’abord tourné vers ses préoccupations intérieures avant de considérer la politique extérieure comme une solution possible aux maux qu’il traverse.

Malaise intérieur

Imprimer à ses relations extérieures une teinte intérieure n’a d’ailleurs rien de nouveau. Dernier exemple en date, les précautions prises par les Etats-Unis à l’endroit d’Israël au regard du conflit qui oppose ce dernier au Hamas alors que se profile l’élection présidentielle en novembre 2024 sensé élire le successeur de Joe Biden ou reconduire celui-ci dans ses fonctions. Ainsi, ne faut-il voir dans l’ascension du Rassemblement national que l’expression d’un malaise intérieur, mais pas uniquement non plus, que l’on pourrait aussi étudier dans d’autres pays de l’Union invitant dès lors à distinguer le projet européen, et les potentielles fautes qui peuvent lui être imputées, et les objectifs politiques d’un parti soucieux de détourner un scrutin communautaire à des fins purement domestiques. Il serait d’ailleurs intéressant d’étudier dans quelle mesure s’exprime le poids des députés européens issus des partis d’extrême droite sur la politique intérieure de leurs pays d’origine. Mais de cela, Tocqueville n’en a point fait état.

Même aux Etats-Unis….

Aux Etats-Unis, à quelques mois de l’élection présidentielle, deux prétendants semblent se détacher pour occuper la Maison Blanche. Mais sont-ils pour autant les meilleures représentants de leurs partis et ont-ils l’un et l’autre toutes les capacités pour siéger dans le bureau ovale ? Tentative de réponse.

Dans l’impasse car pour l’heure sans solution de substitution, le Parti Démocrate va vraisemblablement à nouveau se tourner vers Joe Biden pour affronter Donald Trump, candidat déclaré à un nouveau mandat au sein de la Maison Blanche. Or, la question qui se pose aujourd’hui au Parti démocrate est de savoir si ce choix se veut dicté par la nécessité, l’évidence ou le dépit ? La question revêt tout son sens quand on analyse au plus près le bilan de la mandature de Joe Biden mais elle en revêt encore plus lorsque l’on s’interroge sur son âge et ses capacités cognitives. Reprenons dans l’ordre. Concernant la nécessité, il est apparaît évident qu’aucun candidat démocrate ne se pose à ce jour comme capable d’éluder Joe Biden, encore moins d’affronter l’ogre démagogue Trump. L’évidence, elle, se veut plus nuancée car, à l’aune des arguments précédents, Joe Biden est le seul à présenter un bilan à la tête de la Maison Blanche et pour cause, il est le seul élu démocrate à avoir damé le pion à Donald Trump en novembre 2019.

Interrogations et crédibilité

Reste la question du dépit. La pire qui soit car elle renvoie le candidat désigné à un rôle passif et non actif, choisi par défaut et non par conviction, à qui la défaite ne sera pas reprochée car intégrée dans le processus de désignation. Voilà donc une élection à venir (novembre 2024) au parfum certes de déjà vu mais surtout d’interrogation sur la vitalité de la démocratie nord-américaine et sa capacité à générer des acteurs politiques plus jeunes que les deux prétendants attendus et à même de mobiliser pleinement leurs camps respectifs. Car si Donald Trump est loin de faire l’unanimité au sein des Républicains, il en est de même pour Joe Biden sur qui courent questions et commentaires sur sa santé globale. Les récentes pertes de mémoire lors de conférences de presse ou ses confusions sur les dirigeants des pays alliés sont autant d’éléments qui poussent électeurs et grands électeurs à s’interroger sur le candidat Biden. Certes. Mais qui alors pour le remplacer ? Kamala Harris, vice-présidente trop discrète pendant le mandat de Joe Biden, aurait pu, voire aurait dû, grandir dans l’ombre de son mentor afin de se positionner comme candidate crédible. Tel ne fut pas le cas, laissant la place nette à Joe Biden et à d’autres mais là encore, lesquels ? Vu d’Europe, la situation est des plus paradoxales car si Joe Biden incarne tout ce qu’une majorité d’Européens apprécient en terme de progrès social, de coopération internationale, d’ouvertures au monde, la chevauchée empreinte de démagogie de Donald Trump stupéfie le Vieux Continent au regard de ce que fut le mandat du magnat de l’immobilier. Et à ce titre, toujours flanqué de cet étonnement, nombreux s’interrogent sur l’incapacité du Parti démocrate à présenter un ou plusieurs candidats susceptibles de concurrencer Joe Biden. Une conclusion semble alors s’imposer. En Europe comme aux Etats-Unis, et dans de nombreuses démocraties contemporaines, le personnel politique est à l’image des populations sensées être dirigées ou guidées par lui. Sans remettre en question les qualités intrinsèques de chacun des acteurs engagés dans l’action publique, force est de constater que la faiblesse globale de cette action, qui confine parfois à la médiocrité, pousse les corps électoraux à se tourner vers des candidats jugés, à tort ou à raison, plus dynamiques car prompt à développer des thèses empreintes de démagogie et de populisme rempli de raccourci idéologiques.

D’un populisme à l’autre…

Alors que se profilent des élections européennes (8 et 9 juin 2024) annoncées périlleuses pour la majorité présidentielle, Emmanuel Macron, Président de la République et Jordan Bardella, président du Rassemblement National, ont rivalisé de démagogie et de populisme, dans des styles très différents, mais toujours à dessein.

Entre la visite d’Emmanuel Macron, mouvementée, au Salon de l’Agriculture le 24 février dernier et celle de Jordan Bardella, plus calme, nombreux furent les observateurs à voir dans ces deux déplacements un combat politique à distance qui trouve son explication dans les prochaines élections européennes. Distancée dans les sondages au profit du Rassemblement National, la majorité présidentielle, à commencer par son premier représentant, a donc décidé d’aller à la rencontre du monde agricole. Dans un échange frôlant le corps à corps, quasi charnel, en bras de chemise, usant parfois de trivialités destinées à renforcer la proximité du rendez-vous improvisé, Emmanuel Macron, a écouté les agriculteurs venus à sa rencontre, expliqué les décisions prises ou à venir et proposé des solutions. A-t-il convaincu ? Pour l’heure, la question reste sans réponse.

Viril ou policé

Dès lors que penser de cette rencontre dans lequel le Président de la République s’est montré à l’aise, car l’homme affectionne beaucoup ce type d’exercice, face à un Jordan Bardella, lui aussi dans son élément au milieu d’un monde agricole pour une partie sensible à son discours teinté de nationalisme économique ? En réalité, que ce soit tant Emmanuel Macron que Jordan Bardella, l’un et l’autre, à leur manière et dans des styles très différents, viril, pour le Président de la République, plus policé pour Jordan Bardella, se sont adonnés à un exercice populiste en règle. Le premier, entouré dans un périmètre restreint d’agriculteurs attentifs mais exigeants au regard des réponses attendues, tel un tribun de la plèbe, a flatté et tancé sans pour autant condamner son auditoire, de sorte à le mettre devant la réalité économique à laquelle le monde agricole est confronté sans donner à celui-ci le sentiment d’être abandonné en promettant une révision des normes ou des prix planchers. Démagogie crieront certains, purement politique d’autres.

Attaques faciles

Promesses tenables ou non, ces dernières ont eu le mérite, à tous le moins, de laisser une marge de manœuvre à l’exécutif tout en renforçant la figure présidentielle d’homme proche et conscient des difficultés d’une des franges de la population. Dans un autre style, répétons-le plus policé, Jordan Bardella, s’est fendu de déclarations hautes en couleur évoquant une forme de schizophrénie présidentielle au coeur d’un auditoire friand d’attaques finalement assez faciles. Le président du Rassemblement National s’est donc, comme l’y invite la nature de son parti, délecté à dessein du désarroi et du désespoir d’une partie du monde agricole sans pour autant avancer de réelles solutions faisant fi du fait que certains acteurs de la filière agricole sont, rappelons-le, acculés à la faillite, voire pire. Deux formes de populisme se sont donc affrontés par procuration lors du Salon de l’agriculture dans ce qui ressemble déjà à une campagne électorale qui ne dit pas encore son nom. Reste à savoir désormais quelle démagogie prendra le pas sur l’autre…

Alexei Navalny, martyr sans écho

Si la disparition d’Alexei Navalny a ému le monde occidental, celle-ci ne s’avère pas suffisante pour motiver l’apparition d’une opposition globale et crédible à Vladimir Poutine. Profitant du désintérêt et du cynisme occidental, la Russie ne se cache plus désormais d’être devenue une dictature contemporaine.

Avec la disparition d’Alexei Navalny, c’est un pan de l’Histoire de la Russie contemporaine qui disparaît aussi. Tout comme le meurtre d’Anna Politkovskaïa, journaliste, disparue en 2006, pour avoir bravé le pouvoir poutinien, la mort d’Alexei Navalny a pour vocation de lancer un avertissement, en avaient-ils besoin, à tous les opposants à Vladimir Poutine, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur de la Russie. Naturellement, peu de danger pèse sur les opposants au régime si ces derniers vivent à l’étranger mais le message est des plus clairs : évitez pour votre sécurité ultime de rentrer en Russie. D’un point de vue extérieur, il est évident que la Russie bascule lentement mais sûrement d’un statut de démoctature à celui de dictature qui ne prend même plus la peine de s’en cacher.

Terreur et banalité

Exacerbées par la guerre en Ukraine, les tendances despotiques du régime de Vladimir Poutine deviennent chaque jour plus franches. Mais jusqu’à quel point ? L’objectif est-il d’asservir et de faire vivre dans la terreur la plus sombre le peuple russe ? Cette politique est-elle mue par la volonté de pousser l’Occident à ne pas s’intéresser aux affaires intérieures russes ? Autant de questions, et elles sont encore nombreuses, qui émergent à ce jour. Pour autant, une chose devient désormais certaine : le pouvoir russe, totalement phagocyté par Vladimir Poutine et ses proches, se veut maintenant au service d’un homme. Et gare à celui ou celle qui dénoncerait la marche en avant vers un absolutisme contemporain qui renvoie aux heures les plus noires de l’Union soviétique. Ce qui semble pourtant encore pire, c’est que rien ni personne ne semble en mesure d’entraver la route de Vladimir Poutine dont la présence et l’action, notamment en Ukraine, tombent progressivement dans la banalité quotidienne d’un Occident peu à peu amené à se détacher des dérives d’un pays devenu tout simplement dangereux.

Bipolarisation

Lassitude, écoeurement, désintérêt,…pléthore de sentiments président au manque d’attention croissant que l’Occident porte à la Russie et la disparition d’Alexei Navalny n’y fait pas exception. Plus largement, une forme de bipolarisation de l’espace européen semble s’être opéré depuis plusieurs années, entre une Russie en mal de reconnaissance internationale et un Occident potentiellement soucieux d’éloigner le danger russe quand bien même celui-ci apporte-t-il son soutien, mesuré cependant, à l’Ukraine. Si la disparition d’Alexei Navalny marque un tournant dans l’Histoire russe, celle-ci s’inscrit néanmoins dans la liste déjà longue d’opposants liquidés par Moscou, opposants certes soutenus par l’Occident mais de si loin que le pouvoir poutinien n’a jamais vu se dresser devant lui de réelle contestation internationale crédible. Pour le résumer avec une certaine forme de realpolitik, que ce soit au regard du cas Navalny ou de l’Ukraine, la Russie de Vladimir Poutine a devant elle un boulevard tracé par l’indifférence mal dissimulée d’Occidentaux finalement satisfaits d’être absorbés à d’autres taches que celle de s’opposer à Moscou.

D’Athènes à Mamoudzou

En annonçant réformer le droit du sol à Mayotte par voie constitutionnelle, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin joue du texte fondateur de la République à des fins politiques bien plus que légales ou juridiques.

En 451 av. J.-C., Périclès, stratège d’Athènes, décida de réformer l’accès à la citoyenneté de la cité-Etat, en imposant à tous ceux qui prétendaient à ce statut envié d’être fils de père et de mère athéniens. Cette restriction avait pour vocation de limiter le nombre de citoyens à l’Ecclesia (l’assemblée d’Athènes), Périclès craignant que la démocratie athénienne ne finisse par mal fonctionner devant le flot croissant de citoyens intégrant les institutions. Certes. Mais quel rapport avec la décision de Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, qui a décidé de réformer le droit du sol à Mayotte, et ce par voie constitutionnelle ? Et bien dans les deux cas, avec plus près de 1600 ans d’écart, le droit du sol est invoqué pour priver des individus de droits fondamentaux, reconnus comme tel en France et au sein de la République depuis la Révolution française.

Voie détournée

Que ce soit à Athènes ou à Mamoudzou, réformer le droit du sol avec l’espoir de contraindre une population relève de la même logique : la volonté d’une communauté de maîtriser sa propre taille. Sans le dire mais en l’imposant par voie constitutionnelle détournée, baigné par un parfum populiste et démagogique, Gérald Darmanin fait ainsi valoir le droit du sang. La mesure se révèle d’autant plus inique et immensément politicienne, et politisée, qu’elle ne concerne qu’une partie du territoire, Mayotte, confrontée à des flux migratoires venus des Comores. Présentée comme la solution aux problèmes rencontrés par cette île de l’Océan Indien, celle-ci ignore aussi la possibilité d’engager avec le gouvernement comorien un dialogue dont la teneur est connue, mais le ton à définir, afin de maîtriser ces flux. Car ne nous y trompons pas, une réforme de cet ordre ouvre la porte à d’autres mesures analogues. Et en appeler à la Constitution pour imprimer à la décision prise un aspect juridique irréprochable témoigne, non pas d’une méconnaissance du texte sacralisant la République comme seul régime à même d’assurer la cohésion nationale, mais d’une manipulation de cette dernière afin de répondre aux sirènes d’une extrême droite vent debout sur la question migratoire.

Apprentis-sorciers

Périclès, au lendemain de sa réforme, avait dû affronter la montée d’une opposition croissante, hostile à cette mesure, qui, aidée par d’autres motifs et raisons, ont participé à la chute de la démocratie athénienne. A notre échelle, non que la démocratie soit en danger immédiat, mais jouer les apprentis-sorciers avec le texte fondateur de la République peut se révéler extrêmement risqué, surtout lorsque celui-ci veut répondre, d’une part, à une exigence ponctuelle (certes problématique) exprimée par une population mahoraise excédée mais, d’autre part, lorsque ce jeu politique cherche à étouffer le Rassemblement National en donnant corps à l’une de ses revendications sans que celui-ci soit aux commandes des institutions. L’Histoire, souvent source de réflexion, pourrait à nouveau servir en rappelant, qu’Athènes, épuisée et perdue par de multiples alliances, vit sa démocratie piteusement s’éteindre en 323 av. J.-C. A méditer…

La gauche ! Quelle gauche…?!

L’absence de discours crédible au sein de la gauche française explique en partie la désaffection d’un mouvement politique cantonné au rang de supplétif parlementaire et enfermé dans une opposition systématique stérile au Président de la République. Explication d’un gâchis politique et historique..

L’histoire retiendra, si tant est qu’elle s’en accorde le luxe, que la première motion de censure déposée contre le gouvernement Attal a été repoussée par l’Assemblée Nationale. Une goutte d’eau dans les pérégrinations parlementaires de la représentation nationale. Ce qui est en revanche plus inquiétant tant du point de vue politique que du point de vue de la pluralité démocratique, c’est que cette motion déposée par les quatre groupes de gauche ne soit pas parvenue à inquiéter un gouvernement dont les orientations libérales ne sont désormais plus qu’un secret de polichinelle. Pis ! Deux questions se posent désormais avec acuité alors qu’approche lentement mais sûrement 2027 : où est la gauche française et où en est la gauche française. Portée à bout de bras par La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon qui ne parvient pas cependant à incarner toutes les aspirations et les sensibilités de gauche, celle que l’on qualifiait par le passé de formation progressiste est, paradoxe absolu, en retrait et sur le reculoir depuis la première élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République.

Virage manqué

Les raisons qui peuvent expliquer cette désaffection sont nombreuses, à commencer par le siphonnage en règle effectué par les groupes parlementaires En Marche et Renaissance qui peinent même aujourd’hui, sans les émouvoir pour autant, à offrir une aile gauche à leurs mouvements. Longtemps parti de gouvernement, la gauche française, qui a manqué le virage de la social-démocratie au milieu des année quatre-vingt paye désormais son aveuglement sur de nombreux sujets (Education, salaires,…), celle-ci préférant se concentrer sur la lutte contre les inégalités dont elle n’a pas su entraver le creusement laissant par effet de ricochet la question sociale au Rassemblement national. Aveuglement mais aussi dogmatisme incompatible avec la réalité sociale et économique face à une mondialisation qui appelait souplesse et adaptation et non pas fermeté et maladresse, la loi El Khomry, votée sous la présidence de François Hollande incarnant parfaitement ces erreurs ou ces aveuglement.

Symbiose

Donc se reposent les questions initiales. Et force est de constater que le bilan est peu flatteur. Discréditée dans l’opinion, mal relayée au sein de cette dernière, peu lisible dans son discours plus articulé autour d’un anti-macronisme répétitif que d’un ensemble de propositions en symbiose avec l’histoire de la gauche et les attentes sociales de l’opinion, la gauche française, qui doit en plus subir les outrances de Jean-Luc Mélenchon, traîne sa misère dans un paysage politique où domine un libéralisme agressif et sauvage. En outre, si ce même libéralisme aux relents d’archaïsme nauséabonds par certains aspects occupe tant de place c’est plus en raison des manquements de la gauche à occuper le terrain avec pertinence que par hégémonie naturelle des mouvements libéraux contemporains. Le chemin de rédemption semble donc bien long pour un mouvement politique dont l’offre à ce jour se résume à LFI laissant Parti Socialiste, Radicaux de Gauche et Parti Communiste loin de tout. Y compris du monde dans lequel ils évoluent.

Matignon, à quitte ou double

Si le bras de fer engagé par les agriculteurs avec le Gouvernement trouvera nécessairement une issue, celui-ci n’est rien au regard des obstacles qui attendent le nouveau Premier Ministre Gabriel Attal. Entre dimension politique de la fonction et aspect technique, le locataire de Matignon joue soit sa mise sur orbite soit sa crédibilité politique. Explication.

Le nouveau Premier Ministre, Gabriel Attal, n’imaginait certainement pas un tel baptême du feu. La crise ouverte entre le Gouvernement et les agriculteurs, une partie de la profession en tous cas, met le locataire de Matignon sous les feux des projecteurs et la nécessaire réponse à apporter au monde agricole. Si dans l’instant, cette crise, comme toutes les précédentes, paraît exigeante dans sa résolution, elle ne sera, par définition, qu’aiguë et ponctuelle. Pour autant, celle-ci pourrait aussi laisser des traces et empoisonner l’avenir proche ou lointain de Gabriel Attal. Lui à qui de nombreux observateurs prêtent de grandes ambitions, de rêver à un dessein national, a l’occasion ici, soit de sortir par la grande porte et de gagner ses galons de chef de la majorité présidentielle, soit d’échouer et de voir alors son passage à Matignon se transformer en chemin de croix, confirmant par là même l’expression consacrée reprise par ses multiples prédécesseurs, à savoir que Matignon était un enfer. Car la crise des agriculteurs n’est certainement que la première sur la liste de toutes celles à venir. Artisans-taxis, professionnels du bâtiments, enseignants, autant de corporations fatiguées, et elles ne sont pas les seules, qui attendent beaucoup du nouveau Premier Ministre.

Peau de banane

La montagne de difficultés qui attend Gabriel Attal n’est pourtant pas la plus dangereuse quand on songe à tous ses rivaux directs, au sein ou à l’extérieur de la majorité, qui sont prêts à déposer sur son chemin, déjà étroit et glissant, une peau de banane. Ainsi, compte tenu de cette description, convenons que la marge de manœuvre pour le Premier Ministre est faible. La fonction, technique, est aussi immensément politique, elle qui donne à son titulaire tous les aperçus de la fonction suprême sans pour autant l’exercer. Et nombreux ont été ceux à s’y brûler les ailes quand ce ne furent pas leurs ambitions présidentielles qui en subirent les frais. De Michel Rocard à Lionel Jospin en passant par Edouard Balladur, entre autres, tous ont dû renoncer à la charge suprême non pas par incompétence mais car la dimension politique de la fonction associée à l’aspect technique et décisionnaire qu’elle véhicule usent et abîment des individus épuisés par un pouvoir cannibale. Est-ce à dire que la fonction revêt finalement les attributs d’un fusible présidentiel ? La réponse est clairement oui. Elizabeth Borne en ayant fait à son tour et comme d’autres avant elle, l’expérience. Gabriel Attal, tout frais émoulu, sera dans les jours et les semaines à venir confronté à la réalité du pouvoir, aux effets directs des orientations voulues par le Président de la République. Et à cette heure, combien les barrages des agriculteurs doivent paraître presque anecdotiques au regard de toutes les embûches dressées sur son chemin.

Gaza, martyr et objet politique

Alors que les combats dans la bande de Gaza font encore rage, d’aucuns s’interrogent sur la durée d’un conflit qui semble appelé à durer. Benyamin Netanyahou, Premier ministre israélien, conscient de ses forces et de ses appuis, sait aussi que un affrontement long reste à son avantage.

Il est fort probable, pour ne pas dire certain, que le conflit engagé entre le Hamas et Israël se prolonge durant toute l’année 2024. Les deux belligérants, respectivement sûrs de leur fait, n’ont, là encore et ce à l’aune des faits actuels, l’intention de reculer. Le Hamas, bien que pris au piège dans la bande de Gaza, n’abandonnera pas son objectif suprême, à savoir la destruction d’Israël, à tout le moins, y participer activement. Pouvant compter sur les milices chiites du Hezbollah implantées au Liban Sud, le groupe armé sait aussi que sa tactique militaire articulée autour du harcèlement de l’État hébreu, tend à exacerber une opinion israélienne non sans question quant à l’opération menée par Tsahal. Parallèlement, Israël, aussi convaincu de son bien-fondé dans cette opération, n’entend pas, fusse au prix de dizaines de victimes civiles gazaouis, abandonner ses objectif. Benyamin Netanyahou, qui a personnellement pris ce conflit en charge, sait aussi jouer son avenir politique sur l’issue d’un conflit qui s’appuie sur une rhétorique aussi simple que martiale : La sécurité d’Israël passe par la destruction du Hamas. Deux blocs idéologiques se font donc face désormais. Le bras de fer engagé, aux multiples victimes collatérales, pourrait cependant se régler si Israël acceptait une solution dite à deux Etats.

Année électorale et négociation

Sauf que Tel-Aviv n’entend en rien céder à cette option, pourtant soutenue par les Etats-Unis et l’Administration Biden, obligés de composer avec les exigences de Benyamin Netanyahou, et ce pour une raison simple : l’année 2024 est une année électorale aux Etats-Unis. Il convient dès lors pour Joe Biden et Anthony Blinken, son secrétaire d’État aux Affaires étrangères, d’aboutir à une solution avant Novembre. Peu probable devant l’entêtement de Benyamin Netanyahou qui a finalement tout intérêt à encore user du soutien des Etats-Unis, et ce même si Donald Trump devait réoccuper la Maison Blanche à compter de janvier 2025. Car ce dernier n’hésiterait en rien à soutenir Benyamin Netanyahou dans ses objectifs. Si pour l’Administration Biden, obtenir un cessez-le-feu pour engager une négociation, qui aboutirait à réhabiliter les Accords d’Oslo de 1993 signés entre Yasser Arafat et Itzak Rabbin, est une priorité, elle l’est moins, voire pas du tout, pour Israël ; L’État hébreu ayant, ô combien, compris que le temps jouait pour lui, quelque soit le futur locataire de la Maison Blanche. Entre action militaire disproportionnée et cynisme, Benyamin Netanyahou sait tenir son principal allié par des obligations tout à la fois politiques et historiques.

Fin et stabilité

Est-ce à dire que la guerre de Benyamin Netanyahou sera sans fin, du moins tant que la physionomie de celle-ci ne prendra pas la forme que le Premier ministre israélien attend ? Il appartient à chacun de répondre à la question à l’aune de ses convictions ? Pourtant, dans l’intervalle, le mutisme assourdissant des pays arabes alentours devrait cependant inquiéter l’Israël. Car si le risque de voir ces derniers intervenir au nom d’un panarabisme, qui n’a jamais réellement réussi à se structurer, reste faible, le potentiel embrasement de la région avec les conséquences directes sur les équilibres géopolitiques et tout particulièrement les conditions d’extraction et de transport du pétrole pourraient à terme irriter des Etats, peu enclins à se voir priver de stabilité sociale, fût-elle acquise par la coercition, et revenus financiers lourds, et les pousser à montrer plus véhéments qu’ils ne le sont actuellement. Ainsi, la guerre menée par Benyamin Netanyahou, plus qu’une tragédie humaine, prend-t-elle le risque d’enflammer une région entière qui n’aspire pourtant qu’à la paix.

Rengaine présidentielle

L’élection du Président des Etats-Unis en novembre prochain constituera l’épicentre des futures relations internationales au regard des conflits menées en Ukraine et contre le Hamas. Car avec la potentielle élection de Donald Trump, l’environnement diplomatique apaisant voulu par Joe Biden pourrait sombrer dans une radicalité lourde de conséquences.

Voilà une musique qui revient tous les quatre ans et qui provient du Nouveau Monde, quand celui-ci incarné par les tout-puissants Etats-Unis, s’apprêtent, et c’est la cas cette année, à élire leur président. Sans surprise, encore que, se profilent à l’horizon les deux derniers candidats à la magistrature suprême, Joe Biden et Donald Trump. Ce dernier, que l’on croyait définitivement écarté de la course à la Maison Blanche en raison des multiples scandales qui ont émaillés son unique mandat (2017 – 2021), notamment son rôle dans l’assaut du Capitole en janvier 2017, se pose finalement aujourd’hui en très sérieux rival du président sortant. Alors, que changerait l’élection de Donald Trump vu d’Europe et du reste du monde en règle générale.

Adhésion et proximité

Deux éléments essentiels, de nature diplomatique seraient ainsi au menu du nouveau président. Tout d’abord, l’aide apportée par les Etats-Unis à l’Ukraine dans le conflit qui l’oppose depuis février 2022 à la Russie n’a jamais remporté l’adhésion de l’ancien président. Sa campagne électorale, hier comme aujourd’hui, articulée autour du slogan L’Amérique d’abord (America first), pourrait sonner le glas de l’assistance américaine à la république d’Europe centrale. Donald Trump n’ayant jamais caché sa proximité avec Vladimir Poutine, ce-dernier étant d’ailleurs intervenu dans son élection en 2016 via des moyens informatiques illicites, aurait là l’opportunité de renforcer ses liens avec le chef du Kremlin en privant l’Ukraine d’un allié précieux tout en laissant le champ libre à Moscou, sauf à voir l’Union européenne, chose peu probable, s’affirmer comme une puissance militaire et diplomatique à même de remplacer en totalité l’aide des Etats-Unis, Donald Trump n’attendant que çà. Deuxième point, le conflit israëlo-palestinien. Si les Etats-Unis restent depuis les années soixante le premier soutien de l’État hébreu, l’évolution de la situation actuelle à Gaza et au regard du conflit dans sa globalité, pourrait cependant pousser Donald Trump à la prudence, à l’image de celle qui prévaut aujourd’hui dans la diplomatie menée par Joe Biden et Anthony Blinken.

Cocotte-minute diplomatique

Un soutien trop affiché à Israël aurait pour conséquence immédiate d’irriter plus encore l’Iran mais aussi le Hamas et le Hezbollah, sans compter les puissances arabes certes silencieuses jusqu’à présent mais qui pourraient aussi s’agacer de l’interventionnisme des Etats-Unis. Le Proche-Orient, cocotte-minute diplomatique s’il en est, constituera sans nul doute, peut-être plus encore que la question ukrainienne, un des points d’ancrage de la campagne de Donald Trump conscient que son électorat protectionniste exacerbé sera plus enclin à soutenir Israël que l’Ukraine. Dans un contexte de dégradation économique latent associé au pourrissement des deux conflits cités, Donald Trump pourrait, une fois encore, apparaître comme la bouée de sauvetage d’une partie de la population des Etats-Unis peu regardante sur la forme employée pour résoudre les problèmes tant que le contenu, aussi inadapté soit-il, répond aux attentes isolationnistes d’une nation finalement divisée.

Trop de bornes !? On change le moteur !

Le prochain Premier Ministre, et avec lui le nouveau gouvernement, aura pour tâche de relancer un quinquennat aux portes de l’immobilisme. Mais qui parmi le personnel politique à la qualité des plus discutables sera en mesure de relever un tel défi ?

La tentation est grande quand un quinquennat s’essouffle de pousser vers la sortie, avec une avalanche de remerciements dont on se demande s’ils respirent la sincérité ou exsudent l’hypocrisie, le Gouvernement en place, en tête le Premier Ministre. Voilà le scénario auquel est confronté aujourd’hui et dans les heures qui viennent, le Président Macron. Son Premier Ministre, de l’avis de tous les observateurs, usé jusqu’à la corde et qui a certainement effectué son baroud d’honneur lors du vote de la loi Immigration en décembre dernier, a donc donné sa démission. Tel le condamné s’avançant les yeux bandés sur la passerelle qui se conclut par le vide (sauf qu’en l’occurrence point de bandeau), Elizabeth Borne savait son destin scellé. Certes. Donnée partante depuis plusieurs jours, aucun signe avant coureur n’avait pourtant laissé place à l’ombre d’une interprétation. Désormais, hors du jeu politique, se pose la question ritualo-constitutionnelle : qui pour la remplacer ? D’aucuns argueront du fait que les prétendants ne manquent pas.

Politique et symbolique

Mais le Président Macron, soucieux de relancer son mandat afin de le conclure dans les meilleures conditions, cherchera un successeur digne de sa confiance et là, en revanche, la liste se réduit considérablement. Or le choix du successeur, sera éminemment et tout à la fois politique et symbolique. Issu de l’aile gauche du mouvement présidentiel, et le quinquennat prendra une orientation plus sociale ; issu de l’aile droite, une connotation plus libérale. Parallèlement, un constat s’impose aussi : la médiocrité du personnel politique ne laisse place qu’à peu d’options au regard des enjeux qui se présentent. Car il faudra tout à la fois contenir la poussée des extrêmes, satisfaire les classes populaires sans blesser ou heurter syndicats et patronat. Rien que de très normal pourrait-on arguer mais la physionomie politique du pays est telle que l’exercice qui relevait de la routine il y a encore dix ou quinze ans s’assimile aujourd’hui à une vraie gageure. Et celui ou celle qui sera amené à la relever sera appeler à souffrir dans ce que nombre d’anciens Premiers Ministres nommaient l’enfer de Matignon.

En panne

Pour autant, le choix du Président Macron sera disséqué et analysé sous toutes se formes, ne serait-ce que pour essayer de comprendre la ligne de conduite d’un exécutif quelque peu déboussolé. Longtemps maître du jeu, Emmanuel Macron se retrouve aujourd’hui aux commandes d’un navire en panne de gouvernail mais aussi de cap précis, le second étant peut-être pire que le premier, mais entre la peste et le choléra…Bref ! In fine, le successeur d’Elizabeth Borne et les ministres qui l’accompagneront auront pour tâche de redonner vie à un mandat déjà fatigué, épuisé par le « en même temps » cher au Président qui par ce remaniement cherche avant tout à ne pas tomber dans l’immobilisme, lui qui par deux fois, s’est justement fait élire sur l’idée de combattre cette inertie propre à l’ancien monde qui pourtant ne cesse de lui revenir à la figure.