Un monde de victimes

En clamant toujours son innocence dans une rhétorique victimaire rodée et calculée, Nicolas Sarkozy souffle sur les braises d’un populisme grandissant qui ronge toutes les strates des sociétés occidentales contemporaines. Explications.

Lorsqu’il franchira le seuil de la Prison de la Santé, Nicolas Sarkozy devra dire au-revoir, un temps du moins, à ce que fut son passé politique. Premier ex-président de la République à être reconnu coupable au point d’être incarcéré avec le même ménagement que n’importe quel individu lambda condamné, c’est-à-dire aucun, Nicolas Sarkozy fera aussi entrer dans sa cellule, par procuration en tous cas, toute la clique de ses partisans et de ses défenseurs, outrés et ulcérés, que l’ancien chef de l’État puisse être emprisonné oubliant au passage qu’il a été reconnu coupable en première instance. Or, c’est bien dans cette capacité à oublier volontairement la culpabilité de l’ancien président, entretenue à dessein par l’intéressée lui-même, qui pose aujourd’hui débat. Rompu à la rhétorique victimaire le présentant comme un coupable idéal au coeur d’une machination infernale qui vise à sa perte, Nicolas Sarkozy travaille sciemment à nourrir l’idée d’un obscur complot cherchant à nuire à sa personne.

Machinations

Pour résumer, lui n’est coupable de rien, mais les juges sont coupables de l’avoir condamné. L’on pourrait aisément associer, par une analogie prudente mais fondée, à cette théorie celle de l’État profond avancée par Donald Trump où d’inconnus fonctionnaires tout-puissants ourdiraient de sombres machinations visant à déstabiliser l’État. En Sciences Politiques, c’est ce que l’on nomme du populisme. Etonnament, Nicolas Sarkozy a eu presque dix ans d’avance sur Donald Trump ou Boris Johnson, voire Nigel Farrage, les ardents défenseurs du Brexit au prétexte que l’Union européenne cherchait à contraindre le Royaume-Uni dans un système présenté comme mortifère pour l’Albion. Pour l’ancien président de la République, endosser le rôle de la victime est une stratégie de défense aboutie, comprenez, qui se suffit à elle-même et qui fait office de ligne politique. Ainsi, en adoptant cette posture qui joue sur l’affect et non la réalité des faits, l’ancien président sait attiser les braises d’un complotisme latent, savamment nourries par les réseaux sociaux et des pans de la société tentés par cette posture facile et accessible car permettant sans mal d’accuser un prétendu système plutôt que d’assumer ses responsabilités.

Cortège médiatique

Dans une société contemporaine où prévaut le mot à l’esprit, l’instinct à la réflexion, la passion à la raison, la liberté de contester les décisions de justice au-delà de la limite qu’impose la réalité des faits s’assimile désormais à une licence, voire à un droit absolu. D’aucuns y verront une évolutions des mœurs, d’autres une régression. Peu importe à vrai dire car la fuite en avant semble incontrôlable. Certes, l’incarcération de Nicolas Sarkozy et son cortège médiatique auront tôt fait d’être remplacés par d’autres mais le mal est là et bien là. Il touche toute les strates de la société de l’école à l’entreprise y compris au sommet de l’État. Si bien qu’à se bercer de cette musique, nous vivrions tous dans un monde de victimes. Mais de quoi… ?

Douleur et rupture

L’équation de la dette posée au Premier Ministre s’avère impossible à résoudre au regard des nécessités sociales à satisfaire. Sauf à sacrifier l’Etat-Providence actuel pour un système identique mais articulé sur d’autres priorités et un autre choix de société. Explications.

A peine nommé, déjà menacé au point de chanceler avant même d’avoir pu prendre possession du moindre ministère, le nouveau ou ex-nouveau Premier ministre Sébastien Lecornu doit, sans faute et dans les meilleurs délais, proposer un budget à la représentation nationale. Et comme chaque minute qui s’écoule ne fait que renforcer le caractère urgent de la chose, le budget en question se doit préserver l’Etat-Providence sans alourdir la dette tout en la remboursant et sans que cela pèse sur les ménages et l’environnement économique sensible à toute hausse ou baisse de taxes. Voilà donc le défi herculéen, l’équation à multiples inconnues, du Premier ministre qui semble, sans faire injure à sa personne, dépassé par la tâche tout comme d’autres le seraient face à de telles contraintes.

Croissance et restriction

Car la question qui se pose n’est pas tant celle de la dette, des intérêts de celle-ci ou de l’environnement économique que celle de l’Etat-Providence tel qu’il a été conçu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. D’inspiration keynesienne, l’Etat-Providence à la française s’est longtemps appuyé sur une croissance économique et démographique soutenue. Or, à ce jour, ni l’un ni l’autre ne sont au rendez-vous rendant l’équation d’autant plus impossible quand on on sait combien les Français sont très attachés à ce système qui joue un rôle d’amortisseur social et économique non négligeable (Les aides sociales ont représenté 30 milliards d’euros en 2024 ; les aides aux entreprises privées 200 milliards d’euros)*. Et d’aucuns de crier à la nécessité d’engager une politique de restriction budgétaire en limitant les dépenses. Certes. Mais lesquelles ? D’autres de demander une hausse des impôts dans leur globalité au risque de briser la faible croissance économique mais au profit de collectivités territoriales aux finances asséchées depuis la suppression de la Taxe d’habitation. La réalité qui s’impose est pourtant tout autre. Sans le dire mais en le pensant si fort que tous l’entendent, la cure de cheval qui pourrait rétablir le patient France est telle qu’elle provoquerait sans doute des manifestations d’une ampleur inégalée pour protester contre des mesures visant à rétablir les comptes publics.

Hausse et dépenses

Si la priorité est de sauver l’Etat-Providence, sans démagogie ou sévérité excessive, alors effectivement s’annoncent une hausse conjuguée de la fiscalité globale et une baisse des dépenses avec comme objectif final de dépenser moins mais mieux. Techniquement la méthode est réalisable, humainement elle ferait exploser des situations sociales aux conséquences cruelles. Repenser l’Etat-Providence est donc peut-être une des premières tâches à accomplir, en redéfinissant les priorités de celui-ci et en responsabilisant des citoyens trop habitués au soutien aveugle de l’État. Et si le modèle libéralo-capitaliste qui prévaut à ce jour devait être toujours conservé et articulé autour de la question de la croissance, unique moteur alimentant l’Etat-Providence, alors plus qu’une dette ou des intérêts à rembourser, c’est un choix de société qui s’impose à l’Hexagone. Et il ne se fera pas sans douleur ni rupture.


* 200 milliards : le coût exorbitant des aides publiques aux entreprises – L’insoumission

Ridicule et grotesque

La démission du Premier Ministre a plongé plus encore dans le chaos une nation excédée par une classe politique arrogante et par un Président de la République bercé par son propre entêtement. Entre appel à une élection présidentielle anticipée et une nouvelle dissolution, le pays attend. Lassé et agacé.

Ridicule et grotesque. Voilà résumé en deux mots la situation dans laquelle est plongé l’Hexagone depuis l’annonce de la démission de Sébastien Lecornu, à peine nommé déjà remercié par les luttes de pouvoir, les conflits d’intérêt, les égos surdimensionnés et boursoufflés des uns et des autres, tous se prétendant capables de redresser un pays malade mais incapables de conclure un accord de gouvernement à même d’extirper la France de la gangue dans laquelle elle patauge depuis des mois désormais. Car au grotesque et au ridicule s’ajoutent désormais l’urgence et la nécessité de trouver un locataire décidé, crédible, compétent et désintéressé pour loger à l’Hôtel de Matignon en qualité de Premier Ministre. Mais la tâche ne s’arrête pas là car il faudra le seconder de ministres qui adhéreront aux mêmes ambitions. Dans l’immédiat, la télénovela française sait se nourrir de rebondissements permanents et quotidiens. La preuve en est : certains appellent déjà à une élection présidentielle anticipée qui, objectivement, ne ferait que rajouter du chaos au chaos alors qu’il reviendrait au Président de la République de respecter le vote des électeurs issu des élections législatives de juillet 2024 en choisissant un Premier ministre fruit de la majorité parlementaire, ici la gauche.

Risques et entêtement

Quels risques Emmanuel Macron cours-t-il ? Finalement aucun car s’il s’y résolvait, son choix ne pourrait lui être reproché surtout si le succès devait être au rendez-vous de cette décision. Au contraire, l’on pourrait le louer de s’y être astreint. A l’opposé, si l’échec sanctionnait le potentiel (et improbable) gouvernement, raison lui serait donnée en avouant humblement que la politique proposée n’était pas adaptée au pays. Parce qu’à ce jour, ce qui est le plus reproché au chef de l’État, ce n’est pas tant la succession de chefs gouvernement que l’entêtement, presque autistique, dont il fait preuve, donnant le sentiment d’être enfermé dans un monde parallèle, que rien ne peut atteindre. Cette obstination, que l’on pourrait qualifier de mortifère enfonce plus encore le pays dans l’impasse. Et l’impasse à un coût ! A l’heure où chaque centime d’euros compte dans un pays endetté (115,6 % du PIB, soit 3,416 milliard d’euros en 2024), l’absence de perspectives politiques fiables, à savoir une relative stabilité institutionnelle, pèse sur l’investissement, la confiance des ménages, la consommation et favorise une épargne de sécurité dédiée à se protéger d’éventuelles secousses sur le marché de l’emploi si le chômage devait connaître une possible augmentation.

Otage et solution

Bloquée et à l’arrêt, le pays des Droits de l’Homme, toujours si prompt à donner des leçons de démocratie à la terre entière avec un parfum d’arrogance et de mépris, se retrouve otage du fait du Prince, plus soucieux de préserver son passif à la tête de l’État que du futur de ce dernier. Une lueur d’espoir, mais avec quel résultat ?, consisterait à opérer une nouvelle dissolution que beaucoup appellent de leurs vœux. Mais là encore, dissolution n’est pas solution, s’imposant comme un règlement ponctuel à la crise actuelle mais ne fournissant ni budget ni perspectives dès lors renvoyés, a minima, au début de l’année 2026. Plus utilisée à des fins de stratégies politiques que dans une logique de stabilisation de l’État, cette nouvelle dissolution jetterait plus encore de discrédit sur une nation excédée et des plus méfiantes à l’endroit de sa classe politique qui brille plus par sa médiocrité que par son génie.

Assumer et se taire

Condamné à cinq ans de prison, l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy n’a de cesse de répéter vouloir se défendre afin de retrouver son honneur perdu. Pourtant si nul est dessus des lois, il convient aussi d’assumer ses actes afin d’en sortir grandi.

Les menaces proférées à l’endroit de la magistrate ayant prononcé la condamnation de Nicolas Sarkozy en disent beaucoup sur l’État dans lequel se trouve la démocratie du pays des Droits de l’Homme. Indépendante et détachée des querelles politiques, la justice ne peut, chacun le comprendra, être rendue sous le coup de menaces présentes ou à venir. Le climat de tension et d’hystérie qui règne autour de la personne de Nicolas Sarkozy, et ce depuis son entrée en politique, n’est pas pour rien dans les dites menaces. Volontiers provocant, clivant et radical dans ses propos, l’ancien Président de la République a su cristalliser autour de lui une clique d’individus toujours prompte à le défendre en dépit de la réalité des faits. La victimisation, qu’il manie avec une redoutable aisance, fait aussi partie de l’attirail rhétorique de Nicolas Sarkozy qui endosse avec un certain goût le rôle d’artiste maudit, incompris de son temps.

Hystérisé et criminel

Mais au-delà de cette réalité qui finira par relever de l’anecdote, c’est surtout l’état moral de la France qui peut inquiéter. Alors que l’Italie s’engouffre, semble-t-il, avec joie dans le populisme de Georgia Meloni, l’Hexagone se trouve hystérisé par la condamnation d’un ancien président, condamnation qui prouve que personne n’est au dessus des lois. Serait-il donc devenu criminel de faire valoir le droit et la justice ? Il appartient à chacun de répondre à la question à l’aune de ses convictions, mais une chose est certaine, si la justice doit s’appliquer, elle s’applique à chacun, sans distinction, détachée de tout débat et élevant ce dernier loin de toute agitation. La déesse Thémis, les yeux bandés, la balance dans une main, le glaive dans l’autre n’est jamais que l’incarnation de ce principe qui n’a que faire des gesticulations d’un ancien président pris les mains dans le pot de confiture. Et hystériser le débat autour d’une condamnation somme toute banale, tient plus du populisme crasse que de la nécessité de repenser le modèle juridique et judiciaire de la nation. Par un argumentaire rodé, et finement pensé, l’ancien Président de la République, travaille ainsi à éroder la confiance déjà altérée des citoyens en l’État de droit en salissant la fonction des juges et en criant au complot contre sa personne, seul contre tous. Manœuvre classique de tout coupable refusant d’assumer ses responsabilités, à commencer par les conséquences de ses actes. Car président ou pas, la grandeur d’un individu se gagne d’abord là, en assumant et en se taisant.

Le droit d’exister

La reconnaissance de l’État de Palestine ne peut être jugée ou commentée à la seule aune de la réalité actuelle dominée par un conflit pour l’heure sans fin annoncée mais à la mesure du droit fondamental qui est celui de l’autodétermination d’un peuple. Tout comme Israël en bénéficia en 1948.

Seul l’avenir dira si la reconnaissance de l’État de Palestine influera positivement sur le sort qui s’acharne sur le Moyen-Orient. Pour l’heure, la décision de la France, suivie par l’Australie, le Canada et le Royaume-Uni, a naturellement provoqué la colère d’Israël et de Benyamin Netanyahou. Bien que toujours soutenu par les Etats-Unis dans sa guerre punitive contre le Hamas au coeur de laquelle la population palestinienne est prise en orage, le Premier Ministre israélien voit néanmoins sa marge de manœuvre se réduire, la reconnaissance de l’État palestinien faisant entrer, partiellement au moins, ce dernier dans le champ des nations officiellement reconnues.

Conséquence logique

Pourtant, au-delà, cette reconnaissance rebat la solution à deux Etats, solution que réfute Israël, que l’État palestinien réclame. Jusqu’à présent la solution était avancée comme une forme de règlement possible à la question moyen-orientale, la reconnaissance se présentant comme une conséquence logique de l’existence de deux Etats. Mais, ici, et en l’occurrence, la reconnaissance se précède à elle-même, non plus en la suggérant mais en l’imposant. De fait, Israël se retrouve face à un Etat reconnu comme légitime par une partie du monde, certes minoritaires et par des puissances moyennes, mais dont la position pourrait faire école. Car mener la guerre face à un territoire exsangue et non reconnu diffère d’une guerre menée contre un Etat plein et entier en cela que celui-ci peut s’appuyer sur le droit international pour faire valoir ses droits. Autre motif de colère d’Israël, la position des Etats-Unis et notamment de Donald Trump. Désavoué et décrédibilisé au regard du conflit ukrainien, le Président américain aura de plus en plus de mal à soutenir Israël dans une guerre qui ressemble plus à un règlement de compte qu’à un conflit visant à assurer la sécurité de l’État hébreu, et ce même si à l’origine tel était le cas.

Actions militaires

Se présentant finalement comme un président irrésolu, Donald Trump patine et s’enlise dans un soutien qu’il devient chaque jour plus compliqué de justifier au vu des actions militaires meurtrières menées par Israël dans la Bande de Gaza. Quant aux pays européens, tout aussi irrésolus, humiliés par Vladimir Poutine qui observe avec cynisme la situation moyen-orientale, ils voient, pour certains d’entre eux au moins, la possibilité de se réaffirmer sur la scène internationale tout en faisant valoir et en reconnaissant un principe fondamental du droit international, celui des peuples à l’autodétermination. Car reconnaître l’Etat de Palestine, c’est reconnaître l’existence d’un peuple palestinien, ce que personne ne peut contester, et l’existence d’un territoire sur lequel son droit à l’autodétermination pourra s’exercer.

Poutine aux mains libres

Le survol des espaces aériens roumains et polonais a provoqué la ire des membres de l’OTAN sans qu’aucune action militaire ou diplomatique d’ampleur ne soient prise à l’encontre de la Russie. La raison ? La crainte d’une escalade dont les Occidentaux ne souhaitent en rien.

D’aucuns parleraient de provocation quand d’autres évoqueraient la volonté de tester les limites de l’adversaire. Car en traversant à l’aide de drones l’espace aérien roumain et polonais, la Russie sait jouer avec la patience de pays membres de l’OTAN tout en s’amusant avec l’ensemble des membres qui la composent. Ces survols de pays frontaliers de la Russie ou de la Mer Noire, s’inscrivent dans une forme de représailles voulues par Vladimir Poutine alors que Donald Trump a récemment annoncé sa volonté de durcir les sanctions contre la Russie quitte à mettre son économie à genoux. Pour l’instant sans réaction des membres de l’Alliance, le chef du Kremlin tend à se gausser des menaces proférées par le passé par ces mêmes membres qui avaient promis de répondre à toutes provocations.

Déclarations et logique belliqueuse

En réalité, l’OTAN s’est donc décrédibilisée face à une Russie qui poursuit sa guerre en Ukraine tout en multipliant les coups de menton contre des Occidentaux, non pas impuissants, mais terrorisés à l’idée de voir s’envenimer le conflit au regard du caractère imprévisible de Vladimir Poutine. Deux questions se posent désormais : Jusqu’où Vladimir Poutine ira-t-il dans cette logique de provocation ? Quand les Occidentaux se décideront-ils à agir et sous quelle forme ? Il est évident que les sanctions prises contre Moscou n’ont pour l’heure pas entamé sa capacité à combattre en Ukraine, Moscou se trouvant revigoré par son nouveau rapprochement avec la Chine et accessoirement la Corée du Nord. Européens et Occidentaux, à commencer par le Président des Etats-Unis, ont beau éructer de colère, condamner à qui mieux-mieux les agissements de Moscou, rien ne semble atteiendre un Vladimir Poutine qui sait que ni les déclarations fracassantes de Donald Trump ni l’agitation des Européens n’accoucheront d’une quelconque action militaire. Concrètement, Moscou agit les mains libres en sachant pertinemment que rien n’entravera sa logique belliqueuse et conquérante.

Négociations

Fin connaisseur des Occidentaux et de leur penchant naturel pour la négociation plutôt que la confrontation armée, Vladimir Poutine sait pouvoir s’engager dans un semblant de voie diplomatique pour donner le sentiment de vouloir conclure le conflit ukrainien tout en faisant en sorte de laisser traîner ces négociations pendant des mois, voire des années, pour finalement y consentir une fois ses buts de guerre atteints et alors présentés comme impossibles à céder. Politique du fait accompli en quelque sorte. Le Président russe l’a bien compris : l’inertie et la peur des Occidentaux d’initier un conflit de plus grande ampleur qui pourrait potentiellement engager l’arme nucléaire reste sa meilleure assurance-vie dans un contexte diplomatique tendu où les Etats-Unis ont perdu la main et toute influence. Tout comme en 1938, personne ne fut enclin à mourir pour les Sudètes, personne en 2025 n’est prêt à sacrifier la paix pour l’Ukraine, quitte à bafouer et humilier les textes fondateurs de l’OTAN bien que ni la Roumanie ni la Pologne n’aient été officiellement agressées.

De l’Etat fort à l’état faible

Le prochain Premier ministre nommé par Emmanuel Macron aura la double tâche de rassurer une nation inquiète et de proposer des perspectives sociales et économiques crédibles. Mais la question de l’état du pays après 2027 occupe aussi les esprits. Explications.

La question n’est pas de savoir si François Bayrou, Premier ministre, tombera suite au vote de confiance sollicité auprès de l’Assemblée Nationale le 8 septembre puisqu’il est déjà acquis que celui-ci devrait céder sa place. La question qui se pose en revanche est de savoir qui va le remplacer, pour quelles orientations politiques et pendant combien de temps ? Le Président de la République, qui avait jusqu’alors balayé toute possibilité de nommer à Matignon un Premier ministre de gauche, semble pourtant enclin à s’y astreindre. Deux raisons le poussent à cette solution : La première est qu’il n’a désormais plus guère le choix, les cartouches Michel Barnier et François Bayrou ayant été épuisées avec les résultats que l’on sait.

Casus belli

La seconde, plus froide et plus cynique, serait de porter à la tête du Gouvernement un progressiste avec l’espoir secret de le voir échouer et ainsi libérer l’espace pour un candidat de centre-droit pour l’élection présidentielle, à condition que le Gouvernement en question survive jusqu’en 2027, le budget étant depuis plusieurs mois désormais le casus belli provocant la chute des cabinets ministériels. Toutefois, ces hypothèses, qui le restent, ne reflètent en rien les objectifs précis du Chef de l’État, garant du respect des institutions. Mais, parallèlement à cela, le temps presse et le pays s’impatiente et bouillonne, irrité par l’instabilité d’un Etat reconnu pour sa constance, circonspect devant les perspectives économiques, notamment en terme d’emploi, peu amènes selon les dernières projections de l’INSEE. Sans être immense, le défi est de taille. Et tenter de jouer la montre jusqu’en 2027 révèle d’un pari risqué surtout au regard de la conjoncture globale. Le conflit ukrainien, dans lequel le Président français s’est engagé, suppose une situation intérieure sereine et posée, ce qui loin d’être le cas.

Echec du macronisme

Idem pour les relations avec les Etats-Unis ou Israël. Pour le résumer simplement, la France traverse une crise sociale et une crise de régime conjuguées pour accoucher d’une situation explosive que tous les marqueurs traduisent. Dans le même temps, la dite situation traduit aussi l’échec du macronisme, à tous le moins, celle d’une méthode de gouvernement jupitérienne articulée autour d’un seul homme avec un Gouvernement vu comme un supplétif chargé des basses oeuvres. Nicolas Sarkozy, Président de la République de 2007 à 2012, avait tenté avec plus de brutalité et de grossièreté, d’appliquer ce mode de fonctionnement, avec la fin que l’on connaît. Car une fois ce constat dressé, la dernière question qui se pose, non sans acuité, est de savoir dans quel état sera le pays après qu’Emmanuel Macron aura quitté le pouvoir ?

Sauver ce qui peut encore l’être

Devant la chute annoncée du gouvernement de François Bayrou, le Président de la République se retrouve acculé, ne souhaitant ni démissionner ni reconvoquer de nouvelles élections législatives. Entre raison et nécessité, il ne lui reste plus qu’à sauver ce qui reste de son mandat. Si c’est encore possible.

Si ce n’est pas l’hallali, cela y ressemble fort. Alors que s’annonce la chute inévitable du gouvernement de François Bayrou, l’exécutif se retrouve pris dans l’étau de la nécessité de reconduire une équipe gouvernementale en fonction de la majorité présidentielle ou de provoquer de nouvelles élections législatives pour espérer redonner du sens à son action politique en dégageant une majorité claire et nette. Et loin de vouloir convoquer le corps électoral pour renouveler l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron risque donc de devoir se plier, après moult tergiversations, à nommer un Premier ministre issu de l’alliance entre le Parti socialiste et les Ecologistes. Serait-ce une mauvaise décision ?

Visibilité et lisibilité

D’un point de vue social, le Président respecterait le message des urnes ; d’un point de vue économique, sans faire sauter de joie le patronat, cela donnerait au moins à ce dernier une certaine visibilité et lisibilité en matière d’investissement et d’emploi. Et surtout, point non négligeable, cela donnerait au pays une loi de finances qui, à elle seule, rassurerait bourses et marchés inquiets de l’instabilité française depuis des mois. Alors que la question de la dette et de son poids (comprenez les taux d’intérêt appliqués chaque fois que la France recourt à l’emprunt) revient sur le devant de la scène, présentée comme une une nécessité impérieuse au risque de voir le pays sombrer dans le chaos, le Président de la République pourrait voir dans cette alternative un moyen de sauver, si c’est encore possible, son mandat, à savoir quelques mois. Comment ? La question est posée. Démissionner ? Il n’y songe pas. De nouvelles réformes ? Lesquelles ? Pour autant, un rapide récapitulatif s’impose. L’homme a été confronté à la crise des Gilets jaunes, puis la crise sanitaire du Covid, puis les soubresauts diplomatiques et économiques liés au conflit ukrainien sans compter le retour mouvementé de Donald Trump à la Maison Blanche avec son lot de droits de douanes revus à la hausse.

Affaires courantes

Rajoutez à cela l’erreur d’une dissolution aux conséquences mal anticipées, et nous aboutissons à la situation actuelle : un pays ingouvernable où s’affrontent ouvertement ou de manière larvée les blocs de gauche progressistes et l’extrême droite de plus en plus vive, active et présente bien qu’encore trop désordonnée et confuse pour espérer plus. Au lendemain de la défaite historique, car lourde et sévère du Parti Socialiste et de la gauche en 1993, lors des élections législatives, amenant par ailleurs à la seconde Cohabitation de la Vè République, nombreux étaient ceux à penser que le Président de la République d’alors, François Mitterrand, devait, jusqu’en 1995, se borner à expédier les affaires courantes. Certes. Mais que sont les affaires courantes pour Emmanuel Macron ? Tout est question de point de vue et reste hautement relatif car sauver son mandat, donc partir la tête haute et le sentiment du devoir accompli, relève là encore d’une appréciation qui appartient à chacun, y compris à lui.

Reconnaître pour être mieux vu

La reconnaissance de l’État palestinien par la France témoigne de la volonté de réinscrire l’Hexagone dans le jeu diplomatique mondial. Mais cette initiative isolée, bien que positive, n’augure en rien un changement de politique d’Israël à l’égard de la Bande de Gaza et des Etats-unis à celui d’Israël.

Après la décision d’Emmanuel Macron de reconnaître en septembre, à l’ONU, l’État palestinien en tant que tel, voilà que, timidement certes, d’autres nations, telles que le Royaume-Uni et le Canada épousent ce processus de légitimation et de reconnaissance. Irritante au plus haut point pour l’administration Trump, impensable pour l’État hébreu, cette décision vient surtout compenser l’inaction de la communauté internationale au regard de la guerre menée par Israël dans la bande de Gaza. La question qui se pose alors est de savoir si cette reconnaissance apportera la paix dans une région bouleversée depuis des décennies ? Il est naturellement trop tôt pour le savoir mais il est certain que la reconnaissance de l’État palestinien va tendre plus encore les relations entre Israël et les pays ayant opté pour le choix de la légitimation.

Hors du champ des nations

Bien que le niveau de tension à venir reste à établir, l’arbitre, ici les Etats-Unis, sera le seul maîtriser l’escalade ou la désescalade potentielle liée à la reconnaissance. Israël qui compte depuis la fin des années soixante sur le soutien des Etats-Unis, d’ailleurs à l’initiative des Accords de Camp David (I et II), se voit, là, embarrassés par des alliés qui ne vont pas le sens escompté. Car maintenir l’État palestinien hors du champ des nations reconnues permettait à Israël d’agir en toute impunité sur un sol qui ne disposait d’aucune légitimité territoriale, tout au plus celle que l’on lui prêtait non pas celle qui lui était officiellement reconnue via des frontières solennelles et arrêtées. La reconnaissance de l’État palestinien sollicite de fait le droit international, appelant celui-ci à poser les bases juridiques de la création d’un Etat comme ce fut le cas pour Israël en 1948.

Tensions internes

Parallèlement, elle relance la question du droit d’ingérence qui jusqu’alors n’avait pas lieu d’être puisque l’État palestinien n’existait pas officiellement. Pour l’heure, cependant, l’Assemblée générale des Nations Unies n’a en rien reconnu l’État en question, l’ONU étant elle aussi traversée par de multiples tensions internes et autres influences diverses contradictoires à même de ralentir le processus de reconnaissance. La décision française revêt donc à la lumière de ces éléments un aspect symbolique, destinée à redorer le blason d’une diplomatie hexagonale impuissante, peu influente, voire nullement, à l’échelle internationale car tenue par son allégeance plus ou moins officielle, visible ou invisible aux Etats-Unis. Reconnaître l’État palestinien ne peut donc pas relever d’une décision unique ou isolée mais d’une volonté collective, Israël et les Etats-Unis compris.

L’impuni

En usant de la famine et du bombardement systématique des installations sanitaires et hospitalières, Israël tend à dépeupler Gaza sous les yeux de la communauté internationale, prise entre non-ingérence et culpabilité historique.

« Tuez-les ! Mais tuez-les tous ! Qu’il n’en reste aucun pour me le reprocher ! » Ces mots sont ceux de Charles IX, extrait du roman d’Alexandre Dumas, La Reine Margot, publié en 1845. Ces mots, terribles, car ils ouvrirent, certes de manière romancée, la porte au Massacre de la Saint Barthélémy, le 24 août 1572, à Paris et partout, peu après en France, et vit les catholiques occire par milliers les protestants d’alors. Plus de 500 ans plus tard, ces mêmes mots, sont-ils applicables, toutes proportions gardées, au drame qui se déroule à Gaza. La question qui se pose désormais est : Quel est l’objectif d’Israël dans ce qui n’est même plus un conflit face au Hamas, décimé, exsangue, incapable de contre-attaquer ? Il a été lu ou entendu qu’Israël pratiquait un génocide qui ne voulait pas s’assumer en tant que tel.

Qualificatif et famine

Parallèlement, il est extrêmement délicat de critiquer la politique israélienne car fuse aussitôt le qualificatif d’antisémitisme et ce au regard de l’Histoire du peuple juif au XXème siècle. Or, il existe une différence nette entre antisémitisme et critiquer la politique d’Israël, comme l’a mainte fois explique le géopolitologue Pascal Boniface (IRIS – Institut de relations internationales et stratégiques). A ce jour, dire qu’Israël veut dépeupler Gaza de toute population palestinienne ne fait plus aucun doute tout comme il ne fait aucun doute qu’Israël use de la famine, du manque d’accès aux ressources essentielles et du bombardement systématique des hôpitaux et autres sites sanitaires pour parvenir à ses fins. Dans l’impunité la plus totale, auréolé de son offensive face à l’Iran, appuyée sans réserve par Donald Trump et conscient de la culpabilité historique de l’Europe qui pousse à cette dernière à mesurer son propos, Israël agit librement.

Cynisme et nettoyage ethnique

De la nécessité à disposer d’un Etat libre, affranchi de toutes menaces extérieures, obligation d’ailleurs reconnue comme essentielle par François Mitterrand en 1982 devant la Knesset, l’État fondé en 1948 par Ben Gourion a sombré dans un cynisme violent et destructeur, usant de sa force militaire mais aussi historique : comment s’en prendre à un pays créé de toutes pièces pour permettre aux Juifs du monde entier de vivre libre, loin de toutes persécutions. Affamer Gaza, en faisant des femmes et des enfants les premières victimes, semble loin de tout objectif militaire mais ressemble plus à un nettoyage ethnique, qui là encore ne dit pas son nom. La deuxième question qui se pose est donc de savoir quand Israël arrêtera ce cycle systématique de destruction généralisée ? Quand les Etats-Unis le demanderont ? Quand l’Union Européenne l’exigera ? Quand l’ONU enverra des Casques Bleus ? Toutes ces questions renvoient aussi à une notion d’ingérence que le droit international limite et contrôle. Finalement, la réponse se trouve dans les lignes précédentes : Quand Israël aura dépeuplé Gaza, les opérations militaires cesseront.