La querelle du nouveau et de l’ancien

Alors qu’Emmanuel Macron et son concept de nouveau monde semblent pris au piège de la réalité politique et institutionnelle, émerge la question de savoir si ledit nouveau monde a réellement existé un jour ?

Paru dans le journal Le Monde (1er septembre 2024), l’article de Solenn Le Royer insistait, non sans raison, que nommer Bernard Cazeneuve, dernier Premier ministre de la présidence de François Hollande, marquait pour le président de la République Emmanuel Macron l’aveu d’échec du nouveau monde si cher à l’actuel locataire de l’Elysée. L’idée, des plus valables, mérite pourtant d’être mâtiné de pondération par une question simple, à savoir, le nouveau monde a-t-il réellement existé ? Cette notion, d’aucuns diraient ce concept, cheval de bataille du macronisme depuis 2017, ne cesse d’interroger autant que le macronisme lui-même tant les deux semblent intrinsèquement liés. Ainsi, que reste-t-il de l’ancien monde, tant honni par le président de la République ?

Nécessité politique

In fine, des institutions aux partis politiques, affaiblis ou pas, il semble bien que l’ancien monde n’a pas totalement disparu, les résultats des élections législatives le prouvant encore en posant, non pas de nouveaux clivages, mais au contraire des clivages renforcés entre droite et gauche, fussent-elles extrêmes. Attribuer, potentiellement en tous les cas, le poste de Premier Ministre à Bernard Cazeneuve, ne serait pas nécessairement un retour à l’ancien monde mais une acceptation pragmatique de la réalité politique dictée par les résultats des élections législatives, les institutions et la nécessité politique et sociale de donner au pays un Gouvernement stable en adéquation avec les urnes. Il n’y a finalement pas là d’échec radical du nouveau monde car ce-dernier s’avère plus une velléité de changement que la concrétisation formelle d’une ambition politique.

Eldorado politique et social

L’échec ne se situerait donc pas tant dans la nomination d’un ancien premier ministre que dans l’incapacité d’un homme, ici le président de la République, à faire adhérer un pays et sa propre vision, fut elle novatrice et originelle. L’Histoire dira si Emmanuel Macron a été en avance sur son temps ou si celui-ci n’a été que l’avatar 2.0 d’un ancien monde si décrié mais indispensable à l’avènement du nouveau monde. D’ailleurs, reste à établir à quoi ressemblerait ce nouveau monde, cet eldorado politique et social fait de concorde nationale et de plein emploi, baigné de mondialisation heureuse. Pour l’heure, les contours restent flous et difficiles à dessiner pour une raison simple : le nouveau monde n’existe pas. Il est seulement le fruit de l’évolution de l’ancien. Concrètement, un homme du XVè siècle parlerait-il de nouveau monde en regardant celui du XXè ? Vraisemblablement mais factuellement, ce qu’il désignerait comme nouveau ne serait qu’une évolution de celui qu’il a connu. Désormais, s’imposent deux nécessités : revenir à la réalité de l’instant et nommer un Premier Ministre adossé à son gouvernement.

Pré carré présidentiel

En donnant quitus au royaume du Maroc dans son approche du règlement de la question du Sahara Occidental, le Président Macron a irrité l’Algérie mais s’est surtout posé en qualité de Chef de l’État comme seul décisionnaire en matière de relations étrangères.

A quelques jours de la pause estivale et après un début d’été mouvementé qui a vu s’installer une Assemblée nationale à la composition hétéroclite et sans réelle majorité, le Président Macron a informé le roi Mohammed VI de la décision de la France de donner quitus au royaume marocain dans le dossier du Sahara occidental. Pour rappel, ce territoire nord-africain, ancienne colonie espagnole jusqu’en 1976, est revendiqué par le Maroc pour ses richesse halieutiques et minières (le territoire est riche de phosphate) ainsi que par l’Algérie via le Front Polisario soutenu par Alger et qui appelle à l’autonomie du territoire.

Interrogations et sursis

En s’accordant avec le royaume marocain, le président Macron a dans un premier temps fâché la République algérienne au point que celle-ci a rappelé son ambassadeur à Paris pour consultation et appréciation de la conduite à tenir dans les semaines à venir à l’endroit de la France, alors que les relations entre les deux pays étaient déjà au plus bas dans un contexte diplomatique qui devait potentiellement se détendre avec la visite en septembre du président algérien Tebboune en France, visite pour l’heure pleine d’interrogations. Mais passée la question diplomatique, cette reconnaissance de la politique du Maroc à l’égard du Sahara Occidental par Emmanuel Macron est aussi un coup à lier à sa position politique au sein même de l’Hexagone. Concrètement, par cette décision de nature diplomatique, Emmanuel Macron rappelle par les actes qu’en matière de relations internationales et de diplomatie, le Président de la République, reste, au regard des textes de la Constitution, le seul autorisé à orienter la politique étrangère de la France. Le locataire de l’Elysée, bien esseulé et accompagné d’un Gouvernement en sursis, a appliqué dans les faits l’analyse de Tocqqueville qui veut que la politique étrangère d’un pays est toujours conditionnée par sa politique intérieure.

Impression d’isolement

En perte de vitesse voire de légitimité, Emmanuel Macron a donc cherché à reprendre la main dans le débat politique tout en réaffirmant sa présent et son autorité, quand bien même la seconde serait contestée. D’ailleurs, les réactions, plus ou moins modérées, des différents partis se sont faites entendre renforçant parallèlement l’impression d’isolement du Président. Plus simplement, ce quitus donné à l’État marocain altérera certes les relations franco-algérienne mais temporairement. Mais cet accord est surtout le moyen pour Emmanuel Macron, et accessoirement la France, de rendre un peu de visibilité à l’Hexagone sur la scène internationale, ici limitée au bassin méditerranéen, quand la France, invisible dans le dossier palestinien et à l’influence limitée dans le dossier ukrainien en raison d’une action européenne, peine à se faire entendre. Fin tacticien Emmanuel Macron a su utiliser les texte des institutions pour valoriser sa fonction et replacer, a minima, la France sur l’échiquier international.

Chers lecteurs, cette chronique sera la dernière de la saison. Prochain article, début septembre.

Une élection, deux styles

Le retrait de Joe Biden de la course à la présidentielle nord-américaine de novembre prochain laisse le champ libre à Kamala Harris. Charge à elle désormais de contrer Donald Trump qui hérite d’un adversaire à l’envergure politique et humaine à même d’amorcer un nouveau modèle sociétal.

Faut-il y voir un geste du Destin ? Le renoncement de Joe Biden à l’élection présidentielle du 5 novembre prochain a naturellement bousculé les camps républicains et démocrates qui ne s’attendaient ni l’un ni l’autre, même si les Démocrates poussaient à la roue, à ce que l’actuel locataire du Bureau ovale abandonne la course à sa réélection. Et parmi les Républicains les plus surpris, à n’en pas douter, Donald Trump. Car en se retirant de la course et en cédant la place à sa vice-présidente Kamala Harris, qui doit cependant être reconnue comme candidate officielle du Parti Démocrate, Donald Trump perd son meilleur ennemi. Cible facile, affaibli et diminué, Joe Biden aurait certainement été progressivement étrillé par Donald Trump, à coup d’insultes, d’humiliations ou de comparaisons diverses et variées.

Pire adversaire

Concrètement, en conservant Joe Biden comme candidat du Parti Démocrate, d’aucuns imaginaient déjà une cinglante défaite à l’automne prochain. Mais en présentant Kamala Harris, femme afro-américaine et asio-américaine (francophone), sénatrice, vice-président sortante, au fait des dossiers, procureur général de Californie (un des Etats les plus peuplés et démocrate des Etats-Unis), le Parti Démocrate sait tenir là un adversaire à la mesure de Donald Trump. Dès lors, l’homme d’affaires sait aussi hériter du pire adversaire qu’il pouvait imaginer pour lui faire face avant, pendant et après le débat télévisé prévu en septembre. Désormais, les mots de l’ancien président des Etats-Unis devront être pesés dans une Amérique toujours traversées de relents de puritanisme et séduite, pour le camp démocrate en tous cas, par une candidate qui s’inscrit dans la lignée d’Hillary Clinton en 2016. Mais le charisme et le professionnalisme reconnus de Kamala Harris suffiront-ils face à Donald Trump auréolé de son statut de martyr après la tentative d’assassinat dont il a fait l’objet ? Pis ! Il est à parier que de nombreux électeurs étudieront de près les programmes proposés, Donald Trump ayant axé le sien sur la question migratoire quand les Démocrates ne sont en rien focalisés sur cette problématique.

Homme blanc viril et dominateur

Jouant sur la peur du déclassement social dont les flux migratoires seraient pour certains responsables sans en apporter de preuves pertinentes, Donald Trump se voit désormais forcé de changer de stratégie. Non pas en terme de contenu de programme, encore que la connaissance pointue des dossiers par Kamala Harris pourrait obliger ce-dernier à approfondir ses propositions au risque d’apparaître limité au regard de solutions à apporter, mais en terme de posture. Donald Trump qui incarne l’homme blanc viril impitoyable et dominateur devra pondérer cette attitude aux parfums machistes face à une candidate diamétralement opposé au schéma social que veut défendre l’ancien président. Au-delà d’une opposition de programme, c’est aussi une opposition de style et de modèle de société qui se joue Outre-Atlantique, les Etats-Unis ayant encore une fois l’opportunité de porter à leur tête une femme. Quel plus grand symbole d’émancipation à l’envergue mondiale qu’incarnerait cette élection si Kamala Harris parvenait à remporter ce scrutin !

Feu sur la démocratie

La tentative d’assassinat de Donald Trump ne serait-elle pas l’expression d’une dérive du débat démocratique au profit d’une violence nourrie de radicalité présente dans de nombreux discours politiques aux Etats-Unis comme ailleurs dans le monde. Essai d’explication.

Passée l’émotion multiforme qu’a suscité la tentative d’assassinat de l’ancien président des Etats-Unis, Donald Trump, il convient dès à présent, de s’interroger, certes sur les motivations du tireur, même si à cette heure celles-ci restent inconnues, floues a minima, mais aussi et avant tout sur ce qu’exprime ce geste dans un pays, où, rappelons-le, certains Etats autorisent l’achat et le port d’armes. Historiquement, Donald Trump n’est pas le premier président à avoir été la cible de coups de feu. Avant lui, Abraham Lincoln, John Fitzgerald Kennedy et Ronald Reagan ont tous trois fait l’objet de tentatives d’assassinat qui pour les deux premiers se sont soldées par leur mort respective. Il existe donc au sein de la première démocratie du monde un recours assez habituel aux armes pour éliminer le représentant de la dite démocratie.

Libre circulation des armes

Plusieurs raisons peuvent l’expliquer à commencer par la libre circulation des armes à feu accessibles y compris à des individus qui de toutes évidences, ne devraient entrer en contact avec eux. Ensuite, le poids et l’influence des réseaux sociaux, bercés de théories complotistes des plus farfelues aux plus dangereuses sans compter sur la capacité de ces derniers à attiser haines et rancoeurs chez des individus faiblement, voire jamais, exposés à des dialogues constructifs, réfléchis et doctement argumentés. Dernier point, qui se pose en synthèse des deux premiers, le fait que désormais la confrontation entre deux partis politiques passerait par un affrontement physique et armé au prétexte que le discours porté par l’un serait incompatible avec celui porté par l’autre. La militarisation des échanges, qui de fait n’en sont plus, tendrait à remplacer la base de toute démocratie : le dialogue. Ce qui peut être assimilé à une dérive plus qu’inquiétante menace ainsi de devenir la norme car dans d’autres pays, les violences ou les assassinats à l’encontre de représentants politiques se relèvent aussi.

Radicalité

Est-ce à dire que nos démocraties, déjà soumises à bien des écueils, devront intégrer cette violence comme constitutive à leur évolution ou, au contraire, un discours et un effort communs pour réhabiliter la notion d’échanges et de dialogue vont-ils émerger ? Il est à espérer que la seconde solution soit retenue mais il est vrai aussi que les discours de certains représentants politiques de par le monde se révèlent particulièrement violents, tant dans leur forme que dans leur fond, alimentant consciemment ou inconsciemment, une forme de colère et de fureur. Il ne s’agit naturellement en rien d’une généralité, mais la radicalité de certains discours peut nourrir des réflexes et des attitudes similaires à celles dont le candidat républicain a été victime. In fine, la question qui se pose à nos démocraties s’avère simple : la radicalité a-t-elle sa place en politique ? Il appartiendra à chacun d’apporter sa propre réponse.

La macronie ? On y est en plein !

Les résultats des élections législatives ont confirmé la destructuration du paysage politique national historique tout en scellant les limites d’une présidence sans axe politique défini, alternant entre néo-libéralisme et social-démocratie, l’un et l’autre mal appliqués.

En dissolvant l’Assemblée Nationale le 9 juin dernier, au soir d’un raz de marée qualifié d’historique de l’extrême droite dans les urnes, le président Macron, souhaitant par le nouveau scrutin législatif annoncé pour le 30 juin et le 7 juillet, donner à l’assemblée une majorité plus claire et plus nette, ne pensait pas aboutir au résultat que l’on connaît à ce jour, à savoir une assemblée sans majorité quand la précédente en possédait une relative, certes, mais une majorité. Désormais trois groupes dominent la chambre basse donnant lieu à une situation peut-être pire que celle qui prévalait jusqu’alors. Dès lors ressortent les éléments de langages connus, tels que la nécessité d’apprendre à pratiquer le compromis politique, à gouverner avec des coalitions plus ou moins volontaires, à instaurer des gouvernements techniques ou à vivre sous la menace d’une motion de censure qui renverserait le Gouvernement.

Partis historiques

Pourtant, à y regarder de plus près, la composition de la nouvelle assemblée est finalement non seulement le reflet du paysage politique national actuel, composé de trois blocs, mais aussi de ce que l’on pourrait qualifier d’enfant de la macronie. Concrètement, élu par deux fois sur l’idée du dépassement des partis historiques sans pourtant les pousser à la disparition, Emmanuel Macron avait fait le pari de rassembler sous son nom toutes celles et ceux qui souhaitaient réformer le pays sans abandonner leurs convictions mais en les associant dans une forme de maelstrom politique dont il serait le garant. En cherchant à déstructurer le paysage politique ancestral articulé autour de la bipolarité droite – gauche, avec un centre plus ou moins identifié, Emmanuel Macron a, volontairement ou involontairement, poussé à la situation qui préside aux destinées de l’Hexagone : trois pôles aux divergences profondes et irréconciliables pour certains, aux plages de coopération rares et étroites pour d’autres. Le président qui attendait une majorité claire et identifiée, se retrouve aujourd’hui avec une assemblée à l’image de son mandat : sans réelle orientation, sans identité et sans projet de fond apte à accoucher d’une ligne directrice elle aussi identifiée.

Absence de ligne

Entre libéralisme débridé, social-démocratie à refonder et extrémisme de droite exclusif et autarcique, le président de la République devra choisir non pas un camp mais plusieurs. L’exercice était des plus aisés quand il était le seul, accompagné d’une majorité godillot, absolue ou relative, qui votait sans coup férir ou qui s’en remettait au 49.3, à piocher à droite ou à gauche des idées, des projets ou des orientations qu’il souhaitait mettre en œuvre. Mais cette absence de ligne claire, renvoyée par la dissolution à l’Assemblée comme pour se défaire de la responsabilité régalienne, a fini par se retourner contre un président seul face à une inertie qui a commencé à sérieusement s’exprimer au lendemain de sa réélection. Et si une leçon devait être tirée de cette épisode c’est bien qu’aucun pays ne peut être gouverné à vu mais au contraire, avec une ligne politique claire, fut-elle clivante, et ce au profit de la démocratie car celle-ci nourrit aussi le débat d’opposition, et non une somme de convictions diverses et variées incapables de constituer un corpus politique valable. Ainsi, les résultats des élections législatives ont certainement sonné le glas du « en même temps » cher à un président qui se voulait au dessus des partis mais qui se révèle finalement être leur otage.

De l’expression à l’érosion


Si les élections européennes du 9 juin dernier ont confirmé la monté en puissance de l’extrême-droite, elles révèlent aussi une crise de confiance à l’endroit de la démocratie aujourd’hui perçue comme routinière et castratrice à l’opposé de ses fondements originels faits de consensus et d’expression partagée.

Quel que soit le résultat des élections législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet, un constat empreint d’évidence s’impose : la démocratie se défend tous les jours et appelle donc un combat permanent pour assurer sa survie. La France, qui a ainsi opté pour ce mode de fonctionnement depuis la Révolution Française, en dépit de quelques épisodes post-révolutionnaires successifs de nature royaliste ou impérial, a, depuis plusieurs années, les taux d’abstention en témoignent, laissé gagner en son propre sein une forme de cancer visant à critiquer sans relâche le système démocratique.

Souveraineté du peuple par le peuple

Certes, elle n’est pas la seule, preuve en sont les régimes politiques en Europe ou dans le monde qui auraient tendance à escamoter idées et principes démocratiques au profit de dictacratie ou de démoctature où se mêlent vagues principes démocratiques d’apparence et pléthore de concepts autoritaires qui tendent tous à discréditer l’idée d’une souveraineté par le peuple pour le peuple. Le combat se présente donc comme inachevé, a contrario de ce que nombreux pensaient, considérant la démocratie comme un fait acquis, inaliénable et irréductible. La percée de l’extrême-droite lors du scrutin européen du 9 juin dernier a démontré que non seulement la démocratie était en péril mais que, pis ! celle-ci était menacée par des forces politiques à même de l’abattre corps et bien. Ne nous y trompons pas, la montée en puissance de l’extrême-droite en France traduit certes une perte de confiance générale à l’endroit de la classe politique et l’absence de perspectives d’avenir de certaines classes sociales mais aussi un déficit démocratique patent. Précisément, c’est l’idée même de démocratie qui n’a pas été suffisamment défendue car devenue routinière au point d’oublier que finalement celle-ci relevait du privilège plus que de la banalité.

Erosion et perversion

L’expression individuelle au profit du collectif que représente le droit de vote, premier élément constitutif de toute démocratie saine et non pervertie, a connu une lente mais régulière érosion au fil des années, érosion basée sur l’idée qu’un seul vote soi-disant perdu dans la masse, ne changerait rien. Erreur d’appréciation et surtout du fonctionnement de la démocratie qui s’établit sur la contribution de chacun. Faillir à cette idée nourrit la thèse défendue par l’extrême-droite qui argue de la perversion du système démocratique en usant de celui-ci pour le guider vers le pouvoir pour ensuite déconstruire le système en question plus ou moins rapidement. Dès lors, les objectifs de l’extrême-droite apparaissent comme clairs mais il convient de les rappeler : exploiter l’ignorance et une forme de désespoir du corps social pour prospérer dans les urnes pour mettre à bas un système qu’elle honnit. La mécanique, pourtant rodée, l’Histoire en témoigne, n’a cependant pas de cesse de se répéter, parfois avec succès, mais attention à ce qu’elle ne finisse pas par devenir elle-aussi une routine.

La démocratie et l’épilepsie

Passée la sidération liée à l’annonce de la dissolution de l’Assemblée Nationale, vient désormais la question de la survie du modèle démocratique français face à une extrême droite peu encline au débat et peu portée sur les libertés fondamentales. Mais in fine, assiste-t-on à l’agonie d’un modèle ou à une crise de régime ?

Irresponsable ! Irréfléchie ! Impulsive ! Autant d’adjectifs qui tentent encore de qualifier la décision du Président Macron de dissoudre l’Assemblée Nationale et de convoquer des élections législatives anticipées les 30 juin et 7 juillet prochains. Pour autant, cette décision, qui marquera certainement l’Histoire de la Cinquième République, appartient désormais au passé et il convient dès maintenant de se poser la seule question qui vaille : Notre démocratie y survivra-t-elle ? Le ton tout comme la rhétorique de cette question se veulent délibérément alarmistes, voire catastrophiste, mais l’un et l’autre par leur excès permettent aussi de relativiser la situation dans laquelle le pays a été plongé. Naturellement, notre démocratie survivra à cette décision à condition que le choix qui sera opéré par la majorité des électeurs soit celui de la survie et non de l’enterrement de notre mode de fonctionnement.

Atmosphère politique

Clairement, convoquer des élections législatives anticipées sous la Cinquième République n’est en rien un crime anti-constitutionnel puisque la possibilité de s’y résoudre est prévue par les textes fondateurs de 1958. En revanche, ce qui est peut être discuté c’est l’atmosphère politique dans laquelle ces élections sont amenées à se dérouler. Et il est évident que depuis l’épisode du confinement, le pays sombre doucement mais sûrement dans une forme de flottement général qui interroge sur l’action de l’exécutif. La nature ayant horreur du vide, les forces profondes, si chères à l’historien Pierre Renouvin, ont repris le dessus pour exposer les vils instincts d’une frange de la population pris dans l’étau de l’ignorance et de la victimisation mais pas seulement non plus. La montée en puissance des extrêmes, qu’il conviendrait aussi de ne pas associer dans un dessein commun car les thèses défendues par l’extrême droite ne sont pas compatibles avec celles défendues par la France Insoumise, est le fruit d’une déréliction, ou ressentie comme telle, par des électeurs pour beaucoup lassés d’une existence terne défaite de toute ambitions et de progression sociale. C’est donc dans ce contexte de défiance, d’individualisme et de xénophobie assumés pour certains que vont se tenir des élections à haut risques qui sans mettre en péril notre démocratie pourrait toutefois l’abîmer dans ses fondements et dans ses ambitions, à savoir assurer à tous des libertés fondamentales considérées comme inaliénables. Autre question qui se pose aussi à quelques jours des élections : n’y a-t-il dans l’Hexagone que des démocrates ?

Enjeu binaire

Il n’est pas inopportun de s’interroger sur cette idée car, in fine, certains voient dans ce scrutin, cette expression démocratique par le vote, le moyen de priver plusieurs strates de la population de leurs droits fondamentaux tel que le droit du sol, acquis depuis la Révolution Française. Ce qui reviendrait à résumer la consultation électorale à venir à un enjeu binaire, à savoir une opposition entre pro-démocratie et anti-démocratie. Jugé par l’extrême droite comme trop laxiste et passif, le modèle démocratique français serait donc pour cette dernière à reprendre. Pour autant, les décisions prônées par le Rassemblement National, et que celui-ci pourrait potentiellement être amené à prendre, se heurteraient rapidement aux impératifs de la Constitution garante des libertés individuelles. Que penser alors de cette épisode politique et constitutionnel ? Pourquoi ne pas le qualifier, avec toute la prudence qui s’impose, de crise de régime dans un environnement politique mondial où les extrêmes droites européennes ou autres connaissent un regain d’intérêt ? Effet cyclique ou de temps long, il est encore trop tôt pour le dire, les historiens sauront le qualifier, mais il est certain que la Cinquième République est aujourd’hui confrontée à des spasmes violents tel un épileptique. Or, l’épilepsie se soigne…

Il y a majorité et majorité

Alors que se profile le premier tour des élections législatives anticipées, le risque de voir le scrutin accoucher d’une assemblée encore plus disparate que la précédente émerge aussi. Sans compter les autres dangers corollaires dont l’isolement du Président de la République. Explications.

Dissoute à des fins de clarification du paysage politique hexagonal et parlementaire, avec concrètement comme objectif de conférer à la représentation nationale une majorité absolue, l’Assemblée attendue au soir du 7 juillet pourrait aussi ne pas répondre aux ambitions du Président de la République. Ainsi, en tablant sur l’option que se dégage une majorité claire du scrutin à venir, c’est peut-être l’inverse qui se produira, à savoir une constellation de groupes parlementaires au nombre de députés insuffisant, ou à peine, pour voir l’un d’entre eux appelés à l’Hôtel de Matignon et constituer un Gouvernement aux pieds d’argile tant son avantage sera faible. Cette situation qui n’a rien d’improbable serait un comble dans une Constitution, voulue en 1958 par le Général De Gaulle comme un système s’affranchissant de la loi des partis comme c’était le cas sous la Troisième et la Quatrième République.

Fragilisation et désorganisation

Ainsi, à défaut de stabilité recherchée, ce serait une Assemblée fragile et exposée à toutes les coalitions et alliances possibles qui naîtrait d’élections au final inutiles. Naturellement, rien ne prouve que ce scenario sera celui qui prévaudra au soir du second tour mais il doit néanmoins hanter l’esprit d’un Président de la République aujourd’hui aux abois. Car le risque auquel s’expose aussi Emmanuel Macron est de se fragiliser lui-même. Non pas au point de devoir démissionner de ses fonctions mais d’être pris dans l’étau d’une cohabitation de plus en plus probable qui ferait de lui un supplétif la République gouvernant par ordonnances et non plus via un Gouvernement qui lui serait dévoué. Dernier élément auquel expose cette dissolution, passés la possibilité d’une assemblée encore plus désorganisée qu’elle ne l’est à ce jour et l’isolement du Président la République, la possibilité de voir s’instaurer en France un climat de défiance encore plus prononcé qu’il ne l’est à l’endroit de l’État et de ceux qui le servent. Cette fracture sociale pour reprendre les termes de Jacques Chirac lors de la campagne électorale de 1955 (même si celle-ci ne reprenait pas exactement les éléments qui prévalent actuellement) pourrait donc aller en s’aggravant d’autant plus qu’elle scinderait le pays en plusieurs parties pour certaines prêtes ou capables de s’entendre à la marge, pour d’autres totalement irréconciliables. De calcul politique de haute voltige, la dissolution pourrait se transformer en fiasco électoral pour le Président de la République et ce en raison d’une approche trop approximative ou mal documentée de l’opinion puisque près de 68 % des Français (Baromètre politique Ipsos – Le Point ; Décembre 2023) ont un avis défavorable du Chef de l’État. In fine, quelque soit le scenario qui s’imposera au soir du 7 juillet, le Président Macron pourrait vraisemblablement, si ce n’est déjà pas le cas, se mordre les doigts d’avoir invoqué l’article 12 de la Constitution, celui de la dissolution.

Pandore et le cynisme


La décision d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée Nationale ouvrant la voie à une possible prise du pouvoir par le Rassemblement National peut aussi s’interpréter comme une tactique politique visant à décrédibiliser la formation extrémiste une fois celle-ci aux affaires et débordée par la situation.

Beaucoup, et légitimement par ailleurs, s’interrogent sur les raisons qui ont poussées le Président de la République à dissoudre l’Assemblée Nationale après l’annonce des résultats des élections européennes qui ont confirmé la déroute de la majorité présidentielle. Volonté de rétablir une majorité claire au sein de la représentation nationale, au risque de la voir confiée par les électeurs au Rassemblement National, désir de redonner une forme de souffle à la vie démocratique de la nation après le semi-échec des élections législatives de 2022 ayant suivi la réélection d’Emmanuel Macron, sont autant d’éléments, avec d’autres certainement, à l’origine de la décision du Chef de l’État. Pourtant, une moins évoquée, voire pas du tout, pourrait émerger dans les jours venir, raison empreinte d’un machiavélisme tout florentin et d’un cynisme qui le serait tout autant et qui consisterait à décrédibiliser le Rassemblement National. Une explication s’impose.

Cynisme et machiavélisme

Le parti d’extrême-droite qui appelait sans y croire à la dissolution de l’Assemblée Nationale en cas de victoire au scrutin européen a finalement été pris à son propre piège, obligé qu’il est désormais, tout comme les autres formations politiques, de s’organiser en vue d’élections imminentes. En prenant à revers le parti de Marine Le Pen, le Président de la République renvoie ainsi ce-dernier à ses responsabilités mais aussi à la possibilité d’exercer le pouvoir et donc la nécessité institutionnelle et politique d’y faire ses preuves. Et c’est là qu’émergerait tout le cynisme de la situation. En prenant le risque, dès lors calculé, de nommer un Premier Ministre issu des rangs du parti d’extrême-droite, le Président de la République, exposerait celui-ci à tous les affres de la fonction et du pouvoir dans sa forme générale, obligé d’assumer le gouvernement de la France comme l’impose la Constitution et non plus, position facile et dénuée de toute responsabilité, d’aboyer ou de critiquer l’action de ceux amenés à gérer les affaires de l’Etat. In fine, le pari se résumerait en une logique hautement politicienne, à savoir : laissons l’extrême-droite au pouvoir pour que celle-ci démontre par les actes et dans les faits son incompétence à gérer l’État ainsi que l’inanité de son programme. Le pari, reconnu par tous comme risqué, aurait donc pour ambition de discréditer le parti d’extrême-droite débordé par le poids d’un Etat complexe et par des responsabilités qu’il n’a jamais assumé, sauf à l’échelle à locale avec les résultats qui lui sont connus.

Boîte de Pandore

Pour autant, le jeu engagé par le Président de la République, qui pose quand même sur le tapis l’avenir d’un pays de 66,6 millions de citoyens, revêt des aspects plus que dangereux car ouvrir la voie à l’extrême-droite, même si l’expérience s’achève piteusement, créé un précédent. A ce jour, alors que les Etats majors politiques se lancent dans de multiples tractations et alliances (y compris le Rassemblement National prouvant ainsi qu’il n’est en rien différent des autres formations politiques alors qu’il se réclame justement d’une différence unique), c’est bien l’avenir du pays qui se joue sur deux tours de scrutin les 30 juin et 7 juillet. En dissolvant l’Assemblée Nationale, Emmanuel Macron sait pertinemment ouvrir la Boîte de Pandore, conscient que les résultats des élections pourraient soit le conforter par une nouvelle majorité absolue ou très proche de l’être, soit laisser les clefs du pouvoir au Rassemblement National. Le bond dans le vide que représenterait l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir propulserait la France, et pas seulement elle, sur une voie aux contours et au cheminement inconnus. Le risque, immense, a donc été pris par le Président de la République, avec un un résultat à quitte ou double. Et la banque est prête à sauter !

CNews ou l’info de son temps


La montée en puissance de la chaîne d’information CNews confirme l’attrait pour le public d’une information orientée et non plus objective et ce dans un contexte de pauvreté intellectuelle de nos sociétés.

Un article paru dans le journal Le Monde du 3 juin 2024 le confirme: la chaîne d’information continue CNews a dépassé de 0,1 % de part de marché sa concurrente directe BFM-TV. L’information pourrait presque apparaître comme anecdotique, surtout au regard de l’écart infinitésimal qui sépare les deux scores, mais elle est symptomatique d’une réalité télévisuelle et sociale riche d’enseignements. Le premier est que la ligne éditoriale de CNews, qualifiée de populiste et proche de thèses radicales, semble aujourd’hui acceptée par un public friand d’information traitées sous cet angle.

Information tapageuse

Mais aussi, plus qu’étonnant par ailleurs, par des professionnels de l’information, ici des journalistes, qui n’hésitent plus, sous couvert d’information et de liberté d’informer, à s’engager dans des voies où éthique et morale journalistiques sont poliment écartées au profit de propos que l’ARCOM, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, est régulièrement amenée à condamner ou sanctionner. Second enseignement d’essence sociale celui-ci car CNews s’adresse en en premier lieu à un public globalement attiré par une information tapageuse, basée sur des commentaires de l’information et non sur une analyse factuelle de la réalité qui appellerait alors une explication objective. Ce même public, souvent en rupture avec les institutions jugées manipulatrices ou à même de les vampiriser, se révèle ainsi peu cultivé, peu ou pas tourné vers les sources d’information reconnues fiables car étiquetées comme aux mains de l’État ou de quelques forces obscures.

Facilité et pauvreté

Le mariage de ces deux éléments contribuent ainsi à nourrir le succès de cette chaîne de télévision plus proche d’un organe de presse d’opinion que d’un média à vocation journalistique objectif. Or, CNews n’est en rien un cas isolé car d’autres chaînes à l’instar de Fox News aux Etats-Unis intègrent cette sphère d’information délibérément orientée. La facilité et la pauvreté des débats qui animent la grille des programmes, attirent de fait, un public mal à l’aise avec les notions de réflexion car éprouvante intellectuellement. L’immédiateté de l’information ainsi délivrée supplante la qualité attendue d’une information articulée autour des notions de vérification des sources, de la pertinence du commentaire et de la réflexion qu’elle induit. In fine, le succès de Cnews se veut le reflet de notre temps où facilité et immédiateté nourrissent une médiocrité intellectuelle devenue norme et non plus exception.