Se penser grand ne signifie pas l’être

Par ce contrat prévoyant la livraison de plusieurs sous-marins d’attaque à l’Australie, la France pensait maintenir son influence industrielle et diplomatique dans la zone indo-pacifique.

Si la crise franco-américaine constitue un des multiples aléas de la relation entre la France et Etats-Unis, celle-ci met surtout en évidence la faiblesse diplomatique de l’Hexagone tant à l’échelle mondiale que régionale. Essai d’explication.

D’un point de vue industriel, c’est une désillusion. Mais d’un point de vue diplomatique, c’est un camouflet, presque une gifle. La rupture du contrat liant la France et l’Australie et portant sur la livraison de douze sous-marins conventionnels à l’horizon 2030 au profit d’une alliance diplomatico-industrielle dirigée par Washington avec l’aide du Royaume-Uni (AUKUS) a plongé les alliés historiques, France et Etats-Unis dans une crise qui laissera, des traces. Pour autant, si la colère du gouvernement français et du Président de la République est légitime et justifiée, arguant d’une trahison incompatible avec le statut d’allié, celle-ci ne sera que passagère et se réglera dans les prochains mois par des réparations financières imputées à l’Australie. (lemonde.fr : https://www.lemonde.fr/international) Car derrière cette décision qui marginalise la France dans la région indo-pacifique, se profilent aussi des enjeux de pouvoirs lourds qui échappent à l’Hexagone, non par méconnaissance des réalités géopolitiques (rivalités australo-chinoise, tensions sino-américaines, domination de la mer de Chine,…) mais par faute d’influence et d’aura suffisante à l’échelle mondiale. Ainsi, la ire du gouvernement français et plus spécialement d’Emmanuel Macron tient plus à une prise de conscience de la faiblesse diplomatique de la France qu’autre chose. Concrètement, l’alliance qui lie désormais l’Australie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni met en évidence le rang de puissance de second rang, voire de puissance moyenne, la France.

Rivalité et romantisme

La réalité, difficile à accepter tant par le Quai d’Orsay que par l’Elysée est pourtant mise à l’épreuve des faits : La France, toute puissance économique mondiale qu’elle soit, ne peut rivaliser avec Etats-Unis, première puissance mondiale et seule capable de contrarier les ambitions chinoises dans la région. Cette réalité, jetée à la face de Paris et du monde, renvoie ainsi la France au rang de puissances subalterne, humiliée par l’indélicatesse australienne et le pragmatisme nord-américain. Encore bercée par l’illusion d’une alliance empreinte de romantisme éthéré où La Fayette se poserait en sauveur et libérateur des anciennes colonies outre-atlantique écrasées par une Angleterre omnipotente, vivant dans l’illusion d’une puissance retrouvée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale quand le Général De Gaulle réussit le pari d’imposer la France comme l’un des vainqueurs du conflit et se targuant d’une relation privilégiée nourrie par l’Histoire avec Washington, la France ne peut que constater, nue et démunie, la faiblesse de son influence devant des Etats-Unis indifférents aux gesticulations hexagonales. Dans un monde à l’économie intégrée, où géopolitique, géostratégie, stratégie militaire, raison d’État et nécessités économiques, se mêlent et se répondent dans un concert d’intérêts que chacun souhaite défendre sans scrupules, fut-ce au prix de trahisons, la France a naïvement et honnêtement cru que sa place dans l’échiquier mondial suffirait à lui assurer aura et respect. La colère qui prévaut aujourd’hui n’est ainsi qu’une réaction de circonstance car celle-ci occulte plus la difficile acceptation par Paris d’une réalité diplomatique internationale où se conjuguent marginalisation et indifférence que la rupture de contrat qui n’en reste pas moins le symptôme premier.

Etre et se penser une puissance

Certes, le président Macron doit s’entretenir dans les jours à venir avec son homologue américain, Joe Biden, par ailleurs demandeur de cet entretien (lemonde.fr : https://www.lefigaro.fr/international). Mais qu’attendre de ce rendez-vous téléphonique si ce n’est un rappel poli de la part du locataire de la Maison Blanche de la solidité de la relation franco-américaine, de la nécessité d’une relation claire, nette et pacifiée entre les deux pays mais aussi et surtout des enjeux géopolitiques, stratégiques et économiques qui se jouent dans la zone indo-pacifique au sein de laquelle la France est invitée à jouer sa partition mais sans interférer sur celle des Etats-Unis. Plus globalement, si l’orgueil français a été égratigné dans cette crise, et il l’a été, celui-ci survivra car passée la vexation, d’aucuns parleraient d’humiliation, la France, consciente des risques qu’ouvrent une brouille durable avec le Etats-Unis, se drapera dans le linceul de l’indignation, question d’honneur, sans pour autant continuer à pousser des cris d’orfraie qui pourraient vite irriter outre-atlantique. Car, in fine être une grande puissance et se penser une grande puissance sont deux choses différentes.

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