Une République d’antan

République.JPGEt si l’impopularité de nos Présidents de la République successifs depuis 1958 tenait, en partie, à l’aspect obsolète et dépassé de notre Constitution ? Le débat n’est pas nouveau en dépit de la réforme constitutionnelle de 2008 qui modifia le texte originel. Par là même, il ne s’agit en rien de dédouaner les différents locataires de l’Elysée des erreurs commises ou des égarements qui sont, ou furent, les leurs (même si la charge est suffisamment lourde pour qu’un homme, fût-il bien intentionné, se heurte aux écueils de la réalité) mais de s’interroger sur les origines et l’environnement global qui présida à l’instauration de la Cinquième République et ce fin d’en comprendre les limites toujours plus criantes. Retour en arrière. En 1958, la France traverse la dernière crise coloniale de son histoire et le Général de Gaulle est alors appelé à la rescousse pour éteindre l’incendie algérien. Si sur le plan international, la France est alors regardée avec plus ou moins de scepticisme en raison de son attachement jugé excessif à ces anciens départements d’outre-mer, la situation économique de l’Hexagone tranche en revanche par un dynamisme retrouvé. Le pays, tout comme l’Europe, est en phase de reconstruction, mais se cherche un homme capable de le conduire sur la voie de l’expansion. En parallèle, épuisée par les crises ministérielles à répétition fruits du bourbier parlementaire qu’est la Quatrième République, la France de la fin des années cinquante cherche aussi à stabiliser un environnement qu’elle juge propice au développement et à raison.

Adaptation et dernier ministre

Charles De Gaulle, aidé par Michel Debré, le premier conscient des attentes du pays et (très) accessoirement des siennes, le second soucieux de donner à la France un cadre législatif fondateur en adéquation avec l’homme du 18 juin, fait donc rédiger une constitution sur mesure. Adaptée aux défis économiques de son temps, à savoir une période de plein emploi, une activité industrielle et technologique florissante, une structure sociale encore très normée par les codes de la Troisième République (ce qui générera entre autre Mai 68), la Constitution de 1958, répond pleinement à l’exercice de son époque. Car après 1962, la France entre dans une longue période de calme économique et social. Croissance économique continue (PIB en 1960 : 8%)*, investissement des entreprises, urbanisation massive (par ailleurs mal contrôlée) renouvellement des générations via le baby-boom et positionnement international reconnu sont autant d’éléments qui donnent à la France un sentiment de grandeur et de puissance alors qu’en son sein même germent les maux qui l’accableront quelques années plus tard. Ainsi, pour avoir une idée de l’état d’esprit qui prévalait alors sous les ors de la République, à titre d’exemple, lorsque que Jacques Chirac est sollicité pour entrer au Gouvernement de Georges Pompidou en 1967, celui-ci occupe la fonction de secrétaire d’État à l’Emploi et est dernier dans l’ordre de présentation des ministres… ! C’est dire le peu de cas que l’on se faisait alors de la question de l’emploi. Forte de cette Constitution, la France et les Français, qui ont ratifié par référendum le texte fondateur (80% des votants ont approuvé le texte proposé), s’habituent à cette pratique quasi-monarchique du pouvoir, à ce Parlement réduit au rang de chambre d’enregistrement, à ces ministres nommés plutôt pour occuper des fonctions de représentants ministériels que celles d’acteurs de leurs charges respectives ; énarques et haut-fonctionnaires (pour ces derniers parfois issus des heures sombres du pays) étudiant les dossiers, voire tranchant ces derniers sous couvert ministériel.

Premiers couacs et échec

Les Français se plaisaient alors, voire se complaisaient dans cette Constitution et pour cause : le progrès technique semblait résoudre tous les problèmes antérieurs, le pouvoir d’achat était assuré par une croissance économique et un plein emploi soutenus en dépit de vraies crises et inégalités sociales qui là encore étaient passées sous silence. En cette période de prospérité économique, rien ne semblait atteindre le pouvoir, fut-il exercé de manière autocratique sans pour autant renier les principes fondamentaux de la démocratie, mais rares étaient ceux (excepté François Mitterrand qui dénonça le Coup d’Etat permanent) qui voyaient dans la Constitution et les attributions du Président de la République un nœud gordien (celui-ci s’en satisfera cependant une fois élu). Pourtant au détour des années 1973-1974, la machine économique sembla s’enrayer pour véritablement tousser en 1980 lors du second choc pétrolier (PIB : 1,6%)* lié à la Guerre Iran-Irak. Soudainement, les Français se sont retournés de manière naturelle vers leurs présidents, ces derniers ayant été élus en ce sens, avec l’espoir que soient avancées des solutions pérennes et efficaces pour résoudre les difficultés naissantes. Echec ! Le ralentissement économique amorcé au milieu des années soixante-dix, sous-estimé en dépit d’un chômage croissant (pour atteindre un million en 1980), se confirma au fil des décennies. Et les Présidents de la République de se retrouver interdits devant les difficultés économiques qui s’amoncelaient. Pourquoi ? Par incompétence ? Il serait gratuit de l’affirmer.

Ambition personnelle

Mais peut-être aussi parce que la Constitution de la Cinquième République n’est pas adaptée à ce type de défis, parce qu’elle a été conçue dans un dessein d’ambition personnelle et non collective dans un environnement économique alors favorable qui renvoyait les questions sociales au second plan, quand ce n’est pas au troisième. La Cinquième République offre aux Présidents de la République le pouvoir et la puissance dans une optique de satisfaction d’ambition personnelle et non pas la capacité à agir de manière collégiale et partagée. Imaginée pour et par un homme épris de pouvoir et de reconnaissance, la Constitution de la Cinquième République est inefficace dans un monde où seule la concertation, le dialogue, l’écoute et la prise en compte des réalités socio-économiques de manière collective peuvent ouvrir une porte de sortie. Sous des abords démocratiques, la Constitution est finalement assez fermée. Assemblée nationale aux ordres de la majorité qui la compose, elle-même assujettie au Gouvernement nommé, initiatives citoyennes étouffées dans l’oeuf car rapidement récupérées par telle ou telle formation politique,…La liste est longue ! Pourquoi ne pas imaginer un Parlement aux pouvoirs bien plus étendus, capable de destituer le Président de la République en l’absence de résultats probants, pourquoi ne pas imaginer un pacte républicain entre les Français et leur président sur la base d’objectifs à atteindre, pourquoi ne pas accorder une écoute plus attentive aux revendications émanant de mouvements populaires (à l’exemple de Nuit debout) au lieu d’accorder une foi aveugle à des études technocratiques, fruits d’énarques certes compétents, mais souvent déconnectées de la réalité sociale, pourquoi ne pas soumettre lui aussi le Gouvernement à une obligation de résultats, ne pas supprimer le 49-3,…

Histoire et inertie

Finalement, ce qui cloche, n’est-ce pas tant l’étroitesse d’une constitution qui confine le président de la République à celui d’un chef d’Etat tout-puissant ou une réalité socio-économique devenue trop complexe pour un texte conçu dans une autre optique que celle d’accompagner le pays dans ses évolutions ? La Cinquième République a été fondée au début d’une ère de prospérité révolue et à jamais perdue. Il serait inutile de croire le contraire. Cette même République appartient à l’Histoire et non au futur (même pas au présent !) mais la France s’y accroche par absence de solution alternative, par peur de l’inconnu qui s’ouvrirait en cas de nouvelle constitution. Et croire que le salut viendra d’un texte écrit au milieu du XXème siècle alors que nous sommes entrés de plain pied dans le XXIème, porteur de mentalités, de raisonnements, de réflexes, de réalités sociales, technologiques et économiques totalement différentes est une erreur, un leurre et un aller simple pour l’inertie et le désespoir.

Sources: (*) Insee

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