De l’expression à l’érosion


Si les élections européennes du 9 juin dernier ont confirmé la monté en puissance de l’extrême-droite, elles révèlent aussi une crise de confiance à l’endroit de la démocratie aujourd’hui perçue comme routinière et castratrice à l’opposé de ses fondements originels faits de consensus et d’expression partagée.

Quel que soit le résultat des élections législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet, un constat empreint d’évidence s’impose : la démocratie se défend tous les jours et appelle donc un combat permanent pour assurer sa survie. La France, qui a ainsi opté pour ce mode de fonctionnement depuis la Révolution Française, en dépit de quelques épisodes post-révolutionnaires successifs de nature royaliste ou impérial, a, depuis plusieurs années, les taux d’abstention en témoignent, laissé gagner en son propre sein une forme de cancer visant à critiquer sans relâche le système démocratique.

Souveraineté du peuple par le peuple

Certes, elle n’est pas la seule, preuve en sont les régimes politiques en Europe ou dans le monde qui auraient tendance à escamoter idées et principes démocratiques au profit de dictacratie ou de démoctature où se mêlent vagues principes démocratiques d’apparence et pléthore de concepts autoritaires qui tendent tous à discréditer l’idée d’une souveraineté par le peuple pour le peuple. Le combat se présente donc comme inachevé, a contrario de ce que nombreux pensaient, considérant la démocratie comme un fait acquis, inaliénable et irréductible. La percée de l’extrême-droite lors du scrutin européen du 9 juin dernier a démontré que non seulement la démocratie était en péril mais que, pis ! celle-ci était menacée par des forces politiques à même de l’abattre corps et bien. Ne nous y trompons pas, la montée en puissance de l’extrême-droite en France traduit certes une perte de confiance générale à l’endroit de la classe politique et l’absence de perspectives d’avenir de certaines classes sociales mais aussi un déficit démocratique patent. Précisément, c’est l’idée même de démocratie qui n’a pas été suffisamment défendue car devenue routinière au point d’oublier que finalement celle-ci relevait du privilège plus que de la banalité.

Erosion et perversion

L’expression individuelle au profit du collectif que représente le droit de vote, premier élément constitutif de toute démocratie saine et non pervertie, a connu une lente mais régulière érosion au fil des années, érosion basée sur l’idée qu’un seul vote soi-disant perdu dans la masse, ne changerait rien. Erreur d’appréciation et surtout du fonctionnement de la démocratie qui s’établit sur la contribution de chacun. Faillir à cette idée nourrit la thèse défendue par l’extrême-droite qui argue de la perversion du système démocratique en usant de celui-ci pour le guider vers le pouvoir pour ensuite déconstruire le système en question plus ou moins rapidement. Dès lors, les objectifs de l’extrême-droite apparaissent comme clairs mais il convient de les rappeler : exploiter l’ignorance et une forme de désespoir du corps social pour prospérer dans les urnes pour mettre à bas un système qu’elle honnit. La mécanique, pourtant rodée, l’Histoire en témoigne, n’a cependant pas de cesse de se répéter, parfois avec succès, mais attention à ce qu’elle ne finisse pas par devenir elle-aussi une routine.

La démocratie et l’épilepsie

Passée la sidération liée à l’annonce de la dissolution de l’Assemblée Nationale, vient désormais la question de la survie du modèle démocratique français face à une extrême droite peu encline au débat et peu portée sur les libertés fondamentales. Mais in fine, assiste-t-on à l’agonie d’un modèle ou à une crise de régime ?

Irresponsable ! Irréfléchie ! Impulsive ! Autant d’adjectifs qui tentent encore de qualifier la décision du Président Macron de dissoudre l’Assemblée Nationale et de convoquer des élections législatives anticipées les 30 juin et 7 juillet prochains. Pour autant, cette décision, qui marquera certainement l’Histoire de la Cinquième République, appartient désormais au passé et il convient dès maintenant de se poser la seule question qui vaille : Notre démocratie y survivra-t-elle ? Le ton tout comme la rhétorique de cette question se veulent délibérément alarmistes, voire catastrophiste, mais l’un et l’autre par leur excès permettent aussi de relativiser la situation dans laquelle le pays a été plongé. Naturellement, notre démocratie survivra à cette décision à condition que le choix qui sera opéré par la majorité des électeurs soit celui de la survie et non de l’enterrement de notre mode de fonctionnement.

Atmosphère politique

Clairement, convoquer des élections législatives anticipées sous la Cinquième République n’est en rien un crime anti-constitutionnel puisque la possibilité de s’y résoudre est prévue par les textes fondateurs de 1958. En revanche, ce qui est peut être discuté c’est l’atmosphère politique dans laquelle ces élections sont amenées à se dérouler. Et il est évident que depuis l’épisode du confinement, le pays sombre doucement mais sûrement dans une forme de flottement général qui interroge sur l’action de l’exécutif. La nature ayant horreur du vide, les forces profondes, si chères à l’historien Pierre Renouvin, ont repris le dessus pour exposer les vils instincts d’une frange de la population pris dans l’étau de l’ignorance et de la victimisation mais pas seulement non plus. La montée en puissance des extrêmes, qu’il conviendrait aussi de ne pas associer dans un dessein commun car les thèses défendues par l’extrême droite ne sont pas compatibles avec celles défendues par la France Insoumise, est le fruit d’une déréliction, ou ressentie comme telle, par des électeurs pour beaucoup lassés d’une existence terne défaite de toute ambitions et de progression sociale. C’est donc dans ce contexte de défiance, d’individualisme et de xénophobie assumés pour certains que vont se tenir des élections à haut risques qui sans mettre en péril notre démocratie pourrait toutefois l’abîmer dans ses fondements et dans ses ambitions, à savoir assurer à tous des libertés fondamentales considérées comme inaliénables. Autre question qui se pose aussi à quelques jours des élections : n’y a-t-il dans l’Hexagone que des démocrates ?

Enjeu binaire

Il n’est pas inopportun de s’interroger sur cette idée car, in fine, certains voient dans ce scrutin, cette expression démocratique par le vote, le moyen de priver plusieurs strates de la population de leurs droits fondamentaux tel que le droit du sol, acquis depuis la Révolution Française. Ce qui reviendrait à résumer la consultation électorale à venir à un enjeu binaire, à savoir une opposition entre pro-démocratie et anti-démocratie. Jugé par l’extrême droite comme trop laxiste et passif, le modèle démocratique français serait donc pour cette dernière à reprendre. Pour autant, les décisions prônées par le Rassemblement National, et que celui-ci pourrait potentiellement être amené à prendre, se heurteraient rapidement aux impératifs de la Constitution garante des libertés individuelles. Que penser alors de cette épisode politique et constitutionnel ? Pourquoi ne pas le qualifier, avec toute la prudence qui s’impose, de crise de régime dans un environnement politique mondial où les extrêmes droites européennes ou autres connaissent un regain d’intérêt ? Effet cyclique ou de temps long, il est encore trop tôt pour le dire, les historiens sauront le qualifier, mais il est certain que la Cinquième République est aujourd’hui confrontée à des spasmes violents tel un épileptique. Or, l’épilepsie se soigne…

Il y a majorité et majorité

Alors que se profile le premier tour des élections législatives anticipées, le risque de voir le scrutin accoucher d’une assemblée encore plus disparate que la précédente émerge aussi. Sans compter les autres dangers corollaires dont l’isolement du Président de la République. Explications.

Dissoute à des fins de clarification du paysage politique hexagonal et parlementaire, avec concrètement comme objectif de conférer à la représentation nationale une majorité absolue, l’Assemblée attendue au soir du 7 juillet pourrait aussi ne pas répondre aux ambitions du Président de la République. Ainsi, en tablant sur l’option que se dégage une majorité claire du scrutin à venir, c’est peut-être l’inverse qui se produira, à savoir une constellation de groupes parlementaires au nombre de députés insuffisant, ou à peine, pour voir l’un d’entre eux appelés à l’Hôtel de Matignon et constituer un Gouvernement aux pieds d’argile tant son avantage sera faible. Cette situation qui n’a rien d’improbable serait un comble dans une Constitution, voulue en 1958 par le Général De Gaulle comme un système s’affranchissant de la loi des partis comme c’était le cas sous la Troisième et la Quatrième République.

Fragilisation et désorganisation

Ainsi, à défaut de stabilité recherchée, ce serait une Assemblée fragile et exposée à toutes les coalitions et alliances possibles qui naîtrait d’élections au final inutiles. Naturellement, rien ne prouve que ce scenario sera celui qui prévaudra au soir du second tour mais il doit néanmoins hanter l’esprit d’un Président de la République aujourd’hui aux abois. Car le risque auquel s’expose aussi Emmanuel Macron est de se fragiliser lui-même. Non pas au point de devoir démissionner de ses fonctions mais d’être pris dans l’étau d’une cohabitation de plus en plus probable qui ferait de lui un supplétif la République gouvernant par ordonnances et non plus via un Gouvernement qui lui serait dévoué. Dernier élément auquel expose cette dissolution, passés la possibilité d’une assemblée encore plus désorganisée qu’elle ne l’est à ce jour et l’isolement du Président la République, la possibilité de voir s’instaurer en France un climat de défiance encore plus prononcé qu’il ne l’est à l’endroit de l’État et de ceux qui le servent. Cette fracture sociale pour reprendre les termes de Jacques Chirac lors de la campagne électorale de 1955 (même si celle-ci ne reprenait pas exactement les éléments qui prévalent actuellement) pourrait donc aller en s’aggravant d’autant plus qu’elle scinderait le pays en plusieurs parties pour certaines prêtes ou capables de s’entendre à la marge, pour d’autres totalement irréconciliables. De calcul politique de haute voltige, la dissolution pourrait se transformer en fiasco électoral pour le Président de la République et ce en raison d’une approche trop approximative ou mal documentée de l’opinion puisque près de 68 % des Français (Baromètre politique Ipsos – Le Point ; Décembre 2023) ont un avis défavorable du Chef de l’État. In fine, quelque soit le scenario qui s’imposera au soir du 7 juillet, le Président Macron pourrait vraisemblablement, si ce n’est déjà pas le cas, se mordre les doigts d’avoir invoqué l’article 12 de la Constitution, celui de la dissolution.

Pandore et le cynisme


La décision d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée Nationale ouvrant la voie à une possible prise du pouvoir par le Rassemblement National peut aussi s’interpréter comme une tactique politique visant à décrédibiliser la formation extrémiste une fois celle-ci aux affaires et débordée par la situation.

Beaucoup, et légitimement par ailleurs, s’interrogent sur les raisons qui ont poussées le Président de la République à dissoudre l’Assemblée Nationale après l’annonce des résultats des élections européennes qui ont confirmé la déroute de la majorité présidentielle. Volonté de rétablir une majorité claire au sein de la représentation nationale, au risque de la voir confiée par les électeurs au Rassemblement National, désir de redonner une forme de souffle à la vie démocratique de la nation après le semi-échec des élections législatives de 2022 ayant suivi la réélection d’Emmanuel Macron, sont autant d’éléments, avec d’autres certainement, à l’origine de la décision du Chef de l’État. Pourtant, une moins évoquée, voire pas du tout, pourrait émerger dans les jours venir, raison empreinte d’un machiavélisme tout florentin et d’un cynisme qui le serait tout autant et qui consisterait à décrédibiliser le Rassemblement National. Une explication s’impose.

Cynisme et machiavélisme

Le parti d’extrême-droite qui appelait sans y croire à la dissolution de l’Assemblée Nationale en cas de victoire au scrutin européen a finalement été pris à son propre piège, obligé qu’il est désormais, tout comme les autres formations politiques, de s’organiser en vue d’élections imminentes. En prenant à revers le parti de Marine Le Pen, le Président de la République renvoie ainsi ce-dernier à ses responsabilités mais aussi à la possibilité d’exercer le pouvoir et donc la nécessité institutionnelle et politique d’y faire ses preuves. Et c’est là qu’émergerait tout le cynisme de la situation. En prenant le risque, dès lors calculé, de nommer un Premier Ministre issu des rangs du parti d’extrême-droite, le Président de la République, exposerait celui-ci à tous les affres de la fonction et du pouvoir dans sa forme générale, obligé d’assumer le gouvernement de la France comme l’impose la Constitution et non plus, position facile et dénuée de toute responsabilité, d’aboyer ou de critiquer l’action de ceux amenés à gérer les affaires de l’Etat. In fine, le pari se résumerait en une logique hautement politicienne, à savoir : laissons l’extrême-droite au pouvoir pour que celle-ci démontre par les actes et dans les faits son incompétence à gérer l’État ainsi que l’inanité de son programme. Le pari, reconnu par tous comme risqué, aurait donc pour ambition de discréditer le parti d’extrême-droite débordé par le poids d’un Etat complexe et par des responsabilités qu’il n’a jamais assumé, sauf à l’échelle à locale avec les résultats qui lui sont connus.

Boîte de Pandore

Pour autant, le jeu engagé par le Président de la République, qui pose quand même sur le tapis l’avenir d’un pays de 66,6 millions de citoyens, revêt des aspects plus que dangereux car ouvrir la voie à l’extrême-droite, même si l’expérience s’achève piteusement, créé un précédent. A ce jour, alors que les Etats majors politiques se lancent dans de multiples tractations et alliances (y compris le Rassemblement National prouvant ainsi qu’il n’est en rien différent des autres formations politiques alors qu’il se réclame justement d’une différence unique), c’est bien l’avenir du pays qui se joue sur deux tours de scrutin les 30 juin et 7 juillet. En dissolvant l’Assemblée Nationale, Emmanuel Macron sait pertinemment ouvrir la Boîte de Pandore, conscient que les résultats des élections pourraient soit le conforter par une nouvelle majorité absolue ou très proche de l’être, soit laisser les clefs du pouvoir au Rassemblement National. Le bond dans le vide que représenterait l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir propulserait la France, et pas seulement elle, sur une voie aux contours et au cheminement inconnus. Le risque, immense, a donc été pris par le Président de la République, avec un un résultat à quitte ou double. Et la banque est prête à sauter !

CNews ou l’info de son temps


La montée en puissance de la chaîne d’information CNews confirme l’attrait pour le public d’une information orientée et non plus objective et ce dans un contexte de pauvreté intellectuelle de nos sociétés.

Un article paru dans le journal Le Monde du 3 juin 2024 le confirme: la chaîne d’information continue CNews a dépassé de 0,1 % de part de marché sa concurrente directe BFM-TV. L’information pourrait presque apparaître comme anecdotique, surtout au regard de l’écart infinitésimal qui sépare les deux scores, mais elle est symptomatique d’une réalité télévisuelle et sociale riche d’enseignements. Le premier est que la ligne éditoriale de CNews, qualifiée de populiste et proche de thèses radicales, semble aujourd’hui acceptée par un public friand d’information traitées sous cet angle.

Information tapageuse

Mais aussi, plus qu’étonnant par ailleurs, par des professionnels de l’information, ici des journalistes, qui n’hésitent plus, sous couvert d’information et de liberté d’informer, à s’engager dans des voies où éthique et morale journalistiques sont poliment écartées au profit de propos que l’ARCOM, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, est régulièrement amenée à condamner ou sanctionner. Second enseignement d’essence sociale celui-ci car CNews s’adresse en en premier lieu à un public globalement attiré par une information tapageuse, basée sur des commentaires de l’information et non sur une analyse factuelle de la réalité qui appellerait alors une explication objective. Ce même public, souvent en rupture avec les institutions jugées manipulatrices ou à même de les vampiriser, se révèle ainsi peu cultivé, peu ou pas tourné vers les sources d’information reconnues fiables car étiquetées comme aux mains de l’État ou de quelques forces obscures.

Facilité et pauvreté

Le mariage de ces deux éléments contribuent ainsi à nourrir le succès de cette chaîne de télévision plus proche d’un organe de presse d’opinion que d’un média à vocation journalistique objectif. Or, CNews n’est en rien un cas isolé car d’autres chaînes à l’instar de Fox News aux Etats-Unis intègrent cette sphère d’information délibérément orientée. La facilité et la pauvreté des débats qui animent la grille des programmes, attirent de fait, un public mal à l’aise avec les notions de réflexion car éprouvante intellectuellement. L’immédiateté de l’information ainsi délivrée supplante la qualité attendue d’une information articulée autour des notions de vérification des sources, de la pertinence du commentaire et de la réflexion qu’elle induit. In fine, le succès de Cnews se veut le reflet de notre temps où facilité et immédiateté nourrissent une médiocrité intellectuelle devenue norme et non plus exception.

Rafah, suite et fin ?


Au lendemain du bombardement d’un camp de déplacés palestiniens par l’armée israélienne, les questions sur la pertinence stratégique de l’opération militaire se posent notamment au regard de buts et d’objectifs de guerre qui perdent peu à peu de clarté.

« Erreur tragique », ainsi qualifiée par Benyamin Netanyahou, ou pas, le bombardement du camp de Barkasat, à Rafah, s’est soldé par la mort de 45 personnes et plus de 240 blessés. Désormais, une seule question se pose, à savoir, jusqu’où ira le Premier Ministre israélien dans sa guerre contre le Hamas. Car faire la guerre à des terroristes est une chose compréhensible et audible d’un point de vue militaire et stratégique mais bombarder un camp de civils où vivent femmes, enfants, vieillards et autres personnes vulnérables a peu de légitimité, pour ne pas dire aucune. Tancés par la Cour Pénale internationale de cesser l’offensive militaire, l’État hébreu et son Premier ministre se retrouvent pris dans une nasse diplomatique et politique dont il va être difficile de s’extraire. Certes soutenu par les Etats-Unis, allié inconditionnel d’Israël, mais qui sait pour combien de temps encore, Benyamin Netanyahou voit sa marge de manœuvre se réduire au fil des jours.

Jusque-boutisme

A l’origine, vu comme une victime du terrorisme aveugle du Hamas, Israël endosse désormais l’habit de bourreau, l’opinion internationale jugeant, et avec elle la CPI, la réponse militaire disproportionnée contre les Palestiniens, injuste au regard des victimes civiles que l’offensive sensée rétablir la sécurité d’Israël engendre. Et le bombardement du camp de Barkasat, même fruit d’une erreur militaire, ne vient qu’aggraver la situation d’un pays et d’un homme qui s’approchent dangereusement l’un et l’autre de la frontière de l’incompréhension de tous. Le jusque-boutisme de Benyamin Netanyahou, pris en étau par une fragile alliance à la Knesset dont dépend son avenir politique, la montée de la contestation pro-palestinienne dans les universités notamment nord-américaine, la reconnaissance de l’État palestinien par plusieurs pays européens contribuent, entre autre, à isole une nation et un homme dont les buts de guerre se délitent un peu plus chaque jour dans une offensive en perte et en quête de sens. Et s’il est certain que l’opération militaire touchera un jour à sa fin, nul ne sachant dire quand cependant, il est tout aussi certain que la dite opération laissera des traces au sein de la communauté internationale qui ne verra plus nécessairement l’État hébreu sous le même angle tout comme au sein de la société israélienne qui pourrait sortir fracturée de cet épisode.

Deux Etats, une paix

Si aujourd’hui la conduite de l’opération militaire tient plus par la volonté absolue de Benyamin Netanyahou de réduire le Hamas en cendres, occultant par ailleurs le fait que tout mouvement terroriste est capable de se régénérer dans le temps en dépit de sa destruction temporaire, que par des objectifs de guerre stratégiquement et militairement clairs, il n’est pas interdit de se s’interroger sur l’après-guerre mais aussi l’après-Netanyahou. La solution à deux Etats, combattue par l’actuel Premier Ministre, redeviendra naturellement un enjeu et une question essentielle pour assurer la paix d’Israël mais aussi l’avenir d’un Etat palestinien. Pour autant, si la solution diplomatique existe (deux Etats, deux peuples, une paix commune), celle-ci ne semble pas à ce jour le moteur de l’offensive israélienne qui tient plus de la vendetta que d’une stratégie à visée pacificatrice.

Tensions pacifiques

Le voyage express d’Emmanuel Macron en Nouvelle-Calédonie se veut porteur d’un double-sens : confirmer l’appartenance de l’île à la République en voulant mettre fin aux velléités indépendantistes et rappeler combien la France reste attachée à sa position stratégique dans l’Indo-Pacifique.

Dire que la question calédonienne empoisonne la vie politique depuis plus de trente ans est un euphémisme. Peut-être est-ce, entres autres raisons, pour cela que le Président de la République s’est rendu personnellement sur l’île du Pacifique afin d’apprécier au plus près la situation en essayant de n’irriter, exercice ardu, aucune partie en présence. L’exercice s’avère délicat car en qualité de Président de la République, Emmanuel Macron incarne et représente tout ce que les manifestants opposés au projet de réforme électorale appliqué à la Nouvelle-Calédonie exècrent : l’autorité d’une République lointaine plus intéressée par les ressources naturelles de l’île que par son devenir propre. Car il convient ici de ne pas se tromper : Si la métropole est si attachée à la Nouvelle-Calédonie c’est d’abord pour le nickel dont le sol du Caillou regorge, minerai que la Chine, particulièrement présente dans la région, convoite aussi.

Point d’ancrage stratégique

Pour autant, le nickel et son économie sont quelque peu en crise depuis plusieurs années et la Nouvelle-Calédonie souffre d’une situation économique difficile justement liée aux déboires rencontrées par une matière première mal appréciée sur les marchés internationaux. Passé l’argument économique et financier, émerge aussi la question de la présence de la France dans une région du monde dominée par l’influence chinoise et nord-américaine. La Nouvelle-Calédonie représente dans la région Indo-Pacifique un point d’ancrage stratégique que l’Hexagone entend préserver, fut-ce au prix de se voir taxer de post-colonialisme. La réforme électorale, aujourd’hui contestée par les populations endogènes de l’île ne va pas dans un autre sens puisqu’elle entend favoriser les nouveaux arrivants sur l’île favorables au maintien de cette dernière dans le giron de la République.

Chine gourmande

Ainsi, pour Paris, le processus indépendantiste amorcé à la fin des années quatre-vingt-dix par l’Accord de Nouméa (1998), est clos et ce au regard des résultats du dernier référendum de décembre 2021qui entérinait à hauteur de 96,5 % le non à l’indépendance et à la pleine souveraineté de l’île. Arguant de la nécessité de rétablir l’ordre sur un territoire de la République tout en engagent le dialogue avec les parties réfractaires, le président Emmanuel Macron, par sa présence, entend confirmer l’appartenance de l’île à la France et balaye les nouvelles aspirations indépendantistes, non pas tant à l’endroit de la population néo-calédonienne que des puissances régionales à commencer par la Chine. Car après la visite d’État plus ou moins couronnée de succès de Xi JingPing en France, il appartenait au Président Macron de reprendre la main sur les affaires diplomatiques et économiques face à l’Empire du Milieu, gourmand et sans pitié. Et désormais la question qui se pose est, l’opération sera-t-elle un succès ?

Kiev ou Rafah ?

Si la Russie de Vladimir Poutine semble tirer de nombreux avantages du confit entre le Hamas et Israël, celui-ci est aussi aidé par la sensibilité historique du Moyen-Orient aux soubresauts des acteurs qui le composent. Essai d’explication.

D’un point de vue politique, militaire et tactique, il faut reconnaître que l’ouverture d’un front au nord de Karkhiv par les forces russes, sans relever du génie, est finement bien joué, et ce pour plusieurs raisons. La première est que dans l’attente des armes et des crédits l’un et l’autre alloué par les Etats-Unis, l’Ukraine se retrouve dans une situation des plus inconfortable : Manque d’hommes et de munitions, territoire chaque jour amputé plus encore que la veille,…autant d’éléments qui travaillent à la réussite de l’opération lancée par Vladimir Poutine voilà plus de deux ans. La seconde est que, obnubilée par le conflit entre le Hamas et Israël, l’attention mondiale s’est focalisée depuis le 7 octobre dernier sur le Proche-Orient faisant de Moscou le vainqueur objectif de la confrontation entre le mouvement terroriste et l’État hébreu. Il n’en fallait pas tant à Vladimir Poutine pour lui permettre de poursuivre sa campagne contre Kiev. La situation actuelle se veut ainsi assez explicite, pour ne pas dire évidente, sur le poids du conflit russo-ukrainien dans l’opinion publique internationale.

Hiérarchie du désespoir

Longtemps au rang des préoccupations diplomatiques mondiales, le conflit en Europe de l’Est s’est soudainement vu supplanter par celui qui agite depuis plus d’un demi-siècle désormais le Moyen-Orient. D’aucuns y verraient une forme de cynisme (la diplomatie en est cependant remplie) quand d’autres crieraient au scandale arguant du fait qu’un conflit, quel qu’il soit, n’est pas plus important qu’un autre, qu’il n’existe pas de hiérarchie dans la détresse et le désespoir suscité par l’un ou l’autre. Cette dernière thèse s’avère d’un point de vue moral et humain des plus justes, mais force est de constater que certaines régions du monde sont plus sensibles que d’autres, de par leur histoire mais aussi de par les acteurs qui s’y expriment. Le trio infernal composé de l’Iran, d’Israël et des Etats-Unis suffit à lui seul à focaliser toutes les attentions car tous, excepté les Etats-Unis, savent se révéler éruptifs et impulsifs au point d’enflammer définitivement et cruellement la région. La proximité, qui plus est, des aires pétrolifères (Golfe Persique, Arabie Saoudite, Qatar, Koweit, Irak) renforce ce sentiment de crainte. Est-ce à dire que l’Ukraine et ses libertés sacrifiées pèsent moins dans la balance diplomatique ? Il appartient à chacun de répondre à cette question mais il n’est pas interdit de penser que parce que dénuée de toutes matières premières énergétiques vitales, l’Ukraine avait, bien avant le 7 octobre dernier, commencé à perdre tout intérêt au yeux des chancelleries occidentales, certaines optant tacitement pour un enlisement et l’aboutissement à un statu quo général du conflit, d’autres pour une aide mesurée à accorder, aide suffisamment substantielle pour conférer à Kiev le sentiment de ne pas l’abandonner sans pour autant trop s’engager et ainsi éviter les conséquences qui pouvaient en découler. Dilemme diplomatique s’il en est…Mais pour l’heure, une réalité s’impose : l’ouverture d’un nouveau front en Ukraine par la Russie et la menace d’une opération militaire d’ampleur à Rafah (Bande de Gaza) tiennent en haleine les différentes chancelleries. A savoir, qui de l’ouverture du nouveau front ou de la menace israélienne sur Rafah sera la plus scrutée ?

Pari risqué à Tel Aviv

Convaincu de la nécessité de poursuivre les hostilités contre le Hamas dans la Bande de Gaza, et ce en dépit d’un espoir de trêve, Benyamin Netanyahou donne aujourd’hui le sentiment de mener plus une guerre personnelle dont dépend sa survie politique qu’une offensive à visée purement défensive.

S’il y avait dans l’entêtement de Benyamin Netanyahou ne serait-ce qu’une once de pertinence tactique et militaire, l’offensive terrestre que s’apprête à lancer le Premier ministre israélien pourrait, à la rigueur, être comprise sans pour autant recueillir tous les suffrages lui donnant quitus. Alors quelles raisons Benyamin Netanyahou  poussent à entreprendre cette action militaire, seul contre tous, les Etats-Unis, pourtant soutien inconditionnel de l’État hébreu, ayant émis les plus grandes réserves quant à la nature, l’objet et la rationalité de cette offensive ? La première des raisons, et certainement la principale, est que Benyamin Netanyahou  joue son avenir politique via cette guerre devenue une affaire personnelle.

Rancoeur croissante

Conscient que les renseignements intérieurs israéliens ont fauté en étant incapables de déceler les signes de l’attaque du Hamas le 7 octobre dernier, cerné par des affaires de corruption, talonné par les ultra-orthodoxes assurant en partie sa majorité à la Knesset et fervent partisans de la colonisation, Benyamin Netanyahou  n’a d’autres choix que de gagner cette guerre qui ressemble plus aujourd’hui à une vendetta, voire à un affrontement personnel, qu’à un conflit sensé assurer la sécurité d’Israël. Cette antienne, répétée à l’envi depuis la création de l’État hébreu en 1948, prend toutefois désormais une connotation qui s’éloigne du fil rouge initial qui était d’assurer au peuple israélien, et c’est son droit, une vie paisible et pacifique. Car outre les bombardements actuels sur la bande de Gaza et le contrôle de Rafah en particulier, cette guerre contre le Hamas, désormais prêt à une trêve à laquelle s’oppose Israël en raison de la détention des otages israéliens par le mouvement terroriste, nourrit parallèlement une rancoeur croissante contre l’État hébreu qui se traduit à l’échelle internationale par la multiplication des actions de contestation notamment dans les universités nord-américaines sensibles à la cause palestinienne. Dans le même temps, et sans tomber dans un raccourci facile, l’action militaire menée par Israël en territoire gazaoui travaille aussi à la détestation d’Israël au sein de la population actuelle mais aussi de la jeunesse gazaouie. Mais ce conflit, loin d’être terminé, est aussi l’aveu d’impuissance d’Israël face à un mouvement terroriste capable depuis des années désormais de se renouveler de quelques manières que ce soit en dépit du harcèlement d’Israël à son endroit. La solution militaire, brutale et aveugle, employée par Benyamin Netanyahou risque dans les années à venir, peut-être avant, se révéler une arme à double tranchant suscitant ressentiment et tensions dans le camp palestinien mais aussi incompréhension au sein de la population israélienne consciente que tout déferlement de violence inutile est susceptible d’engendrer des conséquences identiques sur le sol de l’État hébreu. Entre sécurité d’Israël et guerre personnelle, Benyamin Netanyahou  a fait de la première le prétexte de la seconde ouvrant la porte à un pari risqué pour lui mais aussi pour l’État hébreu.

Si les étudiants s’en mêlent…

La mobilisation d’une partie des étudiants de la Sorbonne après ceux de Sciences Politiques Paris reste attentivement scrutée par le Gouvernement qui redoute un embrasement de la situation et une réaction en chaîne tant sociale que communautaire.

Déjà fracturé au regard de multiples raisons, voilà que plusieurs hauts lieux de l’enseignement de l’Hexagone, à commencer par les plus célèbres d’entre elles, la Sorbonne et Sciences Politiques Paris, se déchirent entre étudiants pro-palestiniens et pro-israéliens. Le mouvement, parti des Etats-Unis, avec pour objectif de soutenir les populations palestiniennes Gazouis actuellement sous le feu de l’armée de l’Etat hébreu, pourrait cependant faire tâche d’huile dans un pays particulièrement sensible à la question. Le Gouvernement qui suit de près l’évolution de la situation, et pour cause, tout embrasement de la contestation d’un côté ou de l’autre, aurait certainement pour conséquence de déraper sur d’autres thématiques tout aussi politiques. Et à quelques semaines des élections européennes, Gouvernement et exécutif ne souhaitent pas, à tout le moins, voir le monde estudiantin s’embraser, lui qui s’est toujours révélé hautement inflammable et surtout annonciateur, dans ses causes défendues, d’agitations futures concernant des sphères d’activité diverses et variées.

Importation du conflit

Or, même si cette contestation est clairement ciblée et ne donne pas le sentiment de devoir déborder au-delà des cercles étudiants, le risque reste cependant présent puisque le Premier Ministre Gabriel Attal, s’est dit attentif à la question. Dans un second temps, passée l’opposition entre étudiants pro-palestiniens et pro-israéliens, ces derniers se révélant par ailleurs peu visibles et peu actifs ceci dit, le Gouvernement veut aussi éviter, outre un mouvement social qu’il aurait peine à juguler, une forme de dérapage global ou localisé teinté d’antisémitisme alors que la France a contribué a contrecarrer la riposte iranienne contre l’Etat hébreu récemment. Une importation du conflit sur le territoire serait pour le Gouvernement certainement la pire des conséquences du conflit ouvert le 7 octobre dernier. D’où tout l’intérêt que porte le Quai d’Orsay à la possible trêve à venir entre Hamas et Israël. Bien que désormais très ancien puisque remontant au moins à 1948 avec la création de l’État d’Israël par David Ben Gourion, le conflit israélo-palestien actuel aurait presque tendance à escamoter le conflit russo-ukrainien pourtant stratégiquement tout aussi lourd de conséquences. Et les yeux de la planète de se tourner vers les Etats-Unis avec l’espoir que ceux-ci canalisent les ardeurs d’Israël.

Bureau ovale

Mais déjà embarqué via la récente enveloppe de 95 milliards de dollars attribuée entre autres à Kiev par le Sénat des Etats-Unis, (L’enveloppe comprend également des fonds pour Israël, Taïwan et un ultimatum à TikTok), Washington entend désormais pouvoir se consacrer aux élections de novembre 2024 qui doivent désigner le nouvel occupant du bureau ovale. Loin de se désintéresser de la situation en Proche-Orient ou en Ukraine, l’Oncle Sam joue pour l’heure sur une forme de temporisation, plaidant tacitement pour une pause dans son intervention globale. Mais sur le terrain, que ce soit à Gaza ou Kharkiv, point de trêve ou de considérations pacifiques, pour l’heure en tous cas. Et c’est bien d’ailleurs ce que redoute le gouvernement français, et avec lui d’autres Etats européens, qui craignent, une lente contamination par les conflits en cours, notamment celui du Proche-Orient des sociétés du Vieux continent.