De l’exception à l’anonymat

Rares ont été les Présidents de la République aussi impopulaires après un an de mandat. Mais Emmanuel Macron, volontiers présenté comme le pourfendeur de l’ancien monde, ne serait-il pas devenu le bouc-émissaire d’une nation effrayée par les mutations irréversibles qui l’entourent.

Isolé, brocardé, attendu par des concerts de casseroles lors de ses déplacements, son effigie parfois brûlée sur la place publique,….il apparaît à la lecture de tous ces éléments, que le Président de la République Emmanuel Macron traverse certainement à ce jour le plus difficile début de mandat qu’il ait eu à assumer, un an après avoir été réélu. Les raisons qui expliquent cette impopularité sont pour beaucoup évidentes et trouvent d’abord leurs racines dans la réforme des retraites qui a repoussé l’âge légal de départ à 64 ans, ensuite dans l’utilisation de l’article 49.3 de la Constitution et ce afin que le texte soit définitivement adopté. En conséquence, d’aucuns considéreraient que le retrait de la réforme suffirait à apaiser les tensions sociales et permettrait au Président de la République de renouer avec des Français plus que fâchés à son endroit. Pour autant, rien n’est moins sûr car en filigrane émerge une question plus insidieuse qui tendrait à minimiser l’impact de la dite réforme.

Bouc-émissaire et dépendance

Et si le Président de la République, élu après une campagne présidentielle au cours de laquelle il a expliqué vouloir réformer le système des retraites, s’avérait finalement n’être que le bouc-émissaire d’une nation inconsciemment effrayée par les effets de la globalisation et plus largement par un monde en mutation permanente depuis plus de vingt ans désormais, monde dans lequel elle n’est plus qu’une nation parmi tant d’autres, confrontée à une concurrence économique sauvage et dans laquelle elle a du mal à s’imposer ? La question n’est pas neutre et renvoie le pays à sa réalité sociale et économique. Certes la France est vantée, et à raison, pour sa qualité et son art de vivre mais en scrutant avec plus d’attention la position internationale de la France, celle-ci n’apparaît plus que comme une puissance moyenne, incapable d’agir seule dans le dossier ukrainien, plus ou moins arrimée à la politique étrangère des Etats-Unis, économiquement dépendante de grands acteurs tels que la Chine, l’Allemagne, des Etats-Unis et de l’Union européenne. Toutes ces réalités qui confinent à la concession pousse le pays à épouser une position de suiveur plutôt que d’acteur, obligée de s’adapter plutôt que d’imprimer son propre rythme. Si la réforme des retraites a cristallisé tout le mécontentement que nombre de Français nourrissent à l’endroit du Président de la République, les tensions nées de cette même réforme interrogent des pays voisins, où, à système égal et comparable, l’âge légal de départ (Italie, Royaume-Uni, Espagne,…) a été renvoyé à 67 ans. Certes, une analyse plus fine des structures économiques permettrait de pondérer cette comparaison mais l’attachement des Français à un départ à 62 ans ne relèverait-il pas d’un combat propre au roman picaresque où un Don Quichotte improbable viendrait pourfendre les moulins de la réforme voulue par le Président de la République, nul ne peut le contester, mais qui s’inscrit peut-être aussi dans une logique de plus grande envergure qui pousse la France à se mettre au pli de la majorité et non de sa seule exception. Débat sans fin argueraient d’aucuns mais la réalité s’impose aussi : la France longtemps jugée comme une exception dans le monde en raison de son Histoire (pas toujours glorieuse non plus) est peut-être désormais contrainte de rentrer dans le rang de l’anonymat et de se plier, malgré elle, aux XXIème siècle.

En manque d’air

En reconnaissant un manque d’implication dans la réforme des retraites, le Président de la République Emmanuel Macron tente d’apaiser un pays fracturé tout en tentant de relancer un quinquennat mal engagé. Explications.

Aveu de faiblesse ou simple opération de communication visant à séduire une opinion majoritairement remontée contre la réforme des retraites ? L’un n’empêche pas l’autre et peuvent cependant très bien se marier. Ainsi, les déclarations du Président de la République dans le journal Le Parisien (édition du 23 avril 2023) via lesquelles le Chef de l’État reconnaît qu’il aurait « peut-être dû se mouiller un peu plus » au sujet de la réforme des retraites pourraient, pour certains être vécues comme une forme de mea culpa, pour d’autres, comme une provocation de la part de l’exécutif. Mais à vrai dire, si la teneur des déclarations ont une valeur propre que chacun appréciera à l’aune de ses convictions, elles traduisent aussi combien le malaise qui traverse le pays à ce jour a été ressenti par le Chef de l’Etat. Isolé politiquement, y compris au sein de même de sa majorité plus que jamais menacée à l’Assemblée Nationale, le Président de la République tente par ces mots d’apaiser une situation politique extrêmement périlleuse.

Evidence

Car dans un pays désormais fracturé, il sera très difficile pour le Gouvernement de proposer de nouvelles réformes d’une telle envergure, du moins touchant d’aussi près la vie quotidienne des Français. Et d’aucuns de regarder vers l’extrême-droite que chacun redoute de voir s’imposer comme une évidence, non politique, mais comme solution de rejet à l’égard une majorité qui a mal compris ou mal appréhendé les attentes des Français. Au regard de telles circonstances, le Président s’est donc fendu d’une déclaration qu’il espère comprise et entendue, ce qui reste, pour l’heure, des plus hypothétiques. Pour nombre de Français, la réforme des retraites passée en force via l’application de l’article 49.3 a été vécue comme un crime de haute-trahison, crime qui traduit lui aussi le rapport que les Français entretiennent au travail. Car dans un monde en perpétuelle mutation, socialement et économiquement violent, nombre de salariés, parmi les plus exposés et les plus fragilisés à cette violence, imaginent leur retraite comme une havre de paix que rien ne doit pouvoir raccourcir. A évoquer un manque d’implication, comprenez faire preuve de pédagogie en expliquant cette réforme, ses objectifs et ses raisons, le Président de la République comprend tardivement combien une grande majorité de salariés souffrent en exerçant leur activité professionnelle, combien certains subissent plus qu’ils ne vivent leur travail. En éludant cette réalité, Emmanuel Macron s’est comporté comme un technocrate borné alors que sa fonction imposait plus de compréhension et d’humanité et ce même si une réforme était potentiellement nécessaire. L’urgence de l’Elysée n’est donc plus de relancer le débat qui a altéré une Vème République déjà souffreteuse mais avant tout d’apaiser un pays épuisé psychologiquement par des crises sociales (Gilets Jaunes), sanitaires (Covid) et économiques (Inflation) qui ont laissé des traces profondes dans une société française angoissée par son devenir. Quant à l’objectif de relancer un quinquennat peut-être prématurément à bout de souffle,….

Point de côté démocratique

Plongée dans une crise de régime patente, la Vème République semble aujourd’hui à bout de souffle devant une société française appelant à une nouvelle respiration démocratique et en totale opposition avec le profil de celle qui avait validé les institutions de 1958.

A qui faudra-t-il du temps pour se remettre des effets et des conséquences de la crise sociale née de la réforme des retraites ? Au Président ou aux institutions de la Vème République ? Ou les deux ? Ce qui semble d’emblée clair et sans discussion possible, c’est que le Président de la République souhaite, en dépit d’une rencontre programmée avec l’intersyndicale, passer au plus vite au reste de l’agenda présenté lors de la campagne présidentielle de 2022. En bref passer à autre chose avec l’espoir qu’une actualité chasse l’autre. Mais entre le souhait du Président et la réalité sociale, un fossé existe. D’autant plus profond que l’aspect raide et formel des institutions de la Vème République l’on creusé plus encore. Et d’aucuns d’avancer à raison l’usage par le Gouvernement de l’article 49.3 de la Constitution, contesté en France, incompris dans les démocraties voisines. Aussi, avec un Président désireux d’avancer coûte que coûte dans un paysage social fragmenté, il n’est pas abusif d’avancer le fait que la France est entrée dans une crise de régime. L’expression, maintes fois employée, n’a jamais pourtant pris autant de sens qu’en ce printemps 2023.

Législature et réflexion

Car rares ont été les circonstances au cours de la Vème République où, en dépit d’une conjoncture économique globalement favorable malgré une inflation encore élevée, les institutions ont inspiré un tel rejet. La présidentialisation du régime, l’usage répété sous cette législature (mais pas seulement) de l’article 49.3, l’isolement de l’Assemblée Nationale, réduit au rang chambre d’enregistrement concourent, entre autres facteurs à ternir une constitution et une République pourtant conçue dans une logique de stabilité et de stabilisation. Est-ce à dire que les Français appellent à des institutions moins rigides, à même d’assurer une meilleure représentation des différentes formes politiques du pays et à une perte partielle des pouvoirs incombant au Chef de l’État ? Nul ne le sait car pour en avoir la certitude, il conviendrait d’engager une réflexion officielle, voulue par le Président de la République, qui aboutirait à un projet constitutionnel, voté par référendum. Soit. Mais en développant l’analyse, le malaise social qui étreint aujourd’hui le pays ne tiendrait-il pas à une forme d’anti-macronisme déjà présent lors de la précédente mandature ? L’idée est séduisante car elle cristalliserait sur un seul individu tous les maux du pays.

Pouvoirs et moeurs

Pour autant, sans éluder une part d’anti-macronisme, il est craindre que le mal, soit plus profond que cela car engagée dans une inertie coupable depuis de nombreuses années, à vrai dire depuis la mort du Général de Gaulle, père de cette constitution voulue par lui et épousant sa conception du pouvoir, la Vème République se meurt. Cette constitution sur-mesure, dans laquelle se sont fondus avec une relative aisance ses successeurs, car elle leur accordait de larges pouvoirs, a néanmoins perdu au fil du temps sa pertinence historique et politique, se détachant progressivement des attentes des Français qui eux, en revanche, voyaient leurs mœurs, leurs habitudes et leurs envies évoluer. Aussi, avancer le fait que la France est une démocratie est fondamentalement vrai. Mais il apparaît aussi que celle fondée par la constitution de 1958 ne correspond plus à celle à laquelle aspirent les Français. Reste à savoir si le Président Macron l’a compris et intégré ou si, comme ses prédécesseurs, il se rangera derrière la légitimité des institutions pour continuer à agir.

Pékin : si proche, si loin

Puissance extrême-orientale capable de défier les Etats-Unis, la Chine peut aussi se permettre de tenir à distance ces partenaires européens venus chercher une solution diplomatique au conflit ukrainien. Explications.

Il y a de cela quelques jours le Président Emmanuel Macron et Ursula Von der Layen, présidente de la Commission Européenne, se sont rendus à Pékin afin de pousser Xi Jing Ping, le président chinois, à infléchir la position de Vladimir Poutine quant à la question ukrainienne. Au terme de ce voyage économico-diplomatique, si la Chine s’est engagée à acquérir cinquante hélicoptères de combat H160 conçus et fabriqués par Airbus Helicopters et ce pour un montant estimé entre 750 millions d’euros et un milliard, le volet diplomatique s’est soldé par un demi-succès, les plus pessimistes diraient un semi-échec. Car c’est un fait, la Chine n’a guère été impressionnée par le duo européen, certes convaincant mais insuffisamment armé pour déstabiliser un Xi Jing Ping sûr de son fait et de son influence. Les raisons de cet échec sont multiples mais parmi les premières, si ce n’est la première, c’est que ni la France, ni l’Union Européenne, (ce qui pour cette dernière est des plus inquiétants), ne représentent des puissances mondiales de premier rang.

Voix de l’Europe

Tout au plus puissance moyenne, bien que dotée de l’arme nucléaire, la France ne peut opposer à la Chine que de puériles rodomontades loin d’effrayer l’Empire du Milieu. Quant à l’Union Européenne, elle qui pensait, via la guerre en Ukraine gagner ses galons de puissance continentale, il convient d’admettre que les ambitions n’ont guère été suivies des faits. Implicitement et discrètement soutenu par les Etats-Unis, le duo Macron-Van der Layen a pu néanmoins faire entendre la voix de l’Europe Occidentale, poliment entendue par Xi Jing Ping. Mais de là à affirmer que cette voix a été écoutée, la question reste en suspend et trouve rapidement sa réponse. Et pour cause. La Chine n’a qu’un besoin économique limité, certes non négligeable, de l’Union Européenne. Mais elle se sait grande puissance mondiale en devenir et peut donc à ce titre se montrer parfois distante voire désintéressée par les requêtes européennes. Plus préoccupée par sa rivalité avec les Etats-Unis, soutien officiel des Européens, Pékin reconnaît dès lors la nécessité de privilégier sa relation avec Washington qui par voie de conséquence entretiendra celle entretenue avec les Européens. Position vexante pour les Européens, mais d’une réalité qui confine au cynisme, arme que la Chine manie avec aisance.

Otage

Second point, ne pas chercher à infléchir la position de Vladimir Poutine permet aussi à Pékin de maintenir ses partenaires économiques européens à distance dans une forme de chantage qui ne dit pas son nom. Enfin, ne pas interférer dans le conflit par une demande officielle à Moscou de cessez-le-feu ou autre manœuvre diplomatique, offre à Pékin, là encore une relation privilégiée avec la Russie, finalement elle aussi otage des décisions actuelles ou à venir de Xi Jing Ping. Fragilisée par une confrontation qui s’éternise et des sanctions économiques qui commencent à se faire sérieusement ressentir, la Russie est aujourd’hui consciente de devoir conserver d’excellentes relations avec Pékin qui en cas de demande officielle, quelle qu’elle puisse être, obtiendrait satisfaction. Dans un jeu diplomatique des plus pervers plus proche du billards à trois bandes que des négociations feutrées des chancelleries (même s’il y en a), la Chine se pose en arbitre d’un conflit purement européen, voire au-delà. C’est le propre des puissances mondiales, voire des superpuissances en devenir.

Confusion de genre

En avançant la thèse selon laquelle la Nupes s’engageait sur la voie de l’ultragauche des années soixante-dix, le ministre de l’Intérieur prend le risque de commettre plusieurs erreurs aux conséquences diverses. Explications.

Et tout d’abord une erreur historique car si la Nupes appelle certes à une révolution, celle-ci se veut citoyenne et pacifique, à l’opposé de celle qui était réclamée par les groupes d’ultragauche des années de plomb qui ont ensanglantées l’Europe occidentale. La seconde erreur réside dans l’appréciation des moyens déployées par la Nupes. Rien ne laisse à ce jour supposer que les Insoumis et alliés de ces derniers fomentent une quelconque rébellion propre à renverser la République comme le laisse entendre en filigrane le Ministre de l’Intérieur. Le propos, avancé à raison, a un objectif simple : diaboliser le parti de Jean-Luc Mélenchon afin de l’isoler politiquement en le taxant de vouloir jeter le pays dans le chaos.

Amalgame et conservatisme excessif

Au chapitre des conséquences, la première est déjà de mettre en évidence une certaine inculture et grossière ignorance de l’Histoire contemporaine. Ces dernières, certainement manipulées à raison, n’en ternissent pas moins une classe politique déjà et souvent taxée de médiocrité, en manque de crédibilité. Et les déclarations de Gérald Darmanin, d’y contribuer et ce même si cette saillie politique reste calculée. Autre conséquence, amalgamer deux courants politiques lointains voisins d’une histoire politique commune qui est celle du marxisme des années soixante-dix et dont la Nupes ne se revendique pas en dépit du malaise éprouvé au regard de la politique de Vladimir Poutine. Cet amalgame pourrait ainsi avoir l’effet inverse escompté par l’auteur, à savoir fédérer plus encore militants et sympathisants de la Nupes qui auraient alors tout loisir de dénoncer les propos irresponsables du ministre facilement taxé à son tour d’une forme de conservatisme excessif. Dernière conséquence, tenant aussi de l’erreur, la volonté de rejouer une opposition idéologique obsolète alors que le macronisme, dont le Ministre de l’Intérieur, se veut un des symboles, se présente comme une synthèse politique inédite devant accoucher des fondements d’un monde nouveau. Plus globalement, il apparaît peut-être et plus simplement que la sortie de Gérald Darmanin témoigne aussi de la fébrilité croissante, en tous cas actuelle, d’un Gouvernement malmené pendant l’examen de la réforme sur les retraites et qui cherche aujourd’hui à retrouver une certaine aura, voire légitimité au sein de l’opinion. En déplaçant le débat sur l’opposition idéologique pure, indépendamment des contenus politiques proposés, le Ministre de l’Intérieur, développe une tactique maintes fois employée et qui relève, sans originalité, une fois encore, de l’ancien monde.

La révolution et le robinet

En dépassant toutes les considérations politiques et économiques, la question de la gestion de l’eau renvoie l’Humanité à l’essence même de sa survie dans un contexte impérieux d’économie et de partage de la ressource. Mais qui y est réelement prêt ?

Les deux conceptions de l’utilisation de l’eau qui se sont physiquement affrontées dans les Deux-Sèvres samedi 25 mars démontrent toute la complexité de la question qui va opposer partisans et détracteurs des méga-bassines et plus largement de l’utilisation de l’eau en qualité de bien commun. Objectivement, il apparaît que chaque partie avance des arguments valables et crédibles. Pour les premiers, l’inutilité inique de conserver de telle quantité d’eau quand celle-ci vient à manquer ; pour les seconds, la nécessité de maintenir ce système de retenues d’eau afin de servir une agriculture productiviste sollicitée pour nourrir l’Humanité. Et en filigrane émerge la nécessité, mainte fois répétée, de changer nos habitudes et modes de consommation d’eau. Certes. La formule fait florès au point d’être sur toutes les lèvres et d’être devenue une expression fourre-tout brandie comme un glaive rédempteur. Mais que signifie réellement de changer de mode consommation d’eau ? Réduire le temps de nos douches ? Réduire la capacité des chasses d’eau ? Opter pour une agriculture moins consommatrice ? Développer des plantes moins gourmandes,…

Accès à l’eau

Les solutions ne manquent pas mais il convient surtout peut-être d’accepter le fait qu’à besoins constants, voire croissants, en eau, l’Humanité, dont les effectifs augmentent au fil des siècles (la population mondiale est estimée à 9,7 milliards d’habitants en 2050) est confrontée à la raréfaction drastique de l’eau. Au regard de ce constat, changer de mode de consommation signifierait surtout révolutionner nos sociétés contemporaines de sorte que toute l’Humanité est accès à l’eau* et que ceux qui en profitent largement apprennent à l’économiser. En théorie, le défi est relevable. Mais ancré dans des cycles économiques anciens sur lesquels reposent la prospérité de nombreuses sociétés, il est peu probable que la révolution attendue éclate un jour. Et à défaut de révolution consentie à l’échelle globale, c’est surtout une crise de subsistance mondiale qui risque de déchirer une Humanité obligée de survivre dans un contexte de partage imposé de la ressource. Que choisir dans cette optique entre irriguer un champ de blé et satisfaire les besoins essentiels en eau d’un ménage lambda (Hygiène et alimentation) ? La question se révélera vite cornélienne. Elle pourrait certes dans un premier temps être réglée financièrement via un quelconque dispositif de compensation mais à terme ? Quand ne coulera l’eau plus l’eau du robinet dans la cuisine mais que sera irrigué le champ de la maïs qui jouxte la demeure, où sera la priorité, qui sera en mesure de la poser et de l’expliquer ? La question de l’eau dépasse donc toutes les considérations politiques, industrielles, économiques et nationales qui ont prévalu jusqu’alors mais qui continuent cependant à rythmer notre rapport à l’utilisation de cette dernière. Car peut-être pour la première fois de son existence, l’Humanité est confrontée à une question sans réponse.

Note : *Près de 2,2 milliards de personnes ne disposent pas de services d’alimentation en eau potable gérés en toute sécurité*, 4,2 milliards sont privés de services d’assainissement gérés en toute sécurité et 3 milliards ne possèdent même pas d’installations de base pour se laver les mains

Du point mort à la sixième ?

Le recours par le Gouvernement à l’article 49.3 afin d’adopter la réforme des retraites met en évidence les limites constitutionnelles d’une République désormais inadaptée aux attentes des citoyens. D’une crise politique, la France est passée à une crise de régime.

Qu’elle soit jugée injuste et inique, le jugement que l’on peut porter sur la réforme des retraites appartient désormais au passé. Pour autant, la tension qu’elle a créé par son contenu a désormais été remplacée par la manière dont elle a été adoptée en vue de son inscription au Journal officiel dans les jours à venir. Ainsi, en ayant recours à l’article 49.3 de la Constitution qui permet au Gouvernement de s’affranchir du vote de la Représentation nationale, ce dernier a escamoté non seulement l’un des fondements essentiels de la démocratie, à savoir le vote des députés, mais aussi terni un plus l’image de la Vème République qui prouve, ici plus que jamais, son inadéquation avec la structure sociale de la France du XXIème siècle.

Réalités et décalages

Là encore, le recours à l’Histoire s’avère utile et éclairant. Conçue en 1958 afin de stabiliser la vie politique d’un pays déchiré par une succession sans fin de cabinets ministériels, la Vème République s’appuyait sur une société française soucieuse d’équilibre et de quiétude, écœurée de débats politiciens stériles, et alors que se dessinaient les grandes heures des Trente Glorieuses. Mais soixante-cinq ans plus tard, alors que la France, est entrée comme bien d’autres pays, dans l’ère post-industrielle et post-moderne, il s’avère que la constitution de 1958 ne répond plus aux attentes de citoyens. Pourquoi ? Car les électeurs, quels qu’ils soient, sont désormais soucieux du fait que leurs voix soient entendues et prises en compte et ce dans leur immense diversité. Certes, le passage en force opéré par le Gouvernement peut traduire de nombreuses réalités : isolement politique, faiblesses structurelles de la loi, fragilité de la majorité et de ses alliés, tensions au sein même de la majorité. Mais avant d’être un quelconque témoin de réalités fondées ou fantasmées, il est surtout un outil dépassé dans une démocratie qui se veut moderne et modèle. La Constitution de la Vème République, voulue à l’image du Général de Gaulle, figure tutélaire d’une nation humiliée en 1940 en quête de reconnaissance et de renaissance à l’orée des années soixante, ne correspond plus d’évidence au schéma social et politique de la France d’aujourd’hui. Et l’article 49.3, véritable outil anti-démocratique, imaginé afin de s’exonérer des hésitations et des atermoiements de la représentation nationale jugée passionnée et versatile, incarne à lui seul le décalage qui existe entre Gouvernement et volonté citoyenne. A l’heure où circulent sans frein et sans barrière la parole et les idées sur les réseaux sociaux, où le débat, pertinent ou pas, s’invite sur la Toile pour rejaillir dans la sphère publique, et alors que le paysage politique se morcelle toujours un peu plus, il apparaît comme presque naturel de repenser notre démocratie. Car d’une crise politique, la réforme des retraites adoptée au forceps, nous sommes passés à une crise de régime, lourde et périlleuse, à même d’interroger sur le devenir de nos institutions. Et se pose désormais une question simple : la Vème République doit-elle céder la place à la Sixième qui dés lors évacuerait l’article 49 ou doit-elle encore s’enliser dans le risque de nouvelles crises de régime ?

Du travail ! Mais pour quoi ?

Si la mobilisation contre la réforme des retraites ne faiblit pas, celle-ci pose aussi en filigrane le rapport que la société entretient avec la valeur travail et plus largement au sens donné à celle-ci ainsi qu’au travail en tant que tel.

Dire que l’opposition née de la réforme des retraites voulue par le Gouvernement est le fruit d’un rapport d’aliénation des Français au travail est devenu un lieu commun. Si bien qu’aujourd’hui d’autres raisons tendent à expliquer les tensions qui entourent la réforme actuellement examinée par le Sénat avant de retourner devant l’Assemblée nationale pour le vote d’adoption ou de rejet. Ces raisons liées à la volonté des salariés de pouvoir profiter de leur vieillesse et plus globalement de s’affranchir de toutes les obligations professionnelles sont naturellement légitimes et parfaitement audibles. Pour autant, elles occultent peut-être la raison ultime, à savoir que, aliénant, le travail est aujourd’hui devenu pour beaucoup une souffrance tant à la fois physique que psychologique. Nerveusement épuisant ou physiquement exigeant, le travail est désormais subi et non vécu, à des degrés divers selon le secteur d’activité dans lequel l’on évolue mais celui-ci reste malgré tout source de mal-être plus que de bonheur.

Démographie et compétition

Ainsi, nombreux sont celles et ceux à s’interroger sur la valeur travail, à savoir ce que le travail apporte, indépendamment de l’aspect financier, socialement et humainement au regard des concessions que celui-ci impose. Autre questionnement, implicite aussi, le sens que chacun cherche dans son travail ou le sens, en tant que tel, du travail effectué. Le sujet, qui relève plus de la sociologie et de la psychologie, que d’un argument démographique, à la valeur technique pour ce-dernier, franchit rapidement les frontières du débat classique et éculé posé par l’envie de profiter de sa vieillesse ou de s’exonérer des obligations professionnelles. Car comme toute société, le travail a aussi évolué et mûri au fil des siècles. La perception de celui-ci n’est plus nécessairement la même que celle qui prévalait il y a cinquante ou quarante ans. Devenu souffrance, espace de compétition psychologiquement éprouvant, soumis à des cycles économiques où alternent plein emploi et chômage de masse, le travail est quasiment devenu le meilleur ennemi des salariés. Indispensable économiquement et financièrement, le travail s’avère aussi cruel et cannibale tant il est capable d’engloutir des individus contraints de s’y plier pour assurer leur survie. Naturellement, une analyse plus fine des détracteurs de la réforme prouve que ce sont les catégories les plus exposées et les plus fragiles qui dénoncent en majorité le recul de l’âge de la retraite. Il serait difficile de les blâmer mais elles restent aussi un témoin de la nécessité de repenser le travail pour les années à venir. Doit-il rester un vecteur de survie économique ou doit-il se muer en vecteur de lien social ? Mais dans une société mondialisée où le libéralisme s’est imposé sans coup férir, imaginer une telle mutation reviendrait à changer non seulement la vocation première du travail mais aussi de modèle économique mondial. Et qui est prêt à cela ?

La Chine d’après

Alors que s’éternise le conflit russo-ukrainien, la Chine, toujours soucieuse d’anticiper son avenir, se pose en qualité de médiateur pour séduire des Occidentaux vitaux pour son économie mais aussi pour préparer une redistribution géopolitique post-poutine. Explications.

Toujours discrète lorsqu’il s’agit de sa diplomatie, la Chine n’a donc pas failli à sa réputation en essayant depuis quelques jours de se poser en médiateur entre la Russie et l’Ukraine afin que prenne fin le conflit qui oppose les deux nations slaves. De prime abord, d’aucuns loueraient cette initiative qui, si elle portait ses fruits, mettrait un terme aux combats. Pourtant, il ne faut pas voir dans ladite initiative une bienveillance nouvelle ou une attention particulière de la Chine pour le sort de l’Ukraine ou de l’Europe, mais l’ancien Empire du Milieu sait combien cette guerre qui s’éternise représente un danger extrêmement sérieux d’un simple point de vue économique. La Chine, qui se targue d’être le deuxième partenaire commercial (soit un montant 428 milliards d’euros de transactions de biens marchands entre la Chine – Europe) de l’Europe a donc tout intérêt aujourd’hui à se montrer conciliante et ouverte à toutes discussions concernant le conflit ukrainien d’où le rôle qu’elle cherche à endosser. Second point, Pékin, conscient que la défaite de Vladimir Poutine acterait la fin politique de ce dernier tout comme du poids grandissant de la Russie, notamment en Afrique où la Chine tend à se développer par le biais de diverses entreprises, envisage déjà de prendre la place d’une Russie sur le déclin, épuisée par une guerre continentale dans laquelle elle s’enlise de jours en jours.

Tensions et émergence

La Chine de Xi Jinping, qui préférera toujours la continuité au chaos et à la rupture, a depuis longtemps cerné les conséquences du conflit européen. Une victoire de la Russie se solderait par une hausse des tensions diplomatiques sur le continent avec la nécessité pour l’Empire du Milieu de choisir ses alliés : soit la Russie au risque de perdre tout ou partie de ses relations commerciales avec les Européens et Occidentaux, Etats-Unis compris ; soit prendre le risque d’abandonner la Russie en optant pour un choix purement économique en se tournant vers l’Europe. Et il semble qu’en se posant en qualité de médiateur, Pékin a tacitement fait son choix ayant cyniquement intégré le fait que Vladimir Poutine serait, tôt au tard, poussé hors du pouvoir. Il suffit à ce titre de s’attarder sur la déclaration du conseiller d’État et Ministre des Affaires étrangères de Chine, Wang Yi, qui rappelait récemment qu’il n’y a pas de conflits d’intérêts fondamental entre la Chine et l’Union Européenne. De son côté, nation vieillissante, au PIB peu ou prou égal à celui de l’Espagne (1,427 billions de dollars contre 1,779 billions de dollars pour la Russie), la Russie n’est plus le pays émergent qu’elle se vantait d’être au début des années 2000. Sclérosée par l’omnipotence de Vladimir Poutine, la Russie ne doit aujourd’hui son salut qu’à de rares alliés auxquels elle vend son pétrole à des tarifs inférieurs à ceux du cours officiel.

Réputation et probabilité

Et Pékin, sensible au temps long mais peu à l’immédiateté, a compris détenir tout le temps nécessaire pour se poser patiemment en seul interlocuteur d’Européens désireux, sans l’avouer ouvertement, de se défaire de Vladimir Poutine, devenu trop gênant et avec lequel les collusions passées sont elles aussi remontées à la surface, entachant la réputation d’un continent, et de l’Union Européenne, bercés les principes des Droits de l’Homme peu respectés en Russie à ce jour. Est-ce à dire que cette guerre russo-ukrainienne, serait une opportunité pour Pékin de se défaire d’un allié russe désormais trop encombrant, de s’allier des Occidentaux prêts à beaucoup de concessions et autres compromis pour eux-aussi pousser vers la sortie Vladimir Poutine ? Chacun apportera sa réponse à l’aune de ses convictions mais il apparaît probable que le conflit en cours permettra à la Chine de redorer son blason diplomatique, notamment après l’épisode de tensions liées à Taiwan qui avait accru l’inimitié sino-américaine, mais aussi en qualité d’interlocuteur crédible à l’échelle globale fusse au détriment de la Russie.

Penser la paix, éviter la guerre

La volonté du Président Macron de ne pas humilier la Russie au lendemain du conflit dépeint l’ambition de l’exécutif d’anticiper des relations diplomatiques apaisées avec Moscou. Mais attention à ne pas pousser l’Ukraine à trop de concessions au risque de blesser Kiev et alimenter de nouvelles tensions.

En affirmant qu’il souhaitait la défaite de la Russie sans pour autant que celle-ci soit écrasée, Emmanuel Macron, affiche clairement ses intentions, et celles de la diplomatie française avec lui, à savoir préparer l’avenir de relations franco-russes post-conflit et plus largement des relations russo-occidentales, avec ou sans Poutine. Du côté du Kremlin, les déclarations du président français, jugées sans valeur, témoigneraient, toujours selon le Kremlin, de la volonté d’Emmanuel Macron et des Occidentaux de changer le régime qui prévaut actuellement en Russie. Ces déclarations, qui interviennent à un moment crucial du conflit, résonnent de manière très singulière puisque à l’heure où l’Ukraine s’apprête à recevoir de nouveaux armements, dont des avions de guerre, susceptibles d’interférer dans le cours de l’affrontement et ce en faveur du pays agressé. Toujours est-il qu’il semble désormais évident que les Occidentaux se penchent désormais plus sur l’après-conflit, et sur les rapports qu’il conviendra d’entretenir avec la Russie, que sur le conflit en tant que tel, même si celui-ci reste une préoccupation première.

Indépendance bafouée et issue unique

Pour autant, indépendamment des propos tenus par Emmanuel Macron, cet après conflit ne pourra se concevoir sereinement que si Vladimir Poutine quittait le pouvoir. Il serait en effet difficile pour l’Occident de traiter avec un homme et un pays qui ont délibérément bafoué l’indépendance et l’intégrité territoriale d’une nation souveraine au regard des principes défendus par les alliés de l’Ukraine. Difficile oui mais pas nécessairement impossible car si la Russie devait perdre cette guerre, rien ne serait pire que de l’humilier dans une forme de diktat implacable qui la rendrait potentiellement encore plus agressive, a fortiori si Vladimir Poutine devait rester au pouvoir. En revanche, une éviction en douceur de l’homme fort du Kremlin ouvrirait de nouvelles perspectives sur un continent aujourd’hui clairement coupé en deux. Quid donc de la portée des déclarations du président français ? Il est périlleux d’un point de vue diplomatique de n’imaginer qu’une seule issue à un conflit ou à une crise. Or, si mettre fin à cette guerre est devenue une priorité et tout d’abord pour le peuple ukrainien, il apparaît aussi que la marge de négociation s’avère extrêmement réduite pour plusieurs raisons. L’Ukraine entend récupérer les territoires perdus depuis le début du conflit en février 2022 mais aussi la Crimée annexée par la Russie en 2014 ; la Russie quant à elle n’entend abandonner ni le Donbass ni la Crimée.

Haines cuites et compromis

Dialogue de sourd et impasse diplomatique qui, si elle n’est pas résolue, nourrira un conflit loin de s’éteindre tant que l’une ou l’autre partie n’acceptera de concessions. D’où, in fine, le sens des propos du Président Macron, conscient de l’aspect jusqu’au-boutiste des deux belligérants, qui a compris, avec d’autres, que l’issue du conflit devrait impérativement éviter de terrasser l’un ou l’autre pays engagés au risque d’alimenter de profondes rancunes vite transformées en haines cuites et recuites. Ce conflit, d’essence régionale mais à dimension mondiale, qui n’a rien de nouveau dans son déroulé, se veut inédit de part les conséquences calamiteuses dont il pourrait accoucher s’il devait se solder par une capitulation de l’un ou l’autre. Si ne pas humilier la Russie est un impératif, ne pas pousser l’Ukraine à de trop nombreux compromis pour justement ménager une Russie blessée, est indispensable. En outre, cette dernière appelée à intégrer l’Union Européenne, serait un jour en droit, de demander une aide plus que matérielle si une nouvelle agression russe survenait. Autant de raisons à intégrer afin de poser les bases d’une paix durable entre les deux pays.