La stratégie de la tension

Les tensions croissantes entre société civile et ICE illustrent les dérives de la politique de Donald Trump en matière d’immigration au mépris de la Constitution dans une atmosphère de guerre civile larvée potentielle.

Et si la première démocratie du monde était au bord de l’implosion ? D’aucuns jugeraient cette question totalement saugrenue et pourtant au regard des tensions croissantes autour de la mort d’Alex Pretti, tombée sous les coups de feu de l’ICE ? ladite question tendrait à se justifier. La stratégie de tension voulue, et défendue, par Donald Trump semble, à ce jour, avoir plus d’effets pervers que bénéfiques. Répondant à une de ses multiples promesses de campagne visant à réduire l’immigration et à la combattre par tous les moyens, le Président des Etats-Unis s’enlise dans une position que les faits rendent de plus en intenables. Ainsi, justifier de la mort d’Alex Pretti en transformant les agents de l’ICE en victimes et non plus en coupable s’apparente à de la manipulation pure et simple de la réalité.

Amendements et violence

L’homme est coutumier de la décontextualisation et de la transformation historiques pour donner corps à son raisonnement et à ses positions, souvent incongrues et anachroniques. Pourtant, aujourd’hui, y compris dans ses propres rangs, des voix s’élèvent pour dénoncer une politique s’appuyant sur des agents fédéraux qui violent les amendements de la constitution américaine, notamment le Premier et le Second du texte fondateur de 1776. La question qui se pose désormais est donc : L’ICE doit-elle être démantelée ou doit-elle être maintenue ? La supprimer permettrait, à tout le moins, de rétablir des rapports qualifiés de normaux entre citoyens américains ayant dû apprendre à vivre avec la menace d’une institution prompte à la violence ; La maintenir c’est prendre le risque de voir la société américaine progressivement se scinder, pour au pire, s’affronter entre pro-Trump et anti-Trump.

Sillon et prise de conscience

C’est d’ailleurs là une des caractéristiques du populisme, la scission fratricide des sociétés qui y soumises. Dans une logique floue articulée autour de la volonté de rendre aux Etats-Unis sa grandeur supposée, Donald Trump travaille tous les jours un peu plus à creuser le sillon d’une guerre civile larvée. Le risque, que beaucoup croiraient lointain, est en réalité bien plus proche que l’on ne saurait l’imaginer, a fortiori dans une société basée sur des concepts clivants voire manichéens. Or, si aucune prise de conscience de masse ne se constate dans les jours ou les semaines à venir, il est probable que les agissements de l’ICE, transformée en agents de terreur, se multiplieront pour se banaliser dans une société tout à la fois contrôlée et anesthésiée.

Le Groenland et la clef

Le discours de Donald Trump au Forum de Davos n’a laissé que peu de doutes sur les intentions des de celui-ci à l’égard du Groenland. Si la marche vers l’annexion est encore longue, l’attitude des Etats-Unis pourrait cependant servir à l’invention d’une diplomatie européenne qui ne demande qu’à s’imposer.

En déclarant demander un « bout de glace en échange de la paix mondiale », Donald Trump inflige une double humiliation aux Européens et plus largement au monde entier considérant que seuls les Etats-Unis sont capables d’assurer la paix tout en réduisant le Groenland et sa population à un vulgaire bout de glace. En quelques mots, le président américain démontre tout le mépris qu’il nourrit à l’égard du Vieux continent faisant du monde qui l’entoure un supermarché géant où tout s’achète et tout se vend. Or la question groenlandaise renvoie en filigrane à la sécurité de l’Arctique et des voies maritimes qui le traversent aujourd’hui, et demain en raison du réchauffement climatique. Sur ce point, il est difficile de ne pas donner raison au locataire de la Maison Blanche qui, comme d’autres, redoute l’appétit territorial de Vladimir Poutine, la Russie étant aussi concernée par la question Arctique et prompte à saisir une opportunité s’il devait s’en présenter une.

Velléités expansionnistes

Dans une forme de schizophrénie géopolitique, Donald Trump flatte donc le Kremlin afin de mettre fin au plus tôt au conflit qui l’oppose à l’Ukraine mais dans le même temps, cherche à placer ses pions afin de contrôler toutes velléités expansionnistes de l’ancien agent du KGB dans la région polaire, s’adjugeant au passage les ressources minières d’une île qui en regorge. Parallèlement, outrés et à raison devant l’entreprise nord-américaine visant à annexer le Groenland, les Européens savent pourtant combien il leur serait très difficile de contrecarrer de potentielles visées russes sur le Groenland et ce au regard de leur action, sincère, mais finalement limitée dans le conflit ukrainien. Encore dépendant des Etats-Unis dans le cadre du règlement de la paix en Ukraine, les Européens sont pris au piège de leur propres faiblesses : s’opposer à Donald Trump dans la question groenlandaise c’est potentiellement prendre le risque de voir ce dernier quitter la table des négociations à Kiev et de fait abandonner l’Ukraine au sort des Russes. On notera aussi la discrétion du Kremlin dans cette affaire groenlandaise, peu enclin à se priver d’un partenaire de négociations globalement conciliant avec la Russie.

Ambiguïtés et orientation

Il est donc à craindre qu’à plus ou moins long terme, le Groënland ne finisse par tomber dans l’escarcelle des Etats-Unis de Donald Trump. Le Congrès, pour l’heure silencieux, au contraire de certains membres de la sphère MAGA soucieux de voir le Président américain se recentrer sur les affaires intérieures, jouer sur les ambiguïtés d’une question cornélienne : Laisser le Groenland à son destin souverain au risque de se priver de ressources utiles au regard de l’orientation technologique de l’économie de demain (via l’intelligence artificielle notamment), sans compter la potentielle menace russe, ou soutenir le président Trump en cautionnant de fait que ce dernier bafoue allègrement le droit international et les règles de l’OTAN. In fine, il apparaît que la diplomatie de Donald Trump a redessiné les lignes de la géopolitique mondiale face à des Européens médusés, dépassés par leur propre inertie, poussant à penser que Donald Trump pourrait s’avérer la clef d’une liberté diplomatique et défensive européenne désormais à inventer et à imposer.

Un autre Iran. Mais lequel… ?

La contestation populaire qui agite l’Iran depuis plusieurs jours et violemment réprimée par le pouvoir des Mollahs vise à la chute d’un régime honni par une majorité d’Iraniens. Mais quelle sera la nature du prochain régime ? Question cruciale qui inquiète déjà les chancelleries au regard des intérêts en jeu.

L’Iran vacille et titube sous les coups de manifestations violemment réprimées par un guide suprême aux abois mais, pour autant, la République islamique d’Iran debout depuis 1979, tombera-t-elle sous les coups de la contestation populaire ? D’aucuns seraient tentés de répondre par l’affirmative, tant le régime accumule des crises successives qui s’ajoutent les unes aux autres. Crises économiques et financières, crises sociales, politiques, religieuses…Bref ! La liste est longue et pourrait ne pas être exhaustive. Car de l’avis de tous les observateurs, les ayatollahs, à commencer par le premier d’entre Ali Khamenei, semblent avoir épuisé toutes le solutions possibles pour maintenir le régime en place, la répression en cours ne faisant que démontrer les limites d’un pouvoir dépassé par la contestation intérieure et extérieure. Les jours de la République islamique d’Iran sont dont comptés. Certes.

Aventure perse

Mais une fois le régime tombé, qui sera en mesure de prendre les rênes d’un pays exsangue ? On peut donc ainsi comprendre l’hésitation teintée de prudence des Occidentaux à s’impliquer plus que par des déclarations outragées au regard des évènements en cours. Même le va-t-en-guerre Donald Trump, si prompt à déstabiliser le Venezuela, ne songe pas à s’aventurer dans une aventure perse qui rappellerait par ailleurs de mauvais souvenirs à la patrie de l’Oncle Sam, l’ancien Président Jimmy Carter (1977 – 1981) y ayant laissé, en partie, son seul et unique mandat. Parce que l’Iran n’est pas un pays quelconque mais une nation complexe de 89 millions d’habitants, riche de pétrole, d’une multitude de confessions religieuses plus ou moins écrasées par une majorité chiite loin de vouloir se laisser déborder, d’infrastructures pétrolières et portuaires lourdes, d’une jeunesse cultivée et éduquée, d’universités performantes, d’une ouverture maritime sur le Golfe persique stratégique et d’une position géographique qui l’est tout autant. Si le fils de l’ancien Shah d’Iran Reza Pahlavi attise à distance les braises de la contestation avec l’espoir d’être rappelé au pouvoir en cas de chute des Mollahs, celui-ci est très loin de faire l’unanimité, le régime monarchique iranien n’ayant laissé aucun souvenir positif en Iran.

Vigilance

La question de la succession se pose donc avec acuité mais à condition que la dite succession soit en adéquation avec les attentes internationales, nombreuses et précises : Accord sur le nucléaire, sur les exportations et l’exploitation du pétrole, sur le soutien au Hamas et au Hezbollah. Autant de points sur lesquels les Occidentaux sont extrêmement vigilants car tout aussi détestable que soit le régime islamique iranien, celui-ci assure aussi une forme de stabilité régionale en dépit des difficultés rencontrées pour nouer, hier comme aujourd’hui, un dialogue constructif avec les Mollahs, notamment sur la question nucléaire ou sur la sécurité d’Israël. La chute du régime qui serait une excellente alternative pour une immense majorité d’Iraniens, s’apparenterait aussi à un piège à double tranchant pour les Occidentaux, une boîte de Pandore mésopotamienne, car ne pouvant prévoir à ce jour qui prendra le pouvoir et quelles en seront ses orientations futures. L’on peut ainsi craindre que devant l’élan romantique d’une révolution sociale devenue impérieuse en Iran, les réalités géopolitiques n’éteignent les velléités libertaires d’une population iranienne globalement excédée. Sans endiguer la contestation ou la chute du régime, il apparaît de plus en plus clairement que les Occidentaux, prudents, ne feront rien pour précipiter la fin de la République islamique.

Donald Trump, son droit et son monde

L’opération militaire et l’enlèvement de Nicolàs Maduro menés et organisés par les Etats-Unis, aussi illégaux soient-ils, confirment la volonté de Donald Trump d’imposer sa vision du monde et les intérêts des Etats-Unis, bafouant droit international et démocratie tout en réinterprétant à sa guise la doctrine Monroe.

A la tête de la première puissance économique et militaire du monde, Donald Trump se moque allègrement, voire éperdument des réactions outragées de la communauté internationale tout comme de celles des représentants du Congrès qui n’a pas été consulté avant l’intervention militaire (Absolute resolve) des Etats-Unis à Caracas. Donald Trump s’en moque car, persuadé que les intérêts des Etats-Unis passent par une mise sous tutelle du Venezuela, sa conviction est que pour restaurer l’autorité et le prestige des Etats-Unis face à la Chine et la Russie, à l’influence grandissante en Amérique du Sud et au Venezuela en particulier, il convenait d’intervenir pour éjecter Nicolàs Maduro du pouvoir et prendre possession des richesses pétrolières du pays. Ces dernières, considérées comme les plus vastes au monde, constituent un enjeu majeur pour un président qui a fait de la réindustrialisation du pays sa priorité tout en boutant hors de son champ de vision les questions environnementales. Voilà pour les raisons officieuses mais réelles qui ont motivées l’intervention des Etats-Unis au Venezuela, loin des prétendues entrées illégales de cocaïne et de fentanyl, soit disant à même d’inonder le marché de la drogue aux Etats-Unis.

Transition et coup de semonce

Qu’attendre désormais de cette mise sous tutelle ? Pour l’heure, Donald Trump évoque une transition à même de convenir aux Etats-Unis, à savoir à ce que lui considère comme acceptable, ce qui peut prendre beaucoup de temps. D’un point de vue juridique, nombre d’observateurs brandissent le droit international onusien comme rempart à l’expansionnisme trumpien. Mais là encore, le locataire de la Maison Blanche en a cure. En tant que membre permanent du Conseil de Sécurité, les Etats-Unis opposeront leur veto en cas de résolution condamnant l’enlèvement de Nicolàs Maduro et le coup de force. Restent donc la Russie, la Chine et l’Europe. Cette opération militaire peut apparaître comme un coup de semonce à l’endroit de Vladimir Poutine, (qui perd au passage un allié précieux en la personne de Nicolàs Maduro) alors que s’enlisent les négociations de paix dans le cadre du règlement du conflit russo-ukrainien. Pour autant, et dans une certaine mesure, elle légitime aussi l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Quand Vladimir Poutine évoquait les « nazis ukrainiens » pour justifier son intervention, Donald Trump évoque les narco-trafiquants vénézuéliens avec à leur tête Nicolas Maduro. Parallèlement, il sera difficile aux Etats-Unis de condamner l’invasion de Taiwan par la Chine si celle-ci devait s’y employer, Pékin étant alors en capacité de commenter l’aspect fallacieux de l’opération Absolute resolve pour potentiellement se justifier. Pour autant, l’Empire du Milieu, consciente du caractère impétueux et imprévisible de Donald Trump ne commettra pas l’erreur de procéder à une quelconque invasion de Taiwan tant que la question vénézuélienne ne sera pas réglée, si elle y procède un jour désormais.

Hugo Chavez et juntes militaires

Quant à l’Europe, si elle condamne la méthode employée par l’allié américain, elle se réjouit de la chute de Nicolàs Maduro, l’homme qui a dilapidé à son profit, l’héritage de la révolution bolivarienne d’Hugo Chavez. Cependant, consciente du poids des Etats-Unis dans les négociations avec la Russie, encore incapable de faire front politiquement et militairement à Vladimir Poutine, l’Europe préfère soigner ses rapports avec les Etats-Unis en se montrant mesurée dans ses réactions et ce afin de ne pas contrarier son président, si versatile, quitte à se retrouver affaiblie dans sa défense du droit international et de la démocratie. Entre la diplomatie du courage et de la lâcheté, l’Europe a choisi son camp et Donald Trump en diplomate de circonstances l’a parfaitement compris. Usant de la doctrine Monroe à sa guise et l’interprétant à sa convenance, Donald Trump a réhabilité l’impérialisme prédateur des Etats-Unis, celui qui destitué Salvador Allende au Chili en 1973 ou soutenu les juntes militaires au Brésil et en Argentine dans les années soixante-dix. Mais l’homme se moque des références historiques, Donald Trump a compris et sait qu’il peut faire ce qu’il veut car les Etats-Unis restent encore la première puissance mondiale. Quitte à briser près de quatre-vingt-ans de multilatéralisme au profit d’une diplomatie et d’une démocratie ilibérales.