Un monde de victimes

En clamant toujours son innocence dans une rhétorique victimaire rodée et calculée, Nicolas Sarkozy souffle sur les braises d’un populisme grandissant qui ronge toutes les strates des sociétés occidentales contemporaines. Explications.

Lorsqu’il franchira le seuil de la Prison de la Santé, Nicolas Sarkozy devra dire au-revoir, un temps du moins, à ce que fut son passé politique. Premier ex-président de la République à être reconnu coupable au point d’être incarcéré avec le même ménagement que n’importe quel individu lambda condamné, c’est-à-dire aucun, Nicolas Sarkozy fera aussi entrer dans sa cellule, par procuration en tous cas, toute la clique de ses partisans et de ses défenseurs, outrés et ulcérés, que l’ancien chef de l’État puisse être emprisonné oubliant au passage qu’il a été reconnu coupable en première instance. Or, c’est bien dans cette capacité à oublier volontairement la culpabilité de l’ancien président, entretenue à dessein par l’intéressée lui-même, qui pose aujourd’hui débat. Rompu à la rhétorique victimaire le présentant comme un coupable idéal au coeur d’une machination infernale qui vise à sa perte, Nicolas Sarkozy travaille sciemment à nourrir l’idée d’un obscur complot cherchant à nuire à sa personne.

Machinations

Pour résumer, lui n’est coupable de rien, mais les juges sont coupables de l’avoir condamné. L’on pourrait aisément associer, par une analogie prudente mais fondée, à cette théorie celle de l’État profond avancée par Donald Trump où d’inconnus fonctionnaires tout-puissants ourdiraient de sombres machinations visant à déstabiliser l’État. En Sciences Politiques, c’est ce que l’on nomme du populisme. Etonnament, Nicolas Sarkozy a eu presque dix ans d’avance sur Donald Trump ou Boris Johnson, voire Nigel Farrage, les ardents défenseurs du Brexit au prétexte que l’Union européenne cherchait à contraindre le Royaume-Uni dans un système présenté comme mortifère pour l’Albion. Pour l’ancien président de la République, endosser le rôle de la victime est une stratégie de défense aboutie, comprenez, qui se suffit à elle-même et qui fait office de ligne politique. Ainsi, en adoptant cette posture qui joue sur l’affect et non la réalité des faits, l’ancien président sait attiser les braises d’un complotisme latent, savamment nourries par les réseaux sociaux et des pans de la société tentés par cette posture facile et accessible car permettant sans mal d’accuser un prétendu système plutôt que d’assumer ses responsabilités.

Cortège médiatique

Dans une société contemporaine où prévaut le mot à l’esprit, l’instinct à la réflexion, la passion à la raison, la liberté de contester les décisions de justice au-delà de la limite qu’impose la réalité des faits s’assimile désormais à une licence, voire à un droit absolu. D’aucuns y verront une évolutions des mœurs, d’autres une régression. Peu importe à vrai dire car la fuite en avant semble incontrôlable. Certes, l’incarcération de Nicolas Sarkozy et son cortège médiatique auront tôt fait d’être remplacés par d’autres mais le mal est là et bien là. Il touche toute les strates de la société de l’école à l’entreprise y compris au sommet de l’État. Si bien qu’à se bercer de cette musique, nous vivrions tous dans un monde de victimes. Mais de quoi… ?

Douleur et rupture

L’équation de la dette posée au Premier Ministre s’avère impossible à résoudre au regard des nécessités sociales à satisfaire. Sauf à sacrifier l’Etat-Providence actuel pour un système identique mais articulé sur d’autres priorités et un autre choix de société. Explications.

A peine nommé, déjà menacé au point de chanceler avant même d’avoir pu prendre possession du moindre ministère, le nouveau ou ex-nouveau Premier ministre Sébastien Lecornu doit, sans faute et dans les meilleurs délais, proposer un budget à la représentation nationale. Et comme chaque minute qui s’écoule ne fait que renforcer le caractère urgent de la chose, le budget en question se doit préserver l’Etat-Providence sans alourdir la dette tout en la remboursant et sans que cela pèse sur les ménages et l’environnement économique sensible à toute hausse ou baisse de taxes. Voilà donc le défi herculéen, l’équation à multiples inconnues, du Premier ministre qui semble, sans faire injure à sa personne, dépassé par la tâche tout comme d’autres le seraient face à de telles contraintes.

Croissance et restriction

Car la question qui se pose n’est pas tant celle de la dette, des intérêts de celle-ci ou de l’environnement économique que celle de l’Etat-Providence tel qu’il a été conçu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. D’inspiration keynesienne, l’Etat-Providence à la française s’est longtemps appuyé sur une croissance économique et démographique soutenue. Or, à ce jour, ni l’un ni l’autre ne sont au rendez-vous rendant l’équation d’autant plus impossible quand on on sait combien les Français sont très attachés à ce système qui joue un rôle d’amortisseur social et économique non négligeable (Les aides sociales ont représenté 30 milliards d’euros en 2024 ; les aides aux entreprises privées 200 milliards d’euros)*. Et d’aucuns de crier à la nécessité d’engager une politique de restriction budgétaire en limitant les dépenses. Certes. Mais lesquelles ? D’autres de demander une hausse des impôts dans leur globalité au risque de briser la faible croissance économique mais au profit de collectivités territoriales aux finances asséchées depuis la suppression de la Taxe d’habitation. La réalité qui s’impose est pourtant tout autre. Sans le dire mais en le pensant si fort que tous l’entendent, la cure de cheval qui pourrait rétablir le patient France est telle qu’elle provoquerait sans doute des manifestations d’une ampleur inégalée pour protester contre des mesures visant à rétablir les comptes publics.

Hausse et dépenses

Si la priorité est de sauver l’Etat-Providence, sans démagogie ou sévérité excessive, alors effectivement s’annoncent une hausse conjuguée de la fiscalité globale et une baisse des dépenses avec comme objectif final de dépenser moins mais mieux. Techniquement la méthode est réalisable, humainement elle ferait exploser des situations sociales aux conséquences cruelles. Repenser l’Etat-Providence est donc peut-être une des premières tâches à accomplir, en redéfinissant les priorités de celui-ci et en responsabilisant des citoyens trop habitués au soutien aveugle de l’État. Et si le modèle libéralo-capitaliste qui prévaut à ce jour devait être toujours conservé et articulé autour de la question de la croissance, unique moteur alimentant l’Etat-Providence, alors plus qu’une dette ou des intérêts à rembourser, c’est un choix de société qui s’impose à l’Hexagone. Et il ne se fera pas sans douleur ni rupture.


* 200 milliards : le coût exorbitant des aides publiques aux entreprises – L’insoumission

Ridicule et grotesque

La démission du Premier Ministre a plongé plus encore dans le chaos une nation excédée par une classe politique arrogante et par un Président de la République bercé par son propre entêtement. Entre appel à une élection présidentielle anticipée et une nouvelle dissolution, le pays attend. Lassé et agacé.

Ridicule et grotesque. Voilà résumé en deux mots la situation dans laquelle est plongé l’Hexagone depuis l’annonce de la démission de Sébastien Lecornu, à peine nommé déjà remercié par les luttes de pouvoir, les conflits d’intérêt, les égos surdimensionnés et boursoufflés des uns et des autres, tous se prétendant capables de redresser un pays malade mais incapables de conclure un accord de gouvernement à même d’extirper la France de la gangue dans laquelle elle patauge depuis des mois désormais. Car au grotesque et au ridicule s’ajoutent désormais l’urgence et la nécessité de trouver un locataire décidé, crédible, compétent et désintéressé pour loger à l’Hôtel de Matignon en qualité de Premier Ministre. Mais la tâche ne s’arrête pas là car il faudra le seconder de ministres qui adhéreront aux mêmes ambitions. Dans l’immédiat, la télénovela française sait se nourrir de rebondissements permanents et quotidiens. La preuve en est : certains appellent déjà à une élection présidentielle anticipée qui, objectivement, ne ferait que rajouter du chaos au chaos alors qu’il reviendrait au Président de la République de respecter le vote des électeurs issu des élections législatives de juillet 2024 en choisissant un Premier ministre fruit de la majorité parlementaire, ici la gauche.

Risques et entêtement

Quels risques Emmanuel Macron cours-t-il ? Finalement aucun car s’il s’y résolvait, son choix ne pourrait lui être reproché surtout si le succès devait être au rendez-vous de cette décision. Au contraire, l’on pourrait le louer de s’y être astreint. A l’opposé, si l’échec sanctionnait le potentiel (et improbable) gouvernement, raison lui serait donnée en avouant humblement que la politique proposée n’était pas adaptée au pays. Parce qu’à ce jour, ce qui est le plus reproché au chef de l’État, ce n’est pas tant la succession de chefs gouvernement que l’entêtement, presque autistique, dont il fait preuve, donnant le sentiment d’être enfermé dans un monde parallèle, que rien ne peut atteindre. Cette obstination, que l’on pourrait qualifier de mortifère enfonce plus encore le pays dans l’impasse. Et l’impasse à un coût ! A l’heure où chaque centime d’euros compte dans un pays endetté (115,6 % du PIB, soit 3,416 milliard d’euros en 2024), l’absence de perspectives politiques fiables, à savoir une relative stabilité institutionnelle, pèse sur l’investissement, la confiance des ménages, la consommation et favorise une épargne de sécurité dédiée à se protéger d’éventuelles secousses sur le marché de l’emploi si le chômage devait connaître une possible augmentation.

Otage et solution

Bloquée et à l’arrêt, le pays des Droits de l’Homme, toujours si prompt à donner des leçons de démocratie à la terre entière avec un parfum d’arrogance et de mépris, se retrouve otage du fait du Prince, plus soucieux de préserver son passif à la tête de l’État que du futur de ce dernier. Une lueur d’espoir, mais avec quel résultat ?, consisterait à opérer une nouvelle dissolution que beaucoup appellent de leurs vœux. Mais là encore, dissolution n’est pas solution, s’imposant comme un règlement ponctuel à la crise actuelle mais ne fournissant ni budget ni perspectives dès lors renvoyés, a minima, au début de l’année 2026. Plus utilisée à des fins de stratégies politiques que dans une logique de stabilisation de l’État, cette nouvelle dissolution jetterait plus encore de discrédit sur une nation excédée et des plus méfiantes à l’endroit de sa classe politique qui brille plus par sa médiocrité que par son génie.