La course à l’échalote

Sous couvert d’augmentation des droits de douanes pour les produits issus de l’Europe et de la Chine, les Etats-Unis de Donald Trump ouvrent une guerre commerciale aux conséquences incertaines mais porteuse de tensions croissantes. Jusqu’à quand ?

En annonçant une hausse des droits de douanes sur les produits issus de l’Union Européenne puis désormais de Chine, Donald Trump poursuit son offensive commerciale visant à protéger, du moins le pense-t-il, les intérêts économiques des Etats-Unis à l’échelle planétaire. Le locataire de la Maison Blanche confirme sa croyance en un libéralisme sauvage, presque primal qui prévalait aux premiers âges de l’idéologie visant à promouvoir sans limite la libre entreprise. Cette posture n’est pas nouvelle puisqu’au début des années quatre-vingt, Ronald Reagan avait lui aussi tenté de déréguler les voies commerciales avec, a posteriori, un certain succès. Pour autant, si cette hausse des droits de douanes était globalement plus attendue que redoutée, elle appelle donc une réaction des zones ou des pays concernés avec des conséquences qui pourraient elles se révéler inattendues.

Chine et course à l’échalote

A n’en pas douter Chine et Union Européenne vont certainement relever leurs propres droits de douanes à l’égard des produits issus des Etats-Unis, et ce afin de compenser l’augmentation initiale. Jusque là, rien d’on ne peut plus classique. Autre conséquence, et non des moindre, alors que Donald Trump a fait de l’Asie et de la Chine en particulier des objectifs déclarés, il n’est pas impossible qu’Européens et Chinois opèrent, par une alliance d’intérêt objective, un rapprochement qui aurait pour finalité de contrarier, tout en y trouvant un fruit commun, la politique économique extérieure nord-américaine. Le dernier point qui interroge encore car il n’a pas vu s’esquisser l’once d’une réponse est donc de savoir quand s’interrompra cette hausse des droits de douanes. Dans une course à l’échalote au parfum malsain, d’aucuns devinent et ressentent une tension croissante entre les Etats-Unis et leurs partenaires même s’il est peut-être encore abusif de les nommer encore ainsi. Pour autant, il est évident que l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche a considérablement modifié les rapports commerciaux qui prévalaient jusqu’alors. Tout comme en matière de relations diplomatiques où régnait dans un accord général le multilatéralisme désormais enterré, le président nord-américain a fait voler en éclat le consensus économique et commercial de relations apaisées où chacun pouvait, à sa mesure, trouver un intérêt.

Déstructuration et strapontin

Convaincu par une doctrine qui lui est propre et à laquelle adhère manifestement de nombreux Américains et qui tend à faire des Etats-Unis la première puissance mondiale, ce qu’elle était d’ailleurs avant l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, l’actuel président des Etats-Unis déstructure une organisation d’envergure mondiale à des fins de pouvoir personnel adossé à quelques magnats des nouvelles technologies avides de profits. Il n’y a donc rien de bon à attendre de cette surenchère douanière sauf à assister à la croissance des tensions entre continents ou zones d’influence. L’Europe, longtemps assise sur le strapontin que les Etats-Unis leur laissaient, a peut-être l’opportunité d’enfin se fédérer autour d’un projet économique, commercial, diplomatique et militaire commun. Mais la lenteur des acteurs concernés, les intérêts divergents notamment de la France et de l’Allemagne si proche des Etats-Unis pour cette dernière, sont autant d’entraves et d’embûches à une parole unique et une action concertée à même de s’opposer à celle d’un pays actuellement loin de l’image que nous avions l’habitude d’avoir.

Le calice jusqu’à la lie

En mettant fin au multilatéralisme qui prévalait depuis 1945 et en rendant aux Européens, la responsabilité de leur propre sécurité, Donald Trump a posé les bases d’une nouvelle diplomatie mondiale : les Etats-Unis, la Chine, la Russie et les autres.

Humiliés, ridiculisés et infantilisés. Voilà les trois adjectifs qui peuvent qualifier les Européens au lendemain de la conférence de Munich où J.D Vance, le vice-président des Etats-Unis a posé sans forme ou précautions les termes des futures relations diplomatiques avec le vieux continent. Désormais, les chancelleries de Paris, Berlin, Londres, Rome et consort devront compter sans les Etats-Unis pour assurer leur sécurité, renversant la table de quatre-vingt ans de multilatéralisme issu de la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs raisons expliquent cette attitude qui renvoie l’Europe au simple rang de préoccupation secondaire, voire de vase de mauvais goût dont on ne sait que faire et que l’on pose agacé en désespoir de cause sur un coin de meuble. La première réside dans la volonté de Donald Trump de se défaire des obligations de l’ancien monde, de contraintes politiques, perçues par lui comme tel en tous cas, qui entraveraient la marche en avant des Etats-Unis. Réduit à un simple espace économique, un lieu d’échange commercial, l’Europe ne vaut pas plus au yeux de Donald Trump que l’importance que celui-ci entend lui donner : faible.

Négociations et Terres rares

Deuxième raison, accélérer la résolution du problème ukrainien en échangeant directement avec les Russes afin de pouvoir se concentrer sur l’ennemi numéro un des Etats-Unis, la Chine. Les négociations engagées avec Vladimir Poutine, sous les yeux ébahis d’Européens encore spectateurs de leur Histoire, mettent en évidence la volonté du Président Trump de se défaire des chaînes de négociations à rallonge, et ce même si les dites négociations devaient offenser des Européens dépassés et sonnés par l’interventionnisme trumpien et écarter des Ukrainiens instrumentalisés. Dernière raison, la nécessité pour le locataire de la Maison Blanche de donner corps à ses promesses de campagne en désengageant au maximum les Etats-Unis des affaires internationales. Le règlement de la question ukrainienne ne sera naturellement pas exempte de retour sur investissement, Donald Trump entendant profiter des Terres rares ukrainiennes essentielles dans la fabrication des outils des nouvelles technologies si chères à Elon Musk, Mark Zuckerberg ou encore Jeff Bezos. En capitaliste qui se respecte, Donald Trump considère comme juste de tirer profit de toute opération, fut elle politique ou financière.

Insignifiants et et divisée

Quant aux effets collatéraux, ici la timide réaction des Européens contraints de trouver dans l’urgence une parade pour assurer une défense commune durable dans un monde en perpétuel mouvement, ils apparaissent à Donald Trump comme négligeables, voire insignifiants. Longtemps pétrie d’une forme de suffisance issue de son histoire diplomatique, par certains aspects peu glorieuse par ailleurs, l’Europe se voit traitée à la hauteur de ce qu’elle est devenue à l’échelle internationale : un acteur parmi tant d’autres, dépassée par la lutte que se livrent désormais Etats-Unis, Russie et Chine. Dans un monde à nouveau polarisé, entre les trois géants cités précédemment, il devient très difficile pour le vieux continent non seulement de compter mais aussi d’exister. Partagée depuis trois ans sur la nature et la portée de l’aide à apporter à l’Ukraine, divisée sur l’entrée de cette dernière dans l’OTAN ou l’Union Européenne, les Continentaux ont laissé passer le train de la responsabilité pour en laisser la direction à d’autres, ici Donald Trump et Vladimir Poutine. Et rien ne laisse présager qu’ils accepteront de stopper le convoi pour que d’autres puissent monter à bord…

Rideau de fer et zone tampon

Pressés de régler la question ukrainienne, Donald Trump et Vladimir Poutine ambitionnent de transformer l’Europe orientale en zone tampon qui leur éviterait une confrontation directe. Explications.

Il est devenu commun d’affirmer que la guerre en Ukraine débuté il y a presque trois ans désormais a rebattu les cartes de la géopolitique européenne. L’appétit de la Russie de Poutine n’a finalement pas trouvé d’opposition crédible et suffisamment armée, hormis les Etats-Unis, pour contrarier ses ambitions. Pour autant, une réalité s’impose aujourd’hui : Il faudra composer avec une Russie conquérante, ou du moins, pétrie d’ambitions territoriales sur le continent et ce au moins tant que Vladimir Poutine sera Président. Qui donc pour canaliser l’ancien agent du KGB ? D’aucuns, et à raison, pensent évidemment aux Etats-Unis, qui sont les seuls, à tous points de vue, capables de s’opposer à Vladimir Poutine. La question est donc de poser les termes du compromis qui va unir les deux géants en faisant de la sécurité de l’Europe orientale l’enjeu majeur des négociations à venir.

Ukraine russe et gendarme du monde

Que ce soit Donald Trump ou Vladimir Poutine, les deux ont, d’évidence, intérêt à s’entendre sur la question sécuritaire. Si le centre de gravité s’est déplacé, dans un monde post Guerre Froide, de l’Europe occidentale vers l’Europe orientale, les deux protagonistes ne sont en rien enclins à s’affronter directement, cherchant de fait une zone tampon dont l’Ukraine pourrait faire les frais. C’est ce que la récente déclaration du président Nord-Américain laisse entendre subliminalement en affirmant qu’un jour, « l’Ukraine pourrait être russe… » La phrase laisse rêveur et ouvre un champ de commentaires et de suppositions multiples qui ravissent le locataire du Kremlin qui n’en attendait pas tant. Est-ce à dire qu’il existe une alliance tacite et objective entre Donald Trump et Vladimir Poutine ? La réponse officielle est non et les Etats-Unis, en gendarme du monde, soutiennent l’Ukraine agressée. Officieusement, la situation est tout autre et redessiner les frontières de l’Europe orientale n’est en rien un problème pour le Président Trump pour qui un déplacement de population, comme annoncé à Gaza, n’en est déjà pas un, alors repenser des frontières….

Désengagement et Pologne

Autre point, et non des moindre, voir l’Ukraine subir des découpages territoriaux aux conséquences géographiques, humaines et économiques lourdes sans que celle-ci soit en mesure de pouvoir donner son avis. Ballottée entre les velléités expansionnistes russes et la volonté de désengagement des Etats-Unis voulue par Donald Trump, l’Ukraine pourrait ainsi se transformer en nœud gordien que peu oseront trancher, sacrifiée sur l’autel de la tranquillité, ou du moins supposée comme telle, comme le fût la Pologne en 1939, abandonnée à l’Allemagne nazie contre une paix qui vola en éclat. Traitée au chapitre des affaires courantes, la question ukrainienne risque d’échapper aux premiers concernés, les Ukrainiens, au profit de Vladimir Poutine, conforté dans les prétentions territoriales actuelles et à venir, de Donald Trump, pressé de régler une question diplomatique vue comme une scorie à évacuer dans les meilleurs délais.

La diplomatie du risque

Les déclarations de Donald Trump concernant le Canada, le Groënland et la Bande de Gaza inquiètent autant qu’elles amusent. Mais toutes s’inscrivent dans la volonté d’un homme convaincu que les conséquences potentielles de ses décisions poussent ses alliés, et autres, à respecter et à se méfier des Etats-Unis.

Entre faire du Canada le cinquante-et-unième Etat des Etats-Unis, acheter le Groënland au Danemark et transformer la Bande de Gaza en espace de villégiature pour nord-américains fortunés en mal d’orientalisme à bas-coût, le président Donald Trump ne rechigne pas à la surenchère. Action de communication ou réelle volonté de mettre en œuvre les projets cités ci-dessus, quoi qu’il en soit, Donald Trump bouscule les règles diplomatiques du multilatéralisme qui prévaut depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la création de l’Organisation des Nations Unies. Concernant l’annexion du Canada, il est clair que d’aucuns n’y croient. Certes Donald Trump donnerait corps, si il s’exécutait, à une ancienne idée qui avait eu cours au XIXème siècle aux Etats-Unis, et qui était justement celle d’annexer le Canada.

Valeur stratégique

Sérieusement, personne, même les Canadiens les plus portés sur les Etats-Unis, n’y songent au regard de toutes les implications qui s’y rattachent. Le constat est le même pour le Groënland. L’acheter certes. Mais à quel prix ? Le fait que de nombreux navires chinois et russes transitent dans les eaux de ce territoire sous domination danoise, en raison notamment de la fonte de banquise due au réchauffement climatique (alors que le Président Trump se pose paradoxalement en climato-sceptique officiel,) ne suffira pas à convaincre Copenhague d’abandonner ce bout de terre glacé qui revêt, preuve en est, une valeur stratégique considérable. Pour ce qui est de la Bande de Gaza, que Donald Trump veut préalablement évacuer des Gazaouis en direction d’autres pays arabes, ce qui ressemble tout simplement à une forme de nettoyage ethnique qui ne dit pas son nom, sa potentielle mise sous tutelle nord-américaine n’a que pour seul objectif de rassurer l’allié israélien enlisé dans une guerre contre le Hamas et dont personne, en dépit de la trêve, ne voit d’issue durable et pacifique. La présence de forces ou de populations nord-américaines garantiraient à Israël une sécurité indirecte dans la mesure où le Hamas hésiterait probablement à s’attaquer aux intérêts des Etats-Unis une fois ces-derniers implantés.

L’essentiel est qu’ils le croient !

D’une manière générale, il est peu probable que les partenaires ou non des Etats-Unis acceptent que de tels projets se réalisent mais pour le Président Trump la priorité n’est pas là. Celui-ci fait sienne la réflexion de Ronald Reagan qui dans les années quatre-vingt, alerté par son secrétaire d’État aux Affaires étrangères, George Shultz, fut informé que les Soviétiques s’inquiétaient du fait que les Etats-Unis voulaient leur déclarer la guerre. Ce à quoi, Ronald Reagan avait répondu : « Nous ne leur déclarerons pas la guerre. Mais l’essentiel est qu’ils le croient ! » Dans le même esprit mais beaucoup plus cyniquement, Donald Trump joue ainsi sur la crainte qu’inspirent ses paroles, considérant que celles-ci posent sa stature internationale et que le risque de le voir les appliquer appelle la prudence et l’humilité de ses alliés ou non. Si les trois idées avancées par Donald Trump relève pour tout individu rationnel de l’improbable, son imprévisibilité et son impulsivité, factice ou non, font entrer les dites idées dans le domaine du possible et donc du risque. In fine, pour s’assurer le respect que Donald Trump croit comme dû aux Etats-Unis, celui-ci attise, par une diplomatie bruyante et agressive les braises de la déstabilisation afin d’apparaître tout à la fois comme le fauteur de trouble et celui par lequel le trouble cesse. Vis pacem, para bellum…