Rafah, suite et fin ?


Au lendemain du bombardement d’un camp de déplacés palestiniens par l’armée israélienne, les questions sur la pertinence stratégique de l’opération militaire se posent notamment au regard de buts et d’objectifs de guerre qui perdent peu à peu de clarté.

« Erreur tragique », ainsi qualifiée par Benyamin Netanyahou, ou pas, le bombardement du camp de Barkasat, à Rafah, s’est soldé par la mort de 45 personnes et plus de 240 blessés. Désormais, une seule question se pose, à savoir, jusqu’où ira le Premier Ministre israélien dans sa guerre contre le Hamas. Car faire la guerre à des terroristes est une chose compréhensible et audible d’un point de vue militaire et stratégique mais bombarder un camp de civils où vivent femmes, enfants, vieillards et autres personnes vulnérables a peu de légitimité, pour ne pas dire aucune. Tancés par la Cour Pénale internationale de cesser l’offensive militaire, l’État hébreu et son Premier ministre se retrouvent pris dans une nasse diplomatique et politique dont il va être difficile de s’extraire. Certes soutenu par les Etats-Unis, allié inconditionnel d’Israël, mais qui sait pour combien de temps encore, Benyamin Netanyahou voit sa marge de manœuvre se réduire au fil des jours.

Jusque-boutisme

A l’origine, vu comme une victime du terrorisme aveugle du Hamas, Israël endosse désormais l’habit de bourreau, l’opinion internationale jugeant, et avec elle la CPI, la réponse militaire disproportionnée contre les Palestiniens, injuste au regard des victimes civiles que l’offensive sensée rétablir la sécurité d’Israël engendre. Et le bombardement du camp de Barkasat, même fruit d’une erreur militaire, ne vient qu’aggraver la situation d’un pays et d’un homme qui s’approchent dangereusement l’un et l’autre de la frontière de l’incompréhension de tous. Le jusque-boutisme de Benyamin Netanyahou, pris en étau par une fragile alliance à la Knesset dont dépend son avenir politique, la montée de la contestation pro-palestinienne dans les universités notamment nord-américaine, la reconnaissance de l’État palestinien par plusieurs pays européens contribuent, entre autre, à isole une nation et un homme dont les buts de guerre se délitent un peu plus chaque jour dans une offensive en perte et en quête de sens. Et s’il est certain que l’opération militaire touchera un jour à sa fin, nul ne sachant dire quand cependant, il est tout aussi certain que la dite opération laissera des traces au sein de la communauté internationale qui ne verra plus nécessairement l’État hébreu sous le même angle tout comme au sein de la société israélienne qui pourrait sortir fracturée de cet épisode.

Deux Etats, une paix

Si aujourd’hui la conduite de l’opération militaire tient plus par la volonté absolue de Benyamin Netanyahou de réduire le Hamas en cendres, occultant par ailleurs le fait que tout mouvement terroriste est capable de se régénérer dans le temps en dépit de sa destruction temporaire, que par des objectifs de guerre stratégiquement et militairement clairs, il n’est pas interdit de se s’interroger sur l’après-guerre mais aussi l’après-Netanyahou. La solution à deux Etats, combattue par l’actuel Premier Ministre, redeviendra naturellement un enjeu et une question essentielle pour assurer la paix d’Israël mais aussi l’avenir d’un Etat palestinien. Pour autant, si la solution diplomatique existe (deux Etats, deux peuples, une paix commune), celle-ci ne semble pas à ce jour le moteur de l’offensive israélienne qui tient plus de la vendetta que d’une stratégie à visée pacificatrice.

Tensions pacifiques

Le voyage express d’Emmanuel Macron en Nouvelle-Calédonie se veut porteur d’un double-sens : confirmer l’appartenance de l’île à la République en voulant mettre fin aux velléités indépendantistes et rappeler combien la France reste attachée à sa position stratégique dans l’Indo-Pacifique.

Dire que la question calédonienne empoisonne la vie politique depuis plus de trente ans est un euphémisme. Peut-être est-ce, entres autres raisons, pour cela que le Président de la République s’est rendu personnellement sur l’île du Pacifique afin d’apprécier au plus près la situation en essayant de n’irriter, exercice ardu, aucune partie en présence. L’exercice s’avère délicat car en qualité de Président de la République, Emmanuel Macron incarne et représente tout ce que les manifestants opposés au projet de réforme électorale appliqué à la Nouvelle-Calédonie exècrent : l’autorité d’une République lointaine plus intéressée par les ressources naturelles de l’île que par son devenir propre. Car il convient ici de ne pas se tromper : Si la métropole est si attachée à la Nouvelle-Calédonie c’est d’abord pour le nickel dont le sol du Caillou regorge, minerai que la Chine, particulièrement présente dans la région, convoite aussi.

Point d’ancrage stratégique

Pour autant, le nickel et son économie sont quelque peu en crise depuis plusieurs années et la Nouvelle-Calédonie souffre d’une situation économique difficile justement liée aux déboires rencontrées par une matière première mal appréciée sur les marchés internationaux. Passé l’argument économique et financier, émerge aussi la question de la présence de la France dans une région du monde dominée par l’influence chinoise et nord-américaine. La Nouvelle-Calédonie représente dans la région Indo-Pacifique un point d’ancrage stratégique que l’Hexagone entend préserver, fut-ce au prix de se voir taxer de post-colonialisme. La réforme électorale, aujourd’hui contestée par les populations endogènes de l’île ne va pas dans un autre sens puisqu’elle entend favoriser les nouveaux arrivants sur l’île favorables au maintien de cette dernière dans le giron de la République.

Chine gourmande

Ainsi, pour Paris, le processus indépendantiste amorcé à la fin des années quatre-vingt-dix par l’Accord de Nouméa (1998), est clos et ce au regard des résultats du dernier référendum de décembre 2021qui entérinait à hauteur de 96,5 % le non à l’indépendance et à la pleine souveraineté de l’île. Arguant de la nécessité de rétablir l’ordre sur un territoire de la République tout en engagent le dialogue avec les parties réfractaires, le président Emmanuel Macron, par sa présence, entend confirmer l’appartenance de l’île à la France et balaye les nouvelles aspirations indépendantistes, non pas tant à l’endroit de la population néo-calédonienne que des puissances régionales à commencer par la Chine. Car après la visite d’État plus ou moins couronnée de succès de Xi JingPing en France, il appartenait au Président Macron de reprendre la main sur les affaires diplomatiques et économiques face à l’Empire du Milieu, gourmand et sans pitié. Et désormais la question qui se pose est, l’opération sera-t-elle un succès ?

Kiev ou Rafah ?

Si la Russie de Vladimir Poutine semble tirer de nombreux avantages du confit entre le Hamas et Israël, celui-ci est aussi aidé par la sensibilité historique du Moyen-Orient aux soubresauts des acteurs qui le composent. Essai d’explication.

D’un point de vue politique, militaire et tactique, il faut reconnaître que l’ouverture d’un front au nord de Karkhiv par les forces russes, sans relever du génie, est finement bien joué, et ce pour plusieurs raisons. La première est que dans l’attente des armes et des crédits l’un et l’autre alloué par les Etats-Unis, l’Ukraine se retrouve dans une situation des plus inconfortable : Manque d’hommes et de munitions, territoire chaque jour amputé plus encore que la veille,…autant d’éléments qui travaillent à la réussite de l’opération lancée par Vladimir Poutine voilà plus de deux ans. La seconde est que, obnubilée par le conflit entre le Hamas et Israël, l’attention mondiale s’est focalisée depuis le 7 octobre dernier sur le Proche-Orient faisant de Moscou le vainqueur objectif de la confrontation entre le mouvement terroriste et l’État hébreu. Il n’en fallait pas tant à Vladimir Poutine pour lui permettre de poursuivre sa campagne contre Kiev. La situation actuelle se veut ainsi assez explicite, pour ne pas dire évidente, sur le poids du conflit russo-ukrainien dans l’opinion publique internationale.

Hiérarchie du désespoir

Longtemps au rang des préoccupations diplomatiques mondiales, le conflit en Europe de l’Est s’est soudainement vu supplanter par celui qui agite depuis plus d’un demi-siècle désormais le Moyen-Orient. D’aucuns y verraient une forme de cynisme (la diplomatie en est cependant remplie) quand d’autres crieraient au scandale arguant du fait qu’un conflit, quel qu’il soit, n’est pas plus important qu’un autre, qu’il n’existe pas de hiérarchie dans la détresse et le désespoir suscité par l’un ou l’autre. Cette dernière thèse s’avère d’un point de vue moral et humain des plus justes, mais force est de constater que certaines régions du monde sont plus sensibles que d’autres, de par leur histoire mais aussi de par les acteurs qui s’y expriment. Le trio infernal composé de l’Iran, d’Israël et des Etats-Unis suffit à lui seul à focaliser toutes les attentions car tous, excepté les Etats-Unis, savent se révéler éruptifs et impulsifs au point d’enflammer définitivement et cruellement la région. La proximité, qui plus est, des aires pétrolifères (Golfe Persique, Arabie Saoudite, Qatar, Koweit, Irak) renforce ce sentiment de crainte. Est-ce à dire que l’Ukraine et ses libertés sacrifiées pèsent moins dans la balance diplomatique ? Il appartient à chacun de répondre à cette question mais il n’est pas interdit de penser que parce que dénuée de toutes matières premières énergétiques vitales, l’Ukraine avait, bien avant le 7 octobre dernier, commencé à perdre tout intérêt au yeux des chancelleries occidentales, certaines optant tacitement pour un enlisement et l’aboutissement à un statu quo général du conflit, d’autres pour une aide mesurée à accorder, aide suffisamment substantielle pour conférer à Kiev le sentiment de ne pas l’abandonner sans pour autant trop s’engager et ainsi éviter les conséquences qui pouvaient en découler. Dilemme diplomatique s’il en est…Mais pour l’heure, une réalité s’impose : l’ouverture d’un nouveau front en Ukraine par la Russie et la menace d’une opération militaire d’ampleur à Rafah (Bande de Gaza) tiennent en haleine les différentes chancelleries. A savoir, qui de l’ouverture du nouveau front ou de la menace israélienne sur Rafah sera la plus scrutée ?

Pari risqué à Tel Aviv

Convaincu de la nécessité de poursuivre les hostilités contre le Hamas dans la Bande de Gaza, et ce en dépit d’un espoir de trêve, Benyamin Netanyahou donne aujourd’hui le sentiment de mener plus une guerre personnelle dont dépend sa survie politique qu’une offensive à visée purement défensive.

S’il y avait dans l’entêtement de Benyamin Netanyahou ne serait-ce qu’une once de pertinence tactique et militaire, l’offensive terrestre que s’apprête à lancer le Premier ministre israélien pourrait, à la rigueur, être comprise sans pour autant recueillir tous les suffrages lui donnant quitus. Alors quelles raisons Benyamin Netanyahou  poussent à entreprendre cette action militaire, seul contre tous, les Etats-Unis, pourtant soutien inconditionnel de l’État hébreu, ayant émis les plus grandes réserves quant à la nature, l’objet et la rationalité de cette offensive ? La première des raisons, et certainement la principale, est que Benyamin Netanyahou  joue son avenir politique via cette guerre devenue une affaire personnelle.

Rancoeur croissante

Conscient que les renseignements intérieurs israéliens ont fauté en étant incapables de déceler les signes de l’attaque du Hamas le 7 octobre dernier, cerné par des affaires de corruption, talonné par les ultra-orthodoxes assurant en partie sa majorité à la Knesset et fervent partisans de la colonisation, Benyamin Netanyahou  n’a d’autres choix que de gagner cette guerre qui ressemble plus aujourd’hui à une vendetta, voire à un affrontement personnel, qu’à un conflit sensé assurer la sécurité d’Israël. Cette antienne, répétée à l’envi depuis la création de l’État hébreu en 1948, prend toutefois désormais une connotation qui s’éloigne du fil rouge initial qui était d’assurer au peuple israélien, et c’est son droit, une vie paisible et pacifique. Car outre les bombardements actuels sur la bande de Gaza et le contrôle de Rafah en particulier, cette guerre contre le Hamas, désormais prêt à une trêve à laquelle s’oppose Israël en raison de la détention des otages israéliens par le mouvement terroriste, nourrit parallèlement une rancoeur croissante contre l’État hébreu qui se traduit à l’échelle internationale par la multiplication des actions de contestation notamment dans les universités nord-américaines sensibles à la cause palestinienne. Dans le même temps, et sans tomber dans un raccourci facile, l’action militaire menée par Israël en territoire gazaoui travaille aussi à la détestation d’Israël au sein de la population actuelle mais aussi de la jeunesse gazaouie. Mais ce conflit, loin d’être terminé, est aussi l’aveu d’impuissance d’Israël face à un mouvement terroriste capable depuis des années désormais de se renouveler de quelques manières que ce soit en dépit du harcèlement d’Israël à son endroit. La solution militaire, brutale et aveugle, employée par Benyamin Netanyahou risque dans les années à venir, peut-être avant, se révéler une arme à double tranchant suscitant ressentiment et tensions dans le camp palestinien mais aussi incompréhension au sein de la population israélienne consciente que tout déferlement de violence inutile est susceptible d’engendrer des conséquences identiques sur le sol de l’État hébreu. Entre sécurité d’Israël et guerre personnelle, Benyamin Netanyahou  a fait de la première le prétexte de la seconde ouvrant la porte à un pari risqué pour lui mais aussi pour l’État hébreu.