Un duel et des raisons

A quelques semaines des élections européennes, c’est un duel entre le parti présidentiel Renaissance et le Rassemblement National qui se profile. Occasion de revenir sur les raisons qui ont permis l’ascension des deux formations politiques au détriment du Parti socialiste et des Républicains en premier lieu.

Si certains en doutaient, cela devient désormais une évidence, presque un drame démocratique, mais il apparaît que les prochaines élections européennes, en France pour le moins, vont tourner au duel Renaissance, le parti présidentiel, contre Rassemble National, le parti d’extrême droite, d’ailleurs officiellement qualifié ainsi par le Conseil d’État. Au-delà de l’affrontement qui semble inéluctable, sauf à voir se concrétiser dans les jours à venir un renversement de situation qui verrait droite et gauche reprendre vie (entendez par là Parti socialiste et Les Républicains), il n’est pas inopportun de s’intéresser aux raisons qui ont poussé droite et gauche à être siphonnées, la première par le Rassemblement National, la seconde par La France Insoumise et le parti présidentiel. En ce qui concerne Les Républicains, il est possible d’identifier au moins deux raisons.

Héritier du gaullisme

La première est liée à la volonté affichée du parti d’extrême droite de justement quitter et se défaire de cette dénomination en se présentant tel un parti de droite dure, partisan de l’ordre et de la rigueur, allant même parfois à se présenter comme l’héritier d’un gaullisme oublié où la France voulait briller par sa grandeur et son aura. Cette opération de séduction, plutôt grossière, a cependant assez bien fonctionné auprès d’un électorat de droite déçu par un parti originel jugé trop proche du macronisme, lui-même plus adepte d’une politique de centre-droit que réellement libérale et droitière. La seconde raison, plus historique celle-ci, d’ailleurs rappelée en 1997 par Lionel Jospin, alors Premier secrétaire du Parti socialiste et pas encore Premier ministre, est la porosité idéologique naturelle existante entre droite républicaine et extrême droite. Car si la droite républicaine a toujours honni les thèses xénophobes avancées par le Front National d’alors et le Rassemblement National d’aujourd’hui, il persiste malgré tout un fond réactionnaire qui en période d’incertitude sociétale croît et attire à lui des électeurs en mal d’autorité.

Social-démocratie

Concernant la gauche, longtemps omnipotent et après avoir vidé le Parti Communiste de ses militants et de ses idées les plus progressistes (car il y en avait), le Parti Socialiste, s’est vu damer le pion par LFI et par Emmanuel Macron en 2017, se présentant comme le fils naturel de la social-démocratie dont la gauche classique n’a jamais su négocier le tournant, y compris quand Michel Rocard, Premier Ministre de 1988 à 1991, en posa les bases, ensuite reniées par ses pairs et le PS dans son ensemble. LFI, plus brutalement mais efficacement, s’est donc imposée comme une forme de nouvelle gauche populaire quand le PS s’est liquéfié, voire délité, au sein de la macronie qui ne l’a même pas remerciée. In fine, la bi-polarisation de la vie politique hexagonale, réduite aujourd’hui à un duel de partis de droite, met aussi en évidence la crise et l’indigence démocratiques qui étrangle le pays tout en révélant la faiblesse idéologique des formations politiques historiques tout comme leur médiocrité métabolique.

Faim de pouvoir et fin de règne

Triomphalement réélu à la tête de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine semble autant intouchable qu’inoxydable. Pourtant, une analyse plus avancée de la réalité tendrait à évoquer une atmosphère de fin de règne, du moins les prémices d’années difficiles à venir.

Il y a dans la victoire tronquée, presque vulgaire tant la manipulation s’est révélée grossière, de Vladimir Poutine lors de l’élection présidentielle du 17 mars qui l’a reconduit pour six ans à la tête de la Russie, une ambiance de fin de règne qui ne veut pas dire son nom. Pourtant, au regard de la situation actuelle, triomphalement réélu et chef de guerre incontesté, Vladimir Poutine semble intouchable et inoxydable puisque au pouvoir depuis le 31 janvier 1999. Alors pourquoi évoquer cette notion d’atmosphère de fin de règne ? Plusieurs raisons pourraient le justifier. Tout d’abord, si Vladimir Poutine était si sûr de son pouvoir et de son influence, il n’aurait pas pris temps de soin à martyriser Alexei Navalny dont le nom hantera longtemps l’Histoire russe et celle du président russe.

Ligne de crête

Vladimir Poutine a eu beau évoquer dans son discours post-électoral, un « évènement triste », il n’en reste pas moins que la mort de Navalny dans une colonie pénitentiaire de l’Arctique ressemble plus à l’élimination d’un opposant actif et dangereux plus qu’à un accident classique. D’opposition aussi il est question dans cette fin de règne, car, bien que muselée sur le sol russe, celle-ci n’en reste pas moins active à l’extérieur, travaillant à dénoncer les excès commis par un pouvoir russe enlisé dans des difficultés économiques lourdes et la guerre en Ukraine. Car là encore, la ligne budgétaire russe révèle plus d’une ligne de crête que d’un boulevard serein. En se prononçant pour des baisses d’impôts et autres amortisseurs sociaux, Vladimir Poutine s’expose et impose à son administration et sa gouvernance d’être au rendez-vous des promesses dans un contexte économique épineux : les sanctions de l’Occident infligées à la Russie en raison de la guerre en Ukraine portent leurs fruits, altérant les résultats de l’économie russe, même si ces derniers sont invisibles ou mal appréhendés de l’extérieur.

Failles et tradition

Dernier point, Vladimir Poutine pourra-t-il encore demander aux Russes efforts et sacrifices alors que s’éternise une guerre en Ukraine qui devait être courte et rapide ? Le score d’essence soviétique via lequel Vladimir Poutine a été réélu cache tout un ensemble de failles qui, une à une, fissurent la présidence de Poutine tout comme les scores fleuves visant à réélire les anciens premiers secrétaires du Parti Communiste cachaient le naufrage de l’Union soviétique. Et que penser alors de la demande du chef du Kremlin d’une trêve des combats pendant les Jeux Olympiques. Si Vladimir Poutine doit très certainement connaître la tradition grecque antique qui voulait que les cités hellènes interrompent leurs affrontements durant les Jeux, il serait intéressant de connaître les motivations qui le poussent à formuler cette demande. In fine, et en dépit d’une toute puissance qui ne semble pas connaître de limites, il apparaît aussi combien Vladimir Poutine semble seul dans un avenir qui ne plaide pas nécessairement en faveur de la Russie ou, en tous les cas, de son bonheur immédiat.

L’Europe et Tocqueville

Si 73 % des Français se déclarent favorables au projet européen, ces derniers placent aussi le Rassemblement national en tête des intentions de vote lors des élections européennes de juin prochain. Antinomie politique que Tocqueville avait évoqué au XIXème sous d’autres formes mais toujours d’actualité.

On aurait pu croire les Français remontés contre la construction européenne, presque fâchés. Force est de constater, à la lecture du dernier sondage Ipsos, que c’est l’inverse qui prévaut puisque 73 % des sondés se déclarent favorables au projet européen. Résultats encourageants mais qui tranchent, voire étonnent, quand, dans le même temps , le Rassemblement National distance de 13 points le parti Renaissance, pilier de la majorité présidentielle. D’aucuns s’interrogent sur cette antinomie d’autant plus que le projet politique du parti d’extrême droite ne s’accorde pas spécialement avec le projet européen mené depuis sa création en 1957 via le Traité de Rome. D’autres se rallieront peut-être à la réflexion de Tocqueville qui affirmait que les affaires intérieures conditionnaient souvent les affaires extérieures. Avancée au XIXème siècle, cette réflexion n’en est pas moins d’une contemporanéité qui pourrait expliquer cette apparente antinomie.

Instrumentalisation

Car si les sondés en question, sensés représenter les Français, se déclarent favorables au projet européen, les inquiétudes qui les traversent, les angoisses qui les étreignent et les peurs qui les agitent sont à l’origine de la popularité croissante du Rassemblement national à quelques semaines d’une élection d’envergure européenne donc extérieure. L’instrumentalisation du scrutin par le parti d’extrême droite, si elle n’est plus à démontrer, afin de discréditer l’action gouvernementale, et ainsi utiliser les échéances européennes en qualité de test grandeur nature avant l’élection présidentielles de 2027, ne renvoie cependant que partiellement à la réflexion de Tocqueville car si l’extrême droite se renforce en France, elle n’en est pas pour autant au pouvoir. Et, aussi insidieuse que puisse être son influence sur la conduite des affaires publiques, elle n’exerce aucun mandat exécutif à même de lui offrir une tribune et un espace d’action. Pour autant, elle illustre dans une certaine mesure comment un peuple reste d’abord tourné vers ses préoccupations intérieures avant de considérer la politique extérieure comme une solution possible aux maux qu’il traverse.

Malaise intérieur

Imprimer à ses relations extérieures une teinte intérieure n’a d’ailleurs rien de nouveau. Dernier exemple en date, les précautions prises par les Etats-Unis à l’endroit d’Israël au regard du conflit qui oppose ce dernier au Hamas alors que se profile l’élection présidentielle en novembre 2024 sensé élire le successeur de Joe Biden ou reconduire celui-ci dans ses fonctions. Ainsi, ne faut-il voir dans l’ascension du Rassemblement national que l’expression d’un malaise intérieur, mais pas uniquement non plus, que l’on pourrait aussi étudier dans d’autres pays de l’Union invitant dès lors à distinguer le projet européen, et les potentielles fautes qui peuvent lui être imputées, et les objectifs politiques d’un parti soucieux de détourner un scrutin communautaire à des fins purement domestiques. Il serait d’ailleurs intéressant d’étudier dans quelle mesure s’exprime le poids des députés européens issus des partis d’extrême droite sur la politique intérieure de leurs pays d’origine. Mais de cela, Tocqueville n’en a point fait état.

Même aux Etats-Unis….

Aux Etats-Unis, à quelques mois de l’élection présidentielle, deux prétendants semblent se détacher pour occuper la Maison Blanche. Mais sont-ils pour autant les meilleures représentants de leurs partis et ont-ils l’un et l’autre toutes les capacités pour siéger dans le bureau ovale ? Tentative de réponse.

Dans l’impasse car pour l’heure sans solution de substitution, le Parti Démocrate va vraisemblablement à nouveau se tourner vers Joe Biden pour affronter Donald Trump, candidat déclaré à un nouveau mandat au sein de la Maison Blanche. Or, la question qui se pose aujourd’hui au Parti démocrate est de savoir si ce choix se veut dicté par la nécessité, l’évidence ou le dépit ? La question revêt tout son sens quand on analyse au plus près le bilan de la mandature de Joe Biden mais elle en revêt encore plus lorsque l’on s’interroge sur son âge et ses capacités cognitives. Reprenons dans l’ordre. Concernant la nécessité, il est apparaît évident qu’aucun candidat démocrate ne se pose à ce jour comme capable d’éluder Joe Biden, encore moins d’affronter l’ogre démagogue Trump. L’évidence, elle, se veut plus nuancée car, à l’aune des arguments précédents, Joe Biden est le seul à présenter un bilan à la tête de la Maison Blanche et pour cause, il est le seul élu démocrate à avoir damé le pion à Donald Trump en novembre 2019.

Interrogations et crédibilité

Reste la question du dépit. La pire qui soit car elle renvoie le candidat désigné à un rôle passif et non actif, choisi par défaut et non par conviction, à qui la défaite ne sera pas reprochée car intégrée dans le processus de désignation. Voilà donc une élection à venir (novembre 2024) au parfum certes de déjà vu mais surtout d’interrogation sur la vitalité de la démocratie nord-américaine et sa capacité à générer des acteurs politiques plus jeunes que les deux prétendants attendus et à même de mobiliser pleinement leurs camps respectifs. Car si Donald Trump est loin de faire l’unanimité au sein des Républicains, il en est de même pour Joe Biden sur qui courent questions et commentaires sur sa santé globale. Les récentes pertes de mémoire lors de conférences de presse ou ses confusions sur les dirigeants des pays alliés sont autant d’éléments qui poussent électeurs et grands électeurs à s’interroger sur le candidat Biden. Certes. Mais qui alors pour le remplacer ? Kamala Harris, vice-présidente trop discrète pendant le mandat de Joe Biden, aurait pu, voire aurait dû, grandir dans l’ombre de son mentor afin de se positionner comme candidate crédible. Tel ne fut pas le cas, laissant la place nette à Joe Biden et à d’autres mais là encore, lesquels ? Vu d’Europe, la situation est des plus paradoxales car si Joe Biden incarne tout ce qu’une majorité d’Européens apprécient en terme de progrès social, de coopération internationale, d’ouvertures au monde, la chevauchée empreinte de démagogie de Donald Trump stupéfie le Vieux Continent au regard de ce que fut le mandat du magnat de l’immobilier. Et à ce titre, toujours flanqué de cet étonnement, nombreux s’interrogent sur l’incapacité du Parti démocrate à présenter un ou plusieurs candidats susceptibles de concurrencer Joe Biden. Une conclusion semble alors s’imposer. En Europe comme aux Etats-Unis, et dans de nombreuses démocraties contemporaines, le personnel politique est à l’image des populations sensées être dirigées ou guidées par lui. Sans remettre en question les qualités intrinsèques de chacun des acteurs engagés dans l’action publique, force est de constater que la faiblesse globale de cette action, qui confine parfois à la médiocrité, pousse les corps électoraux à se tourner vers des candidats jugés, à tort ou à raison, plus dynamiques car prompt à développer des thèses empreintes de démagogie et de populisme rempli de raccourci idéologiques.