Matignon, à quitte ou double

Si le bras de fer engagé par les agriculteurs avec le Gouvernement trouvera nécessairement une issue, celui-ci n’est rien au regard des obstacles qui attendent le nouveau Premier Ministre Gabriel Attal. Entre dimension politique de la fonction et aspect technique, le locataire de Matignon joue soit sa mise sur orbite soit sa crédibilité politique. Explication.

Le nouveau Premier Ministre, Gabriel Attal, n’imaginait certainement pas un tel baptême du feu. La crise ouverte entre le Gouvernement et les agriculteurs, une partie de la profession en tous cas, met le locataire de Matignon sous les feux des projecteurs et la nécessaire réponse à apporter au monde agricole. Si dans l’instant, cette crise, comme toutes les précédentes, paraît exigeante dans sa résolution, elle ne sera, par définition, qu’aiguë et ponctuelle. Pour autant, celle-ci pourrait aussi laisser des traces et empoisonner l’avenir proche ou lointain de Gabriel Attal. Lui à qui de nombreux observateurs prêtent de grandes ambitions, de rêver à un dessein national, a l’occasion ici, soit de sortir par la grande porte et de gagner ses galons de chef de la majorité présidentielle, soit d’échouer et de voir alors son passage à Matignon se transformer en chemin de croix, confirmant par là même l’expression consacrée reprise par ses multiples prédécesseurs, à savoir que Matignon était un enfer. Car la crise des agriculteurs n’est certainement que la première sur la liste de toutes celles à venir. Artisans-taxis, professionnels du bâtiments, enseignants, autant de corporations fatiguées, et elles ne sont pas les seules, qui attendent beaucoup du nouveau Premier Ministre.

Peau de banane

La montagne de difficultés qui attend Gabriel Attal n’est pourtant pas la plus dangereuse quand on songe à tous ses rivaux directs, au sein ou à l’extérieur de la majorité, qui sont prêts à déposer sur son chemin, déjà étroit et glissant, une peau de banane. Ainsi, compte tenu de cette description, convenons que la marge de manœuvre pour le Premier Ministre est faible. La fonction, technique, est aussi immensément politique, elle qui donne à son titulaire tous les aperçus de la fonction suprême sans pour autant l’exercer. Et nombreux ont été ceux à s’y brûler les ailes quand ce ne furent pas leurs ambitions présidentielles qui en subirent les frais. De Michel Rocard à Lionel Jospin en passant par Edouard Balladur, entre autres, tous ont dû renoncer à la charge suprême non pas par incompétence mais car la dimension politique de la fonction associée à l’aspect technique et décisionnaire qu’elle véhicule usent et abîment des individus épuisés par un pouvoir cannibale. Est-ce à dire que la fonction revêt finalement les attributs d’un fusible présidentiel ? La réponse est clairement oui. Elizabeth Borne en ayant fait à son tour et comme d’autres avant elle, l’expérience. Gabriel Attal, tout frais émoulu, sera dans les jours et les semaines à venir confronté à la réalité du pouvoir, aux effets directs des orientations voulues par le Président de la République. Et à cette heure, combien les barrages des agriculteurs doivent paraître presque anecdotiques au regard de toutes les embûches dressées sur son chemin.

Gaza, martyr et objet politique

Alors que les combats dans la bande de Gaza font encore rage, d’aucuns s’interrogent sur la durée d’un conflit qui semble appelé à durer. Benyamin Netanyahou, Premier ministre israélien, conscient de ses forces et de ses appuis, sait aussi que un affrontement long reste à son avantage.

Il est fort probable, pour ne pas dire certain, que le conflit engagé entre le Hamas et Israël se prolonge durant toute l’année 2024. Les deux belligérants, respectivement sûrs de leur fait, n’ont, là encore et ce à l’aune des faits actuels, l’intention de reculer. Le Hamas, bien que pris au piège dans la bande de Gaza, n’abandonnera pas son objectif suprême, à savoir la destruction d’Israël, à tout le moins, y participer activement. Pouvant compter sur les milices chiites du Hezbollah implantées au Liban Sud, le groupe armé sait aussi que sa tactique militaire articulée autour du harcèlement de l’État hébreu, tend à exacerber une opinion israélienne non sans question quant à l’opération menée par Tsahal. Parallèlement, Israël, aussi convaincu de son bien-fondé dans cette opération, n’entend pas, fusse au prix de dizaines de victimes civiles gazaouis, abandonner ses objectif. Benyamin Netanyahou, qui a personnellement pris ce conflit en charge, sait aussi jouer son avenir politique sur l’issue d’un conflit qui s’appuie sur une rhétorique aussi simple que martiale : La sécurité d’Israël passe par la destruction du Hamas. Deux blocs idéologiques se font donc face désormais. Le bras de fer engagé, aux multiples victimes collatérales, pourrait cependant se régler si Israël acceptait une solution dite à deux Etats.

Année électorale et négociation

Sauf que Tel-Aviv n’entend en rien céder à cette option, pourtant soutenue par les Etats-Unis et l’Administration Biden, obligés de composer avec les exigences de Benyamin Netanyahou, et ce pour une raison simple : l’année 2024 est une année électorale aux Etats-Unis. Il convient dès lors pour Joe Biden et Anthony Blinken, son secrétaire d’État aux Affaires étrangères, d’aboutir à une solution avant Novembre. Peu probable devant l’entêtement de Benyamin Netanyahou qui a finalement tout intérêt à encore user du soutien des Etats-Unis, et ce même si Donald Trump devait réoccuper la Maison Blanche à compter de janvier 2025. Car ce dernier n’hésiterait en rien à soutenir Benyamin Netanyahou dans ses objectifs. Si pour l’Administration Biden, obtenir un cessez-le-feu pour engager une négociation, qui aboutirait à réhabiliter les Accords d’Oslo de 1993 signés entre Yasser Arafat et Itzak Rabbin, est une priorité, elle l’est moins, voire pas du tout, pour Israël ; L’État hébreu ayant, ô combien, compris que le temps jouait pour lui, quelque soit le futur locataire de la Maison Blanche. Entre action militaire disproportionnée et cynisme, Benyamin Netanyahou sait tenir son principal allié par des obligations tout à la fois politiques et historiques.

Fin et stabilité

Est-ce à dire que la guerre de Benyamin Netanyahou sera sans fin, du moins tant que la physionomie de celle-ci ne prendra pas la forme que le Premier ministre israélien attend ? Il appartient à chacun de répondre à la question à l’aune de ses convictions ? Pourtant, dans l’intervalle, le mutisme assourdissant des pays arabes alentours devrait cependant inquiéter l’Israël. Car si le risque de voir ces derniers intervenir au nom d’un panarabisme, qui n’a jamais réellement réussi à se structurer, reste faible, le potentiel embrasement de la région avec les conséquences directes sur les équilibres géopolitiques et tout particulièrement les conditions d’extraction et de transport du pétrole pourraient à terme irriter des Etats, peu enclins à se voir priver de stabilité sociale, fût-elle acquise par la coercition, et revenus financiers lourds, et les pousser à montrer plus véhéments qu’ils ne le sont actuellement. Ainsi, la guerre menée par Benyamin Netanyahou, plus qu’une tragédie humaine, prend-t-elle le risque d’enflammer une région entière qui n’aspire pourtant qu’à la paix.

Rengaine présidentielle

L’élection du Président des Etats-Unis en novembre prochain constituera l’épicentre des futures relations internationales au regard des conflits menées en Ukraine et contre le Hamas. Car avec la potentielle élection de Donald Trump, l’environnement diplomatique apaisant voulu par Joe Biden pourrait sombrer dans une radicalité lourde de conséquences.

Voilà une musique qui revient tous les quatre ans et qui provient du Nouveau Monde, quand celui-ci incarné par les tout-puissants Etats-Unis, s’apprêtent, et c’est la cas cette année, à élire leur président. Sans surprise, encore que, se profilent à l’horizon les deux derniers candidats à la magistrature suprême, Joe Biden et Donald Trump. Ce dernier, que l’on croyait définitivement écarté de la course à la Maison Blanche en raison des multiples scandales qui ont émaillés son unique mandat (2017 – 2021), notamment son rôle dans l’assaut du Capitole en janvier 2017, se pose finalement aujourd’hui en très sérieux rival du président sortant. Alors, que changerait l’élection de Donald Trump vu d’Europe et du reste du monde en règle générale.

Adhésion et proximité

Deux éléments essentiels, de nature diplomatique seraient ainsi au menu du nouveau président. Tout d’abord, l’aide apportée par les Etats-Unis à l’Ukraine dans le conflit qui l’oppose depuis février 2022 à la Russie n’a jamais remporté l’adhésion de l’ancien président. Sa campagne électorale, hier comme aujourd’hui, articulée autour du slogan L’Amérique d’abord (America first), pourrait sonner le glas de l’assistance américaine à la république d’Europe centrale. Donald Trump n’ayant jamais caché sa proximité avec Vladimir Poutine, ce-dernier étant d’ailleurs intervenu dans son élection en 2016 via des moyens informatiques illicites, aurait là l’opportunité de renforcer ses liens avec le chef du Kremlin en privant l’Ukraine d’un allié précieux tout en laissant le champ libre à Moscou, sauf à voir l’Union européenne, chose peu probable, s’affirmer comme une puissance militaire et diplomatique à même de remplacer en totalité l’aide des Etats-Unis, Donald Trump n’attendant que çà. Deuxième point, le conflit israëlo-palestinien. Si les Etats-Unis restent depuis les années soixante le premier soutien de l’État hébreu, l’évolution de la situation actuelle à Gaza et au regard du conflit dans sa globalité, pourrait cependant pousser Donald Trump à la prudence, à l’image de celle qui prévaut aujourd’hui dans la diplomatie menée par Joe Biden et Anthony Blinken.

Cocotte-minute diplomatique

Un soutien trop affiché à Israël aurait pour conséquence immédiate d’irriter plus encore l’Iran mais aussi le Hamas et le Hezbollah, sans compter les puissances arabes certes silencieuses jusqu’à présent mais qui pourraient aussi s’agacer de l’interventionnisme des Etats-Unis. Le Proche-Orient, cocotte-minute diplomatique s’il en est, constituera sans nul doute, peut-être plus encore que la question ukrainienne, un des points d’ancrage de la campagne de Donald Trump conscient que son électorat protectionniste exacerbé sera plus enclin à soutenir Israël que l’Ukraine. Dans un contexte de dégradation économique latent associé au pourrissement des deux conflits cités, Donald Trump pourrait, une fois encore, apparaître comme la bouée de sauvetage d’une partie de la population des Etats-Unis peu regardante sur la forme employée pour résoudre les problèmes tant que le contenu, aussi inadapté soit-il, répond aux attentes isolationnistes d’une nation finalement divisée.

Trop de bornes !? On change le moteur !

Le prochain Premier Ministre, et avec lui le nouveau gouvernement, aura pour tâche de relancer un quinquennat aux portes de l’immobilisme. Mais qui parmi le personnel politique à la qualité des plus discutables sera en mesure de relever un tel défi ?

La tentation est grande quand un quinquennat s’essouffle de pousser vers la sortie, avec une avalanche de remerciements dont on se demande s’ils respirent la sincérité ou exsudent l’hypocrisie, le Gouvernement en place, en tête le Premier Ministre. Voilà le scénario auquel est confronté aujourd’hui et dans les heures qui viennent, le Président Macron. Son Premier Ministre, de l’avis de tous les observateurs, usé jusqu’à la corde et qui a certainement effectué son baroud d’honneur lors du vote de la loi Immigration en décembre dernier, a donc donné sa démission. Tel le condamné s’avançant les yeux bandés sur la passerelle qui se conclut par le vide (sauf qu’en l’occurrence point de bandeau), Elizabeth Borne savait son destin scellé. Certes. Donnée partante depuis plusieurs jours, aucun signe avant coureur n’avait pourtant laissé place à l’ombre d’une interprétation. Désormais, hors du jeu politique, se pose la question ritualo-constitutionnelle : qui pour la remplacer ? D’aucuns argueront du fait que les prétendants ne manquent pas.

Politique et symbolique

Mais le Président Macron, soucieux de relancer son mandat afin de le conclure dans les meilleures conditions, cherchera un successeur digne de sa confiance et là, en revanche, la liste se réduit considérablement. Or le choix du successeur, sera éminemment et tout à la fois politique et symbolique. Issu de l’aile gauche du mouvement présidentiel, et le quinquennat prendra une orientation plus sociale ; issu de l’aile droite, une connotation plus libérale. Parallèlement, un constat s’impose aussi : la médiocrité du personnel politique ne laisse place qu’à peu d’options au regard des enjeux qui se présentent. Car il faudra tout à la fois contenir la poussée des extrêmes, satisfaire les classes populaires sans blesser ou heurter syndicats et patronat. Rien que de très normal pourrait-on arguer mais la physionomie politique du pays est telle que l’exercice qui relevait de la routine il y a encore dix ou quinze ans s’assimile aujourd’hui à une vraie gageure. Et celui ou celle qui sera amené à la relever sera appeler à souffrir dans ce que nombre d’anciens Premiers Ministres nommaient l’enfer de Matignon.

En panne

Pour autant, le choix du Président Macron sera disséqué et analysé sous toutes se formes, ne serait-ce que pour essayer de comprendre la ligne de conduite d’un exécutif quelque peu déboussolé. Longtemps maître du jeu, Emmanuel Macron se retrouve aujourd’hui aux commandes d’un navire en panne de gouvernail mais aussi de cap précis, le second étant peut-être pire que le premier, mais entre la peste et le choléra…Bref ! In fine, le successeur d’Elizabeth Borne et les ministres qui l’accompagneront auront pour tâche de redonner vie à un mandat déjà fatigué, épuisé par le « en même temps » cher au Président qui par ce remaniement cherche avant tout à ne pas tomber dans l’immobilisme, lui qui par deux fois, s’est justement fait élire sur l’idée de combattre cette inertie propre à l’ancien monde qui pourtant ne cesse de lui revenir à la figure.