Rousseau et la fracture

Tiraillée par des tensions sociales aux origines diverses, la France traverse une profonde crise de confiance à l’endroit de son modèle fondateur au risque de voir se rompre le contrat social qui sous-tend la notion de vivre-ensemble.

Affirmer que l’Hexagone est aujourd’hui en proie à d’inquiétantes tensions est un euphémisme. Alors que se dressent, face à face, deux blocs composés d’extrémistes animés de rancoeurs et de haines se nourrissant l’une l’autre, le pays s’enfonce lentement mais sûrement dans une crise sociale dont il est difficile de mesurer l’ampleur et les conséquences à venir. Parallèlement entretenue par l’inertie de discours politiques soit vains et stériles, soit teintés de radicalité, ladite crise n’épargne aucun segment de la société. De l’économique à l’éducatif, l’entièreté du pays est touché par ce marasme d’où émerge une forme de délitement des principes qui soutenaient jusqu’alors la société française. D’aucuns évoqueraient un changement de modèle, influencé par le vent de l’Histoire qui pousse chaque civilisation à épouser de nouvelles règles tacites quand d’autres y voient l’effondrement d’un modèle désormais au bout de ses capacités. Les deux options ne sont ni à balayer du revers de la main, ni à même de susciter une adhésion pleine et entière. Et il appartiendra à chacun de choisir celle qui lui convient, si l’une d’entre elle lui convient.

Forces profondes

Pour autant, une réalité s’impose : les premières manifestations de ces tensions sont la recrudescence des violences verbales et physiques de tout ordre à commencer par les actes anti-sémites qui sont en nette augmentation en 2023 au regard des années précédentes (Plus de 1518 actes recensés depuis le 7 octobre – données du 15 novembre 2023). Sans cristalliser le débat autour de cette seule question, il apparaît cependant que ce type de violences caractérisent aussi les passions obscures, les forces profondes comme décrites par l’historien Pierre Renouvin pour donner corps à ces lames de fonds venues des entrailles de la société française. Cette sensation de malaise ambiant nourrie de médiocrité politique, de superficialité institutionnalisée, de réseaux sociaux véritables réservoirs à haines tend ainsi à ronger une société qui ne peut plus désormais masquer ses fractures. Est-ce à dire que le contrat social cher à Rousseau, pierre angulaire du vivre ensemble a été rompu ? Là encore, il appartient à chacun d’en juger mais force est de constater que la vision collective de la destinée de la nation a cédé le pas à un amalgame d’intérêts individuels tendant à l’exclusion de ceux qui n’y adhèrent pas. Exemple type de cette désagrégation et de la rupture du contrat social : la crise traversée par l’Ecole.

Officine

Inutile ici de revenir sur la somme de problèmes qui l’accable et la fragilise, mais posons une simple question. Est-elle encore respectée comme elle le fût ? Devenue une officine pour de nombreux élèves et parents, celle qui aurait dû être préservée et considérée comme le gardien du temple des clefs républicaines, a été bafouée, vendue à la facilité à des fins de paix sociale, bradant la notion mère de méritocratie au profit de l’indifférenciation et de l’égalitarisme forcenés. Résultat : une institution déclassée, pour ne pas dire décavée, qui a perdu toute sa légitimité alors que cette même légitimité aurait permis de lutter contre cette sensation de malaise en renforçant l’idée d’appartenance à la République. Abandonnée, concurrencée par les réseaux sociaux aux contenus faciles et séduisants, l’Ecole a dû baisser les bras en nivelant ses exigences par le bas, terrassée par un égalitarisme triomphant. Pour l’heure, seul le constat d’une société fracturée prévaut. La potion risque cependant d’être plus amère quand viendra le temps d’assumer les conséquences des fractures en question.

Tenter le diable

L’élection de Javier Milei à la présidence argentine confirme la montée en puissance du populisme comme alternative politique. Dans un pays déclassé, les Argentins ont fait le choix de l’expérience populiste alors que nombre de tentatives se sont soldées, en Amérique ou en Europe par des échecs cuisants.

Ainsi, les Argentins ont-ils élu à hauteur de 55,7 % des voix Javier Milei, candidat anti-système, se définissant lui-même comme un anarcho-libéral, désireux de pourfendre l’héritage justicialiste du peronisme. Plus clairement, l’homme, ouvertement populiste, entend effectuer des coupe-sombres dans la dépense sociale argentine, remplacer le peso argentin par le dollar et redonner à l’Argentine l’espoir qui l’avait abandonnée rongée par une inflation de 140 %. Au lendemain d’une victoire saluée par Jair Bolsonaro, ancien président brésilien et Donald Trump, ancien président des Etats-Unis, les questions ne cessent portant d’émerger. Entre volonté démocratique des Argentins de porter au pouvoir un homme qualifié de neuf et la nécessité d’extraire l’un des plus grands pays d’Amérique du Sud du marasme qui l’étreint depuis plusieurs années, pourquoi s’engager sur une voie déjà empruntée par d’autres nations au cours des dernières années, et dont les résultats ne sont plus à démontrer ?

Liste de déçus

En 2016, le Royaume-Uni portait à sa tête le bouillonnant Boris Johnson pour sortir de l’Union Européenne, pour aujourd’hui regretter un choix qui pousse Rishi Sunak, Premier Ministre britannique à réfléchir à de nouvelles formes d’alliances avec l’Europe politique. Aux Etats-Unis, l’aventure trumpienne s’est achevée par une impressionnante et pathétique prise d’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 par les partisans de l’ancien président refusant la victoire de Joe Biden. La liste des déçus du populisme est longue et pourrait encore s’allonger tout comme elle trouverait des partisans arguant de la pertinence de tels discours et de tels régimes que ce soit en Turquie, en Hongrie ou en Russie. Pour autant, la victoire de Javier Milei traduit, à l’échelle argentine et sud-américaine, le malaise et le mécontentement social d’un pays éloigné des grands flux de la mondialisation et de ses fruits. Mais a contrario, nombreux sont aussi les pays baignés par les produits de la globalisation qui ont poutant cédé aux sirènes du populisme. La réponse est donc à chercher ailleurs, et peut-être tout simplement dans l’échec des politiques menées précédemment au sein de pays forts de disparités sociales lourdes et souvent visibles. Car il s’agit bien là d’un point commun à ces nations ayant basculé dans le populisme : les disparités sociales. Des pans entiers de populations se sentent ainsi, à tort ou à raison, marginalisées ou écartées des flux socio-économiques amenant à une reconnaissance sociale et une certaine aisance économique.

Idée et circuit mondialisé

Souvent acculturées, ces mêmes franges de population cèdent à des discours peu étayés qui prétendent résoudre simplement des équations sociales et économiques pourtant des plus complexes. Avancer, comme le prétend Javier Milei, remplacer le peso argentin par le dollar, laisse à penser que l’Argentine se dotera par là même de la puissance de la première monnaie mondiale et des avantages qu’elle véhicule. L’idée est séduisante mais renvoie à des mécanismes financiers complexes qui s’appuie sur la solvabilité d’une nation et non pas sur un argument de campagne tapageur. La montée en puissance des populismes, finalement mondiale, n’est plus réservée à un lot de nations aux réalités sociales violentes issues des affres d’un libéralisme débridé, habitées de populations incapables, pour de multiples raisons, de s’insérer dans le circuit de la mondialisation. Cette dernière serait d’ailleurs à interroger quant à sa capacité à générer une forme de bonheur universel tant vanté par ses partisans. Il appartiendra aux historiens et sociologues de présenter dans plusieurs années quels ont été les résultats apportés par la mondialisation. Mais pour l’heure, c’est au tour de l’Argentine de faire l’expérience populiste. Avec les résultats que l’on connaît dans les autres pays ayant tenté la même aventure…

Une présence à haut risque

Présent lors de la manifestation contre l’antisémitisme, le Rassemblement National poursuit sa quête de légitimité au sein d’un paysage politique totalement bouleversé et désorienté. Au risque de voir le parti d’extrême droite s’imposer plus encore.

Pour reprendre les mots de l’historien Grégoire Kauffmann (Le monde.fr – 12 novembre 2023), la présence du Rassemblement National lors de la marche contre l’antisémitisme tenue à Paris et dans plusieurs villes du pays est « le signe d’une profonde recomposition du jeu politique ». Le parti d’extrême droite, d’ailleurs reconnu comme tel par le Conseil d’État le 29 septembre dernier, cherche depuis plusieurs années, et de manière assez grossière, à se défaire d’une part de son passé et de son image de parti extrémiste mais aussi à gagner une forme de respectabilité politique, voire idéologique qui tendrait à légitimer le discours global de la formation présidée par Jordan Bardella. Usant des dérapages de la France Insoumise pour, une fois encore, polir et policer son image, le Rassemblement National court après toutes les opportunités possibles afin de redorer son blason. Et la marche contre l’antisémitisme figure au rang de ces opportunités que le mouvement politique tente de saisir. La question qui émerge désormais face à cet entrisme, est donc de savoir si les tentatives de légitimisation porteront leurs fruits ?

Solutions et contemporanéité

L’opinion publique, souvent versatile, fragile et fracturée, peut pour une partie d’entre elle céder aux sirènes d’un populisme xénophobe facile et simplificateur qui prétend résoudre les maux contemporains alors que les solutions proposées ne feraient qu’aggraver une ou des situations déjà complexes. Pour autant, la présence du Rassemblement National lors de cette manifestation sensée illustrée la concorde nationale ne lasse pas d’interroger sur la capacité des autres partis politiques à proposer et développer un discours empreint de contemporanéité susceptible de répondre aux maux du temps. La médiocrité de la classe politique française, maintes fois dénoncée, touche cette fois à son paroxysme car incapable de décrédibiliser le discours d’un parti aux ambitions claires et annoncées. Il sera ainsi malaisé en quelques semaines de refondre le paysage politique pour tenter de voir émerger une ou plusieurs figures à même de proposer un discours riche de vision et de gravité. L’élection d’Emmanuel Macron témoigne aussi à sa façon de la pauvreté intellectuelle de la classe politique hexagonale. Sans concurrent direct, et à deux reprises 2017 et 2022, l’ancien énarque a été élu avec pour opposant au second tour un candidat, d’ailleurs le même, d’extrême droite.

Antithèse et digues

S’il fallait un signal annonciateur de la décrépitude du climat et du paysage idéologique français, celui-ci ne pouvait être plus évident. Pis ! La présence du Rassemblement National à la manifestation citée en préambule tendrait à banaliser un parti aux fondements à l’antithèse des principes républicains voire démocratiques. Cette banalisation, concomitante et corollaire de la superficialité et de l’ignorance de la société, travaille ainsi et parallèlement, à l’abêtisation de cette même société séduite par la facilité d’un discours défaits de toutes arguties ou thèses réflexives. S’il devait encore rester des digues capables de résister à la progression de l’extrémisme en France face aux mouvements populistes de cet ordre, il semble bien que la présence du Rassemblement National lors de la manifestation les a rompues. Reste donc à savoir, deuxième question qui émerge au soir de la manifestation, comment le mouvement d’extrême droite récupérera sa présence. Il est ainsi à craindre que cette récupération ne soit en rien neutre ou passée au second rang mais, bien au contraire, serve de passeport et de linceul de probité à un parti pressé de voir s’annoncer 2027.