Poutine et le déluge ?

Si le pouvoir de Vladimir Poutine a tremblé sans s’effondrer sous les coups de boutoir assénés par les Wagner, la tentative de renversement avortée ouvre cependant la perspective de l’après Poutine devenue inéluctable. Mais pour quel régime à venir ?

Rébellion, coup de force, tentative de coup d’État, les mots et expressions ne manquent pas pour qualifier l’action menée par les paramilitaires de Wagner et de leur chef Evgueni Prigogine contre Vladimir Poutine. Et nul besoin d’être un politologue averti ou un grand spécialiste de la Russie pour comprendre et prévoir que ce genre d’évènements est amené à se reproduire dans les jours ou les semaines à venir. Une évidence s’impose : Vladimir Poutine est menacé en son sein par des hommes qu’il croyait fidèles à son régime, à sa politique et plus encore à sa personne. Affaibli, en dépit du soutien affiché par la Chine, Vladimir Poutine va désormais devoir compter ses amis et choisir avec prudence et précaution ses alliances afin de ne pas affaiblir une position des plus fragiles.

Quel régime ?

Car, et c’est certainement une question de temps, Vladimir Poutine ne tombera pas par les actions souterraines et secrètes menées par les puissances extérieures à la Russie mais par une opposition interne, fatiguée de son pouvoir autocratique et de ses décisions à contre-courant de l’Histoire. Evgueni Prigogine, qui aura été le premier à donner un coup de pied dans la fourmilière poutinienne, sera vraisemblablement suivi, par d’autres qui tenteront, pour y parvenir, à destituer Vladimir Poutine. Tout n’est désormais que question de temps. Et l’interrogation qui se pose dès lors est : mais pour quel régime ? La chute possible, devenue soudainement probable, de Vladimir Poutine, ouvre ainsi de nouvelles perspectives pour pays enlisé dans un conflit sans horizon et sans pertinence géopolitique ou géostratégique. Imaginer une transition démocratique dans une nation formatée par plus de vingt ans de démoctature ou de dictacratie, habile mélange de démocratie moderne et d’État tout-puissant, est une option mais le risque majeur auquel s’expose la Russie reste véritablement celui d’un chaos politique et social, à la durée inconnue, dans l’hypothèse de la chute de Poutine, qui affaiblirait encore plus un pays au ban des nations depuis plus d’un an. Et de ce chaos pourrait naître, non pas nécessairement un régime ouvert et démocratique, mais bien un nouvel épisode autoritaire similaire à celui que Poutine dirige depuis 1999.

Schémas et clans

Alors, effectivement, vu d’Occident le coup de force des Wagner a sonné comme une forme de bonne nouvelle, naturellement à pondérer car ces paramilitaires n’ont rien de démocrates éclairés, mais la tentative de renversement de Poutine par ces derniers a mis à nu les failles d’un Etat et d’un système épuisés. Vladimir Poutine, admirateur sans fin du régime soviétique et qui a tout au long de ses présidences successives, tenté de reproduire les schémas de l’ancien bloc de l’Est, s’est laissé aveuglé par une illusion de puissance que sa personne et son régime ont essayé de promouvoir s’appuyant sur des clans proches du pouvoir qui trouvaient dans cette proximité, à l’image des oligarques russes, de nombreuses satisfactions. Pour l’heure, si la tension semble en apparence doucement retomber, il convient de ne pas oublier que le conflit russo-ukrainien, premier moteur de la tentative de renversement des Wagner, perdure, que les paramilitaires, payés pour agir suivront toujours ceux qui se montreront les plus généreux avec eux et que les faiblesses politiques et structurelles de la Russie, flagrantes désormais, nourrissent silencieusement un courant de contestation qui, tôt ou tard, finira par émerger sans accepter l’échec comme option.

Le risque du faux pas

En annonçant accueillir la formation de soldats ukrainiens sur son sol, l’Union Européenne franchit un pas supplémentaire dans son assistance à Kiev. Au risque de répéter l’Histoire. Explications.

Et si le conflit russo-ukrainien devenait le Viêt-Nam des Européens ? L’analogie peut paraître audacieuse, voire totalement anachronique notamment au regard du contexte historique car les années soixante et soixante dix, décennies durant lesquelles les Etats-Unis sont intervenus dans le Sud-Est asiatique, étaient marquées par la Guerre Froide qui opposait blocs de l’Est et de l’Ouest. A ce jour, nulle opposition de ce genre n’a été relevée par les politologues même si les comparaisons sont tentantes et faciles. Mais pour quelles raisons alors évoquer une forme de possible vietnamisation du conflit qui déchire l’Ukraine depuis le 24 février 2022 ? En annonçant mardi 20 juin que jusqu’à 30.000 soldats ukrainiens allaient être formés par l’Union Européenne en 2023, Kiev gravit un échelon supplémentaire dans la guerre matérielle et psychologique livrée à la Russie.

Mission d’assistance

Pour autant, ce n’est pas tant l’Ukraine qui semble concernée dans cette nouvelle étape du conflit mais bien l’Union européenne qui, dans le cadre de la mission d’assistance qu’elle s’est fixée vis à vis de Kiev, s’implique plus encore dans une confrontation qu’elle voulait périphérique à son aire d’influence sans en négliger la portée. Et les souvenirs de l’intervention des Etats-Unis au Viêt-Nam au début des années soixante, voulue par John F. Kennedy sous la forme de missions de conseils pour ensuite prendre la forme d’une intervention militaire au sens premier du terme de refaire surface. Car en se présentant comme une aire d’accueil et de formation géographique et technique dédiée au soldats ukrainiens, l’Union européenne fait un pas de plus vers une implication grandissante dans une guerre qui pourrait durer encore des années. Cette analogie avec la Guerre du Viet-Nam prend d’autant plus d’ampleur que l’Ukraine se sait destinée à intégrer dans un futur à déterminer l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ce qui lui confère un nouveau statut de puissance est-européenne aux portes de la Russie.

Prochaine étape

Et l’Union Européenne, dont nombre de pays font aussi partie de l’Otan, de se retrouver par sa décision du 20 juin, doublement impliquée dans une opposition devenue hautement géopolitique et géostratégique. Et quid de la position et de la réaction de la Russie ? Impénétrable tout comme peut l’être Vladimir Poutine, on peut raisonnablement penser que la décision de l’Union Européenne tendra évidemment encore un peu plus des relations déjà glaciales. Enfin, la dernière question qui se pose, après l’aide matérielle apportée à l’Ukraine (Canons César, Chars Tigre,…), et l’aide annoncée à la formation des soldats ukrainiens, est donc de savoir quel sera le prochain degré d’intervention de l’Union dans le conflit. Il n’échappe ainsi à personne que cette prochaine étape sera à réfléchir avec moult précautions car le moindre faux pas diplomatique pourrait alors générer des conséquences qui dépasseraient la simple confrontation russo-ukrainienne.

Avec ses propres armes

Confronté à une résistance ukrainienne sous-estimée et méprisée, Vladimir Poutine en est réduit à détruire des installations civiles dans l’espoir de briser les espoirs de Kiev. Plus que de guerre psychologique, ces actes démontrent surtout l’échec d’une opération militaire infondée et sans horizon.

Parce qu’il sait ne pas pouvoir, sans conséquence incalculable, utiliser l’armée nucléaire contre l’Ukraine, Vladimir Poutine a donc choisi, pour porter plus encore atteinte à l’intégrité du territoire nationale ukrainien, de détruire le 6 juin dernier le barrage hydroélectrique de Kakhovka. Les effets physiques de cette destruction ont été immédiats puisque des milliers d’hectares de terres arables et / ou habitées ont été inondés, parfois sur des hauteurs de trois ou quatre mètres au-dessus du sol. Car l’Ukraine est aujourd’hui devenue, et plus que jamais, pour Vladimir Poutine une obsession qui confine à la pathologie tant tous les efforts de la Russie sont désormais tournés vers ce seul objectif : écraser le pays dirigé par Volodymyr Zelenski dans une humiliation voulue totale mais qui tarde à se dessiner, si tant est que celle-ci se dessine un jour.

Conséquences nucléaires

Voilà pour le constat. Mais attardons-nous un instant sur ce barrage détruit certes à des fins stratégiques, bien que discutables, mais aussi afin d’attenter au moral de la population ukrainienne. Premier élément de réponse, riche d’enseignements pour le Kremlin : officiellement, les Ukrainiens donnent plus le sentiment d’avoir surmonté cette épreuve, une de plus, pour se fédérer encore plus autour de la cause commune, défendre l’Ukraine et, accessoirement, autour de leur président. L’eau que Poutine voulait voir éteindre le ardeurs ukrainiennes, n’a en fait qu’exacerber ces dernières. Pourtant, depuis le début du conflit, Vladimir Poutine n’a eu de cesse, dans des mises en scène télévisées grotesques, de rappeler que la Russie disposait du feu nucléaire et que le doute planait sur sa potentielle utilisation. Or, toutes les chancelleries du monde savent pertinemment que jamais Vladimir Poutine n’utilisera jamais l’arme nucléaire d’abord au regard des conséquences engendrées (contre-offensive nucléaire occidentale,…). Et de prouver par cette inaction nucléaire, paradoxe militaro-diplomatique, que la dissuasion éponyme est plus un piège qu’une solution à compter du moment ou d’autres pays la possèdent aussi. Alors pour contrarier cette réalité Poutine opte pour une nouvelle forme de guerre qui n’a finalement rien de si nouveau que cela. En optant de terroriser les populations par des actes de destructions de cet ordre, tout comme les menaces exercées sur la centrale nucléaire de Zaporijia, Poutine renoue avec avec des tactiques militaires presque ancestrales remontant pour certaines au XIXème siècle.

Installations civiles

A titre d’exemple historique, la seule annonce de l’arrivée des armées napoléoniennes suffisait à faire fuir des milliers de d’hommes et de femmes, terrorisés à l’idée des saccages et des sévices que ces dernières étaient capables de perpétrer. Exemple type d’une forme de guerre psychologique efficace. Pour autant, et c’est peut-être le point ultime de cette réflexion car en constatant que la guerre conventionnelle n’a pas cassé l’enthousiasme ukrainien à défendre son territoire, que le feu nucléaire n’est pas utilisable au regard des effets secondaires, il apparaît que Vladimir Poutine et son armée en sont réduits à s’en prendre à des installations civiles pour tenter d’infléchir la volonté ukrainienne. Pour résumer, Poutine est désormais contraint de se battre avec les armes restant à sa disposition. D’aucuns parmi les défenseurs de l’action du Kremlin, évoqueront une guerre psychologique mais elle témoigne surtout de l’échec de la stratégie militaire qui portait une opération spéciale voulue et présentée comme rapide. Acculé dans une impasse militaire et diplomatique, avec pour seule porte de sortie la Chine (qui n’est pas nécessairement la meilleure des portes de sortie), Vladimir Poutine joue certainement parmi ces dernières cartes dans l’espoir de faire basculer l’Ukraine vers la pente de la défaite alors que débute la contre-offensive militaire élaborée par Kiev.

De l’exigence républicaine

La succession d’agressions verbales ou physiques de plusieurs élus témoigne de la perte croissante de l’autorité naturelle qu’inspirait la République. Si certains groupes politiques extrémistes y contribuent fortement, l’effondrement de piliers tels que l’Ecole ou la méritocratie aussi. Essai d’explications.

S’il est des signaux qui alertent sur la crise de légitimité que traverse notre démocratie, ce sont bien ceux qui ont été lancés par les différentes agressions récemment subies par divers élus, agressions verbales ou physiques. Souvent commises à l’endroit d’élus proches de la majorité ou sans étiquette, ces agressions se veulent le témoin d’une défiance croissante en la représentation publique d’une collectivité, quelle qu’elle puisse être, municipale, nationale ou régionale portées par des groupes ou individus idéologiquement méfiants ou ouvertement ennemis de la République. Mais passé ce constat, il convient de s’interroger sur les suites à donner, hormis les suites judiciaires. Restaurer l’autorité de la République dans une nation aujourd’hui en proie au doute politique relève de la gageure dans un pays qui depuis 1875, excepté la parenthèse de 1940 – 1944, a toujours confié sa destinée au modèle républicain.

La Gueuse et la crise

D’aucuns argueraient que la République est certainement malade au regard notamment du faible taux de participation aux différents scrutins. Pour autant, cette faiblesse ne tiendrait-elle pas plus à la qualité de l’offre politique et idéologique qu’au cadre juridique que représente la République ? Une réalité s’impose donc : La République, autorité suprême d’une démocratie représentative telle que celle pratiquée en France ne revêt plus le caractère sacrée que l’Histoire lui a prêtée. Car érigée en modèle supérieur inaltérable et seul à même d’assurer le bonheur de ceux qui s’y sont voués, la République n’a pas toujours été aussi respectée que beaucoup pourraient l’avancer. L’Entre-Deux-Guerres, marquée par la montée des mouvements d’extrême-droite, a laissé à ces mêmes mouvements l’espace de dénoncer la Gueuse, cette République affairiste et corrompue, dont ils voulaient la perte. Pourtant, il serait dénué de sens de chercher une quelconque analogie avec les soubresauts que traverse la Vème République, soubresauts nés d’une forme d’incongruité que représente lui-même ce régime accouché dans la douleur d’une autre crise liée à l’enlisement de la Guerre d’Algérie en 1958.

Méritocratie et médiocrité

Attisé par des provocateurs évoluant dans la mouvance d’extrême-droite se nourrissant de la contestation issue de la réforme des retraites, le malaise actuel qui étreint notre République, beaucoup plus profond, est aussi à chercher dans l’évolution de notre société. Avec un recul patent et avéré du poids de l’Ecole, avec la banalisation du principe méritocratique (certes des plus discutables dans sa réalité historique et sociétale), avec l’émergence de la médiocrité en mode de fonctionnement au détriment de l’excellence, les principes républicains qui s’appuyaient sur les deux premiers éléments, école et méritocratie, ont été progressivement rognés au profit d’un appauvrissement culturel car plus séduisant, plus facile d’accès et donc plus souple. Cadre juridique exigeant dans sa compréhension et sans sa pratique, responsabilisant dans sa mise en œuvre démocratique, la République s’est donc progressivement vue attaquée puisque jugée trop lourde à porter pour certains et ce par ignorance, par incompétence, par refus de l’altruisme naturel que suppose l’idéal républicain, voire par l’ensemble de ces éléments. Le Chemin de Damas, si l’on peu oser cette image mystique dans un environnement républicain, s’annonce donc long afin de réhabiliter des principes et un cadre républicains pour l’instant plus critiqués qu’encensés. Et pour cause.